« DEMAIN LES CHIENS »
« Demain les chiens », est l’ouvrage qui va faire l’objet de nos discussions. Je l’ai proposé parce que je pense que c’est un très bon récit et qu’il est représentatif d’un ouvrage de SF tout en étant original par sa genèse, sa structure et son style.
Tout d’abord une courte biographie de son auteur Clifford D. Simak, qui est né dans une ferme du Wisconsin d’un père immigré tchèque en 1904, au cœur du Midwest ; après de solides études secondaires il commence une carrière dans le journalisme, qu’il ne quittera plus, d’abord dans des feuilles locales et régionales, puis il rejoint en 1939 le Minneapolis Star, dont il deviendra Directeur de l’information puis en 1962 Directeur Scientifique pour le groupe de presse propriétaire du « Star ».
Grand lecteur il s’intéresse aux romans de Jules Verne, de HG Wells, Edgar Rice Burroughs (les mines du roi Salomon) et lit les magazines de SF qui commencent à paraitre vers la fin des années ’20 ; comme de nombreux lecteurs du genre (par exemple Isaac Asimov) il décide de s’essayer à l’écriture et après un modeste départ ses participations deviendront régulières notamment « Astounding Stories » à partir de 1938 quand Campbell en prend les rênes et jusque vers 1948, ensuite dans Amazing Stories et Galaxy et il continuera d’écrire jusqu’en 1988, année de sa mort. Au cours de sa carrière littéraire il a publié des dizaines de nouvelles, de romans et d’essais, tous de bonne facture, mais son œuvre maitresse reste « Demain les Chiens ».
Ce récit est représentatif de la SF à au moins 3 titres : il se situe en plein dans l’âge d’or de la SF américaine, il met en scène la plupart des grands thèmes de la SF (évolution des sociétés, robots, mutants, animaux qui acquièrent l’intelligence, voyages dans l’espace, télépathie, univers parallèles, vie suspendue…), il est publié comme un roman à la charnière entre la prédominance de la nouvelle et l’arrivée en force du roman dans la SF.
Il est original par la durée qu’embrasse le récit : l’extinction de la civilisation sur notre terre depuis le maintenant de « City », très proche du maintenant de Simak quand il écrit, jusqu’à la disparition de la vie animale intelligente (sauf les fourmis bien sûr) il se passe plus de 10 000 ans ; ce n’est pas une apocalypse, c’est une agonie.
Il est original par sa genèse et sa structure ; c’est entre 1944 et 1948, presque toutes dans « Astounding » que sont publiées une série de 8 nouvelles qui forment un corpus d’une vision du futur de l’espèce humaine et dont le succès est allé croissant auprès des lecteurs comme le montre l’évolution de leur classement sur ces 4 ans ; c’était bien de Campbell de faire classer ses auteurs à chaque n°. Si les choses en étaient restées là, compte tenu de ce que je disais tout à l’heure ces récits auraient probablement été perdus, sauf pour les collectionneurs.
C’est en 1950 qu’un éditeur de romans de SF (Gnome Press) dirigée par un ancien éditeur de magazines SF, Martin Greenberg propose à Simak de faire un roman à partir de ces nouvelles ; pour justifier l’appellation de roman il va écrire des textes de liaison entre les chapitres ; bien qu’opportunistes ces textes ont leur valeur en soi, pas parce qu’ils introduisent le sujet du récit suivant mais parce qu’ils renforcent en creux, auprès des lecteurs chiens, l’idée plusieurs fois répétée qu’ils ne doivent pas chercher plus loin, l’homme n’est même pas un mythe, c’est une invention.
Le roman est donc publié aux USA en 1952, à la fois en relié (hard-cover) et format de poche et remarquablement vite il est publié en France en 1953, par le Club français du livre, dans une très bonne traduction de Jean Rosenthal ; Aux USA comme en France le succès se poursuit toujours après 60 ans puisqu’il est toujours réimprimé et disponible neuf.
Son style clair et direct sans être abrupt est typique de Simak, les sentiments sont présents mais sans mièvrerie et il convie bien l’idée qu’il s’agit de contes, çad de récits parlés et participe donc à l’histoire : « voici les récits que racontent les chiens quand le feu brûle clair dans l’âtre et que le vent souffle du nord » ; le décor est dressé par l’éditeur canin mais il est conscient du danger (social) que recèlent les contes pour ses lecteurs et il les met en garde : « …ne prenez pas ces récits trop à cœur, car le désarroi sinon la folie guette ici le chercheur trop anxieux de savoir », autrement dit Tige est déjà un peu timbré, lui qui prétend que l’homme est une créature réelle.
Pourtant simple ne veut pas dire simpliste, et les descriptions peuvent être émouvantes, par exemples les affres morales et physiques de Jérôme Webster quand il subit sa crise d’agoraphobie et ses remords quand il ne peut se résoudre pour partir sur Mars soigner son ami Juwain.
Autre originalité en partie due à sa genèse comme nouvelles c’est que chaque chapitre contient une idée force, qui en fait la valeur, et que ses conséquences se font sentir dans la suivante et ainsi de suite et cela contribue à crédibiliser et rendre cohérente toute l’histoire de façon dynamique (c’est la méthode campbellienne à l’œuvre).
Et donc à partir du 1er chapitre, « City », les évènements s’enchainent de façon logique, voire inéluctable : les conditions économiques (transport facile, peu coûteux) et politiques (paix mondiale) ont entrainé la dissémination de la population et la révolte contre une autorité municipale (il n’y a déjà plus d’Etats mais un Comité mondial lointain) dont les décisions n’ont plus de légitimité aboutit à la fin des grandes villes organisées. La ville en tant qu’institution disparait. La dispersion de la population s’accroit.
Les conséquences de cet éclatement social se font sentir dès le chapitre suivant ; la plupart des gens vivent dans un grand confort matériel, ont peu de contacts physiques avec les uns avec les autres puisque qu’ils peuvent communiquer facilement (c’est SKYPE avant l’heure), même de planète à planète et les robots veillent à leur bien-être. La crise d’agoraphobie de Jérôme Webster a des conséquences dramatiques, mais manifestement il n’est pas un cas isolé, personne ou presque ne vient le voir, même rendez-vous pris. L’autorité collective est impuissante, même dans un cas aussi grave et face à un seul individu, à résoudre une situation; dans d’autres temps on l’aurait réquisitionné et embarqué de force pour Mars. Juwain meurt et l’humanité devient orpheline de sa philosophie. Notons le rôle néfaste du robot Jenkins, dans la programmation de qui manque peut-être une quatrième loi de la robotique.
Quand les chiens qui parlent et les mutants entrent en scène dans le 3 ème récit on comprend que les hommes vont devoir faire faire un effort ou s’effacer ; les premiers sont la création d’un Webster pour réparer le mal fait à l’humanité par son ancêtre et surtout lui donner un compagnon de route dans son cheminement de plus en plus solitaire : « songez-y Grant, un esprit différent de lui mais qui travaillerait en coopération avec lui ». Les seconds, les mutants sont supérieurement intelligents et comme c’est souvent le cas en SF hostiles aux hommes « normaux ». Joe le mutant, qui reproche au Comité mondial d’espionner et harceler les mutants prépare 2 bombes à retardement, la philosophie de Juwain (dont il vole une esquisse incomplète) et le développement des fourmis, animal social qui pourra devenir un rival pour l’homme. Grant mesure le danger que représentent les mutants et demande aux chiens de rester les alliés de l’homme.
Toutefois malgré l’affaiblissement du lien social l’humanité a encore des projets collectifs, et l’implantation sur Jupiter pour exploiter ses ressources minières doit utiliser des hommes transformés en Dromeurs grâce aux techniques développées par les biologistes ; les hommes sont envoyés les uns après les autres et ne reviennent pas et Fowler le chef de projet décide d’aller voir lui-même avec son chien et hors du dôme protecteur découvre au lieu de l’enfer d’ammoniaque, de hurricanes et de glace attendus le Paradis (c’est la 4èmeidée force). Towser et lui, comme les autres avant eux ne reviennent pas.
Mais c’est reculer pour mieux sauter, Fowler revient non par sens du devoir mais pour répandre la nouvelle. Tyler Webster, président du Comité pressent le danger d’une émigration générale sur Jupiter et lui demande sans succès de se taire ; c’est alors que la malveillance de Joe le mutant se manifeste à nouveau en propageant brutalement (au pire moment pour l’espèce humaine et par une méthode subliminale imprarable) la philosophie de Juwain qui permet de comprendre vraiment la sincérité du point de vue de son interlocuteur, une empathie poussée à l’extrême, et donc de ne pas s’y opposer. Tyler Webster, qui voulait tuer Fowler ne peut s’y résoudre.
Depuis des siècles il n’y a plus personne dans la maison Webster, plus d’humains, rien que les chiens qui, sous la tutelle de Jenkins et avec l’aide de robots domestiques ont développé leur intelligence et une civilisation de la non-violence qu’ils essaient d’étendre aux animaux sauvages, tout en pratiquant l’écoute du silence. Pendant ce temps la terre est presque complètement vidée d’êtres humains, partis pour Jupiter et ceux qui restent se livrent à des hobby sans utilité réelle et peu à peu choisissent de s’endormir en rêvant ; le dernier humain à peu près lucide, Jon Webster, retourne à la maison familiale où Jenkins lui explique où en sont arrivés les chiens et tous deux conviennent que les chiens doivent être en mesure de poursuivre leur destin sans le fardeau de leur origine, et rester dans l’ignorance qu’ils doivent leur développement aux hommes. De retour à Genève Jon Webster enclenche le mécanisme qui isolera complètent la ville du reste de la planète et s’en va dormir pour l’éternité.
Le 7ème conte voit la paisible civilisation des chiens confrontée à deux menaces : une exogène et l’autre endogène ; la menace exogène, que soupçonnent les chiens et qui explique leur écoute du silence est celle des horlas habitant un monde parallèle et qui se nourrissent d’énergie vitale ; l’un d’eux a réussi passer sur la terre et cherche une proie ; simultanément l’autre menace se matérialise ; un des websters (ou un de leurs descendants) qui ont échappé par hasard à l’enfermement sous le dôme de Genève joue avec un arc de son invention et tue un moineau ; il est atterré mais son ami loup avale la pièce à conviction puis est tué par le horla ; fou de rage Jonathan arrive à tuer le horla ; Jenkins, qui vient de découvrir que les mutants ont disparu, assiste de loin à la scène comprend que le cycle de la violence va reprendre et que la solution logique consiste puisque les webster sont congénitalement incapables de résister à leurs pulsions violentes, à les amener avec lui sur le monde des horlas, où ils trouveront des adversaires à leur mesure.
Et voilà, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes comme disait Pangloss : plus de mutants, de horlas, de websters. Que peut amener de plus le dernier conte ?
Comme je l’ai dit, il n’a pas été publié chez « Astounding», mais chez un confrère, et peu de temps après sort un roman de Simak qui reprend l’ensemble des 8 nouvelles…Dans la préface les chiens se demandent si ce conte n’a pas été rajouté après coup et Simak se moque un peu de lui-même : « …dans la structure même il est acceptable mais le style n’est pas aussi riche…la construction est trop habile et elle reprend avec trop de bonheur les thèmes déjà traités ».
En fait, les fourmis de Joe deviennent une réelle menace, leur Building ne cesse de s’étendre et empiètent sur les ressources alimentaires des autres animaux déjà limitées par la surpopulation ; heureusement Jenkins qui peut passer d’un monde à l’autre revient du monde horla, et les chiens lui soumettent le problème des fourmis ; la solution que Jon Webster donne à Jenkins venu le tirer de son long sommeil est efficace : il suffit de les empoisonner ; mais bien sûr cela est inacceptable pour les chiens..
Comme vous l’avez compris, ce n’est pas la fin pour les chiens, qui savent déjà envoyer des animaux sur un autre monde ; simplement, eux aussi seront condamnés à l’exil.
Mais pour nous, lecteurs humains quelle est la réponse à la question que pose Simak : pouvons-nous renoncer à la violence ? Si nous y renonçons pouvons-vivre en sécurité ? Le fait de comprendre le point de vue des autres nous aiderait-t-il ? Si nous comprenons, ou croyons comprendre l’autre, lui nous comprendra-t-il ?
                     
                                                Jean Pierre Bartoli

Delire D'amour (Ian McEwan )

                                 ANALYSE D’OUVRAGE  de Delire D'amour de Ian McEwan
Titre: Délire d‘amour  (Enduring Love) Traduction de l‘Anglais par Suzanne MayouxEditeur Gallimard Date de 1ére Edition .en France .1999 Pages:308 , avec 2 Appendices
AUTEUR  Ian Mc EWAN
Ian Mc Ewan est né en 1948 à Aldershot en Angleterre.Il vit à Londres et est considéré comme l‘un des écrivains les plus doués de sa génération.Il a une proximité d’écrivain avec Jonathan Coe, Nick Hornby , David Lodge, Jane Austen, Kate Atkinson. Son style est caractérisé par la concision, l‘humour, le jeu avec l‘énigme policière. Il publie un premier recueil de nouvelles  qui obtient le prix Somerset Maugham en 1976 . Viendront ensuite  pour l’essentiel L’enfant volé en 1987, Prix Femina 1993, Délire d’amour en 1997, Amsterdam en 1998 (Booker Prize) , Expiation (2001) , Saturday(2003), Sur la plage de Chesil (2008) , Solaire (2010)
RESUME DE L’HITOIRE ET PRESENTATION DES PERSONNAGES
 Joe Rose est un journaliste scientifique à succès heureux en ménage avec Clarissa , spécialiste du poète romantique Keats Un accident de montgolfière  met Joe en présence de Jed Parry, un jeune homme un peu illuminé  qui sous l’emprise du syndrome de Clerambault, tombe amoureux de lui, avec une forte connotation religieuse Joe le rationnel rejette sèchement cet amour, ce qui conduira Jed à une tentative de meurtre. L’histoire comporte quelques personnages secondaires un peu loufoques  comme la  femme jalouse et les 2 enfants charmants de John Logan (le mort dans l’accident de ballon), ainsi qu’un original couple d’autostoppeurs.
REFLEXION SUR  LIVRE
 Le titre anglais de « Délire d’amour » est « Enduring Love » , que l’on peut traduire par Amour Tenace (Harraps) ou  Durable (Google). Le sujet du livre est effectivement Comment parvenir à un Amour tenace, durable , qui vous comble. Pour Jed Parry  tout se passe dans un univers mystique , ou Joe , le Christ et lui même ne font qu’un.  Il est en plein Délire d’amour. Mais il n’est pas si loin de l’amour  passion.de tout un chacun. Combien de fois ne nous retrouvons pas à croire que les gestes signifient plus que les mots, qu’il y a une signification profonde dans chaque chose, et que l’être aimé peut nous parler par signes.
Joe le journaliste scientifique est à l’opposé de cet  univers irrationnel et fera tout pour contrer Jed et pour reconquérir Clarissa  avec des arguments rationnels et scientifiques. Mais ce faisant il poussera Jed  au meurtre et Clarissa à la rupture. Il veut notamment démontrer que Jed est sous l’emprise du syndrome de Clerambault
L’HISTOIRE
Introduction
Le livre se lit comme un roman policier avec un suspense très bien mené qui nous conduit dans toutes sortes d’univers, comme par exemple celui des « dealers intellos », de vieux hippies assez burlesques qui arrivent à la fin de l’histoire , alors que tout s’assombrit.
Mais l’histoire peut aussi se lire comme un conte moral, ou philosophique Joe Rose sème le récit de brillantes démonstrations scientifiques sur tous les sujets (le telescope Hubble, la conscience chez l’animal, le développement évolutionniste  du sourire chez le nourrisson,   etc….). Sans doute fait-il cela pour assoir sa position rationaliste face à l’envahissement  de l’amour mystique de Jed, et pour être pris au sérieux aussi bien par sa femme Clarissa qui s’éloigne de lui que par la police qui ne le croit pas lorsqu’il se plaint de harcèlement . Jed de son côté même s’il est en plein délire,  peut être très convaincant et émouvant lorsqu’il parle de sa foi (p.186)


L’histoire chapitre par chapitre.
 Agenouillés dans l’herbe, Clarissa et Joe s’apprêtent à ouvrir une bonne bouteille pour fêter leurs retrouvailles, mais un cri doublé d’une plainte d’enfant marque le début d’un drame. C’est là qu’est plantée l’épingle sur la carte du temps
Un accident de montgolfière va causer la mort d’un homme, John Logan, impuissant à retenir seul un ballon qui s’envole avec un enfant. Suspendu dans les airs à une corde, il finir par lâcher et tombe de plus de 300 m. Les sauveteurs, dont un certain Jed Parry, ont abandonné leur corde l’un après l’autre, ce qui pose évidemment le problème de la responsabilité.de chacun dans la mort de Logan (p.29 ) Notre groupe revécut ce dilemme antique et insoluble de la morale : nous , ou moi » (Chap.1)
Jed propose à Joe de prier auprès du corps, mais Joe répond sèchement qu’il n’y a personne au ciel pour écouter. (Chap.2)Rentrés chez eux, Joe reçoit un appel téléphonique de Jed , qui lui dit » Je comprends ce que vous éprouvez , et j’éprouve la même chose .Je vous aime »(Chap.3)
Joe se réfugie dans le travail et dans l’amour avec Clarissa, mais il se sent suivi (Chap.4.5). Joe finit par informer Clarissa de l’existence de Jed, et celle -ci n’y accorde pas une grande importance (Chap.6)
Joe finit par accepter de rencontrer Jed, sous l‘influence de Clarissa.. Jed s’avère être un jeune mal dans sa peau qui pourrait être le fils de Joe Il lui réitère son amour, lui disant que le Christ est en lui et que c’est à lui de le ramener au Christ.(Chap.7)
 Joe se réfugie dans son travail de vulgarisateur scientifique avec une brillante étude sur le sourire des nourrissons (p.98/101), mais pendant ce temps Jed appelle 29 fois sur le répondeur  et Joe réalise (p.103) que l’histoire a un nouveau point de départ ,car il est maintenant embringué dans une histoire avec Jed. (Chap.8)
 Une première scène oppose Joe et Clarissa qui lui reproche de faire une fixation exagéré sur Jed.  Joe part en claquant la porte.(Chap.9)
A peine sorti de chez lui , Joe rencontre Parry en plein délire de persécution et d’amour qui lui dit « Allez-vous me laisser tranquille avec tous vos signaux » et cela évoque quelque chose  pour Joe. (Chap.10)
 Jed écrit à Joe pour lui demander de vivre avec lui, dans la belle maison dont il a hérité, et le remercie des signaux qu’il lui a laissés en touchant les feuilles de la haie (Chap.11).
Joe s’interroge sur les raisons qui poussent Clarissa à ne pas le croire, et il fouille dans son bureau, sans rien trouver (Chap.12) Il va voir Mme Logan, la veuve de l’homme mort dans l’accident, qui lui fait part de ses soupçons de jalousie, après avoir  découvert dans la voiture un foulard imbibé d’eau de rose (Chap.13) Grâce aux jeux des enfants de Mme Logan  Joe reconnait les signaux que Parry croit percevoir comme les symptômes du syndrome de Clerambault. Il va pouvoir faire des recherches.(Chap.14)
La situation se tend , aussi bien entre Joe et Jed, qu’entre Joe et Clarisssa.(Ch.15) . Jed envoie à Joe une lettre relativement sensée de son point de vue où il expose sa foi face à la rationnalité de Joe(Chap.16)
Jed devient de plus en plus menaçant (Chap.17) et  Joe ne peut compter que sur lui-même pour rétablir la situation  car  Clarissa le prend maintenant pour un fou, et la police pour un demeuré.(Chap.18)
Après avoir échappé à une tentative de meurtre dans un restaurant,(Chap.19) il part à la recherche d’un pistolet et se replonge dans des milieux qu’ils avaient approché autrefois ce qui nous vaut quelques scènes assez drôles, la vie d’un malfrat qu’il a connu naguère (Johnny B.Well), ou encore les bienfaits de l’alcool.(Chap.20) Un chapitre entier est consacré à une visite de Joe et Johnny.B.Well  à de vieux hippies qui détiennent un vieux pistolet, et on est en plein délire.(Chap.21)
Mais Jed se manifeste, il est chez Clarissa, qu’il menace d’un couteau. Joe lui tire dessus, sur le côté.(Chap.22)
 L’histoire se termine et Clarissa écrit une longue lettre à Joe  où elle reconnait qu’il a eu raison sur toute la ligne, mais où elle lui reproche d’avoir poussé Jed au meurtre en refusant tout dialogue avec lui.(Chap.23) Finalement, tout le monde se réunit pour un pique-nique chez les Logan et les choses semblent prendre la voie de l’apaisement , grâce aux enfants de Mme Logan qui réunissent Joe et Clarissa et aussi grâce au couple d’autostoppeurs que John Logan avait pris avec lui en voiture et qui rassurent donc sa femme sur la présence d’une femme le jour de l’accident. .(Chap.24)

Appendice 1 Un extrait de la Revue britannique de psychiatrie  est donné, sur l’obsession Homo-érotique à connotations religieuses.
Cette étude, présentée par les Docteurs Wenn et Camia  (anagramme de Ian Mc Ewan) reproduit un cas scientifiquement éudié qui s’avère strictement semblable à celui développé dans le livre . On se trouve encore devant une manifestation du goût de la plaisanterie de Ian Mc Ewann.

Annexe 2  Lettre écrite à M.J.Parry vers la fin de sa 3° année d’internement
Cette lettre nous montre un Jed Parry toujours amoureux de Joe dans le Christ, et qui lui envoie une lettre d’amour par jour.
                               
                                            Arnaud Vignon

A propos de "Delire D'amour " de Ian McEwan .

Le syndrome d'érotomanie est une passion amoureuse morbide délirante dont le tableau typique a
été magistralement décrit par Clérambault dans les années 20.
Il se déroule typiquement en 3 temps :amour ,dépit,rancune.
Le primum movens est le Postulat : c'est l'Objet qui focalise le délire généré par 3 facteurs:l'orgueil
le désir le plus souvent platonique et l'espoir , tous facteurs modulés par le caractère du sujet.
-L'orgueil fait choisir un objet haut placé , symbole d'autorité de prestige (médecin,prêtre,voir
Prince de Galle) : c'est LUI qui a commencé et du jour au lendemain a choisi le sujet qu'il aime
passionnément ,qu'il protège,sollicite en permanence,à qui il envoie des messages codés,par des
gestes ,des regards ,de l'indifférence feinte;son comportement est souvent paradoxal mais le sujet
sait très bien décrypter le vrai sens celui de l'amour.D'ailleurs cette supposée passion bénéficie de
la sympathie de tous et l'Objet ,même marié, est en fait tout à fait libre et le conjoint ne compte
pour rien.
- Suit la période d'amour où le sujet harcèle de plus en plus l'Objet de lettres,coups de
fil,rencontres,toute réponse quelle qu'elle soit faisant litière au délire.La marque passionnelle du
délire explique le comportement hyperactif,tenace,continu du sujet fixé sur un but unique et total
dès le début.
-Suit une phase de dépit,devant l'échec répété des manoeuvre mais encore habitée de l'espoir
entretenu par l'interprétation délirante des attitudes de l'Objet : c'est là le symptôme finalement le
plus pérenne de la maladie qui ressurgit en permanence ; même dans la dernière phase de rancune et
de haine il est prêt à tout moment à réapparaître.
Ce syndrome intéresse le plus souvent un isolé social,une femme jeune (80 à90 %) qui manifeste le
plus souvent une passion hétérosexuelle. Parfois il s'agit d'un homme et rarement d'une passion
homosexuelle , la conjugaison de ces deux facteurs étant une marque de gravité,l'affaire se
concluant volontiers par un suicide ou un crime.
Cet état partage avec la passion amoureuse normale des caractères communs ,banaux , ce qui rend
sa mise en évidence difficile au début pour la victime , tout le temps souvent pour l'entourage ,et
aussi parfois pour le psychiatre :
--quoi de plus connue que la fusion/confusion totale des affects , des pensées,des réactions ,des
goûts ,cet état de plénitude absolue sans mot pour le dire -et à quoi bon!- lors du bien connu et lui
aussi brutal « coup de foudre »:mais il s'agit d'un couple consentant... jusqu'au coup de tonnerre où
se délite plus ou - dans les meilleurs cas moins - le bloc des illusions.
--quoi de plus connue que la passion non partagée ,le grand amour malheureux : mais là pas de
postulat,l'Objet n'est pas amoureux,on ne l'intéresse manifestement pas,la passion triste devient vite
inactive,le conjoint est un vrai obstacle,et tout s'estompe un jour ,l'espoir aussi.
Ce délire passionnel morbide, spécifique se distingue aussi des autres délires interprétatifs (de
jalousie , de revendication de persécution...).
Là le début est dans un passé indéfini ,ancien. Hostile d'entrée ,l'interprétation des évènements est
polymorphe,extensive, recrutant de nombreux objets, irradiante bien au delà d'un but unique et
précis;délire introverti non actif ,rétrospectif ilest accompagné du sentiment de conspiration ou au
contraire de toute puissance; a contrario le délire passionnel mono-maniaque laisse toute latitude à
la vie normale de se dérouler dans ses activités et ses autres relations sociales.
Mais comme la plupart des psychoses délirantes elle n'a pas de fin et perdure tenace (37 ans).
Passion amoureuse délirante et revendicatrice , elle peut être « pure » ou entachée d'autres
symptômes morbides et apparaître alors à titre inaugural ou venant s' ajouter dans l'évolution d'une
psychose hallucinatoire et/ou paranoïaque.
Gaetan Gratian de Clérambault né en 1872 Bourges père fonctionnaire (Descartes) mère famille
noble ( Vigny ) catholique sulpicienne ,soeur ainée de 2 ans ,frère cadet Roger ??
Dépression grave :reste alité pendant 2 ans à la suite de la mort de sa soeur à l'âge de 7 ans; ,
intelligence précoce, éducation religieuse ++, poète.
Etudie arts ,puis Droit ,enfin médecine /psychiatrie:affecté à l' Infirmerie Spéciale Préfecture Police
Paris 1905-1934 :activité de médecin certificateur :réceptionne tous les agités délirants violents
pour appliquer ou non la loi du 30 juin 1838 .Depuis 1871 c'est le Dépôt qui reçoit ces malades
séparément des « droits communs » , dans 18 cellules , soit 2000 passages par an. 13000 certificats
détaillés,précis , témoignant d'un souci de rigueur scientifique au profit d'une science
anthropologique et (Lombroso 1835-1909, pb de la gestion pénale des perversions récidivantes)
criminologique --des « espèces mentales « .
C'est le XIX° positiviste qui veut substituer la maladie à la culpabilité religieuse ou à la faute
philosophique et qui a introduit dans le code les circonstances atténuantes .
Et le Savant doit garder la distance pour reconnaître les phénomènes et les classer (cf
entomologiste)(1à l'inverse de Freud).Savant de la lecture de l'image « en soi » ( qui n'est pas la
métaphore onirique du langage de Freud).
Il décrit des syndromes originaux (« Passion érotique des étoffes chez la femme » ,fétichismes ,
1919 :Automatisme mental,1921: Erotomanie) grâce à une méthode d'investigation plus rusée
qu'inquisitoire, alliant « coup d'oeil photographique » et manipulation verbale .
Séances (cf Charcot)du vendredi devant un public de médecins ,juristes ,et étudiants subjugués par
l'élégance mathématique de ses démonstrations.Lacan dira de lui: »ce fut mon seul maître ».Plus
que d'écouter,il met en scène ,joue de complicité avec le malade,d'ambivalence,s'efforce de
l'émouvoir pour déclencher le débordement des symptômes.
Il traque mais ne traite pas.
Mais pas que cela : engagé en 14-18 à l'âge de 42 ans , conduite héroïque ,blessé 2 fois ( front et
Dardanelles) convalescence au Maroc où se passionne pour le drapé,la photographie (40000 clichés
redécouverts et publiés dans les années 80) :énigme du voile qui révèle et cache,suggère en
dissimulant,vit à la place du corps , garde son secret comme les yeux dissimulés dans la fente noire
et opaque :qui voit qui?qui regarde qui?
Cette passion du drapé le mène à donner pendant 3 ans des cours à l'Ecole des Beaux Arts à Paris.
Il systématise de façon obsessionnelle l'appui ,le tombé,les retours ,la texture des tissus et il n'ignore
rien des différents points d'ourlet,des fibules et des noeuds d'arrêt des tissus .
Apprend l'arabe... et passe 3 ans de siestes torrides avec 2 ou 3 demoiselles à la fois !
Se fait sculpter une stèle funéraire(poème en arabe sur la vanité) enfin mise en place sur sa tombe
en 1991.
Pour le reste célibataire endurci, rapports quasi hostile avec sa mère à qui il envoie chaque année
un cadeau le jour de son propre anniversaire,rapport inexistant avec son frère,des amis qu'il reçoit
chez lui, toujours séparément les uns des autres,
Opéré de la cataracte en 1933 -avec succès- termine de façon très déterminé sa vie (1934) en se
suicidant après l'avoir essayé dans son jardin avec son revolver ,assis devant son miroir au milieu
de ses poupées de cire: scandale parisien. Kessel intervient mais la mémoire publique efface
quelque peu la mémoire du personnage sulfureux.
Personnalité complexe ,protéiforme,multiple,un passionné qui se veut sans passion ,voyeuriste
introspectif.
On a ergoté sur son suicide pour le normaliser
:::ennuis d'argent
:::le contact des malades l'a contaminé - son prédécesseurs disait-on l'avait été qui
avait fini sa vie interné !
:::trouble de la vue intolérable pour ce « voyant/voyeur »( perte du relief,doubles
lunettes??)
::: Peut être et plus sûrement blessure narcissique pour qui a fait son temps :il tombe
du piédestal public d'où il contrôlait l'Autre-les autres ,dont il supportait mal la contestation :
« je suis un paranoïaque » se plaisait-il à dire de lui-même.
(: Lacan bien que lui rendant hommage mais le revendiquant au même niveau que d' autres
psychiatres déclenche de sa part un éclat public de fureur disproportionné).
((((Il a ignoré Freud , rebuté peut être par l'introspection qui fait perdre la distance froide entre le
savant positiviste et son objet ,et/ou « l'attention fluctuante « complètement étrangère à son
systématisme nosologique radical.
Refus de la psychogénèse pour expliquer les symptômes qui ne sont pour lui que l'expression du
noyau dur automatique archaïque niché dans la conscience et commun au psychisme humain: mais
les patients étaient dissemblables: Freud s'occupait de névrosés bourgeois (lapsus,actes
manqués...), quand lui se colletait avec les psychotiques agités du Dépôt !
Lacan qui disait de lui: « il fut mon seul maître « a cru cependant devoir faire sa place à la
conception de Gratian– qu'il a toujours prénommé Georges sans raison connue - quant à
l'automatisme mental en démontrant que les déformations linguistiques des automatismes verbaux
pouvaient déclencher les phénomènes psychotiques « du dehors » et d'où le psychogène était
exclus)))).
:::la nouvelle génération de l'école psychiatrique de Sainte Anne avec Lacan ,Ey inclue
dans sa réflexion les sciences humaines ,la philosophie ce qui le laisse sur le bord du chemin avec
son grand herbier nosologique un peu poussiéreux.
Il mesurait 1,57m.
                 Gilbert Lehmann

Atiq Rahimi (compte rendu de Gilbert Lehmann )

                                Terre et cendres Atiq Rahimi 1996
Un vieil homme avec son petit-fils ,assis près d'une guérite dans un paysage aride et désolé de
montagne , sur le pont d'une rivière à sec attend un véhicule qui pourra les amener auprès de son fils
qui travaille dans la mine de charbon , pour lui annoncer la destruction de leur village et la mort de
la famille sous les obus d'un char ennemi.
Rencontre redoutée car de quelle manière le dire à ce fils fier et violent, trop prévisible?
… mais finalement il n'y aura pas de rencontre au bout de la route.
Avec un style haché,sec,concis,dégraissé ,c'est l'écriture « à l'os » d'une histoire minimale ,le roman
de la perte, du désarroi et de l'humiliation d'un vieillard victime collatérale de l'éternelle guerre
afghane mais bouleversante parce qu'elle traite des universaux de l'âme humaine utopiques et uchroniques.
La soudaine violence guerrière, l'irruption du chaos suspendent le temps, le sens , le jugement
quand la jeune mère , la hammam détruit, court nue dans la rue en riant avant de se jeter dans les
flammes, : irruption de l'impensé,de l'informe,mélange de l'horreur ,de la beauté et de la honte pour
le beau-père qui regarde.
Il est dépossédé des choses – le village,la maison – , des gens -les siens morts écrasés sous les
décombres, mais aussi les survivants qui ne lui répondent plus ,y compris son petit-fils isolé des
autres car devenu sourd par les déflagrations du char qui a dit-il enlevé la vie à ceux qui parlent et
la voix au survivants.Et Dieu lui même a dû l'abandonner ,blasphème-t-il.
Il ne lui reste que des reliques,fils ténus qui le rattachent au souvenir de sa femme -le « gol-e-seb »
le foulard qui retient son parfum – et à son fils -la boîte à naswar que celui-ci lui a donnée jadis.
Il est surtout dépossédé de son être ,de cette identité fondée au plus profond sur la filiation , la
généalogie :tout est bouleversé ,il n'y a plus de temps,le fils tue le père et prends la mère.Il n'y a
plus de récit ,c'est la régression illustrée dans ses cauchemar où il se retrouve nu, incontinent,
impotent, mari et fils de sa femme, fils et père de ses enfants dont les sexes s'indéfinissent.
Les étrangers qu'il sollicite de ses questions et de ses demandes l'humilient et contribuent à le
dé-soler et le réduire à un fantôme indécis , habité complètement par la culpabilité radicale
originelle des hommes , le « j'ai dû faire mal ,mais quoi? ».
Paralysé, stupéfait ,torturé par la perspective de l'affrontement avec son fils , il lui manque même le
chagrin.
Brutale rupture de rythme dans les dix dernières pages du roman sous forme d'une stichomytie dans
le dialogue échangé avec le contre-maître de la mine :son fils savait ,tout le monde savait et
pendant sa propre confusion le monde a continué sans lui , tout s'est arrangé à son insu.
Floué la colère le réveille et le fait partir mais l'employé de la mine vient lui glisser en confidence
un autre mensonge ou vérité -mais qu'importe puisque le mur se fissure... et il confie à cet homme
pour le remettre à son fils comme preuve de son passage la boîte à naswar :libre à celui-ci de
rétablir ou non le « fil ».C'est la boîte de Pandore qui ne contient que l'espoir et son satellite
indissociable la souffrance ,mais qui autorise le retour du Sens et du vrai chagrin qui libère les
larmes de la douleur qui fond.
         A LA LUMIERE D’HIVER (Poésie/Gallimard) de Philippe JACCOTTET
      15 Avril 2012 Monique Bécour
Danielle Grégoire nous présente André Ughetto, professeur, qui  lui a fait découvrir Philippe Jaccottet.
L’amitié d’ André Ughetto et de Philippe Jaccottet, tous deux cinéphiles, s’est nouée à la suite d’une projection cinéclub de films au Ciné-club de Valréas, ville voisine de Grignan où habitent les Jaccottet.
André Ughetto, appartenant au conseil de rédaction de  La Revue Sud », y a mis en oeuvre deux numéros consacrés au poète. La même équipe est à l’origine de l’actuelle revue « Phénix ». Ughetto garde le contact avec cet auteur et a même réalisé une « lecture-spectacle » avec quatre récitants, un montage avec pauses musicales « La promenade sur les chemins de Philippe Jaccottet »(en 2010) C’est donc un profond et ancien « compagnonnage littéraire » car il le connaît depuis 1973. André Ughetto parle aussi de ses profondes rencontres émotionnelles avec l’auteur, des rapports entre Jaccottet et la peinture car il a beaucoup d’amis peintres et Anne-Marie Haesler son épouse est un peintre de talent. Elle exprime, dit-il, en peu de traits et peu de couleurs des émotions analogues à celles que Ph. Jaccottet fait ressentir dans ses poèmes, peut-on penser à un certain« hermétisme contemporain » ? Une auditrice, Simone V., peintre qui expose, également, fait le même parallèle «  Il est très intéressant de voir les essais, les brouillons »  et André Ughetto, confirme cette opinion qu’il qualifie de « Work in progress ».
Philippe Jaccottet est né en Suisse à Moudon, près de Lausanne, dans le canton de Vaud en 1925.
De père vétérinaire, son enfance,- culture protestante, - se déroule sous l’influence d’une tante fantasque, passionnée de Wagner, imprégnée des  « Nibelungen » l’enfant est très sensible à certains aspects de « la Mittle Europa ». En 1933, la famille s’installe à Lausanne où Philippe Jaccottet poursuit des études classiques latin-grec : donc abondance d’images mais dans ses métaphores il reste dans la discrétion ; son professeur de grec ancien est André Bonnard qui l’influence beaucoup. Il découvre Rainer Maria Rilke, Claudel et Baudelaire, qui le conduisent vers la poésie moderne mais non surréaliste. Il commence par écrire de la poésie classique et rencontre Gustave Roud, d’origine suisse, (poésie en prose), maître à penser, qui va l’imprégner de son influence profonde mélancolique, sa métaphysique marquée par le sens de la vie qui se dérobe. Il publiera sa correspondance avec lui qui s’étend de 1942 à 1976. Il est ami de Francis Ponge, et leurs recherches poétiques quoique éloignées sont parfois parallèles ( le côté pongien, d’attention à l’objet). Il poursuit des entretiens avec André Dhôtel « Le pays où l’on n’arrive jamais », Je précise féerie insidieuse aux confins de l’Ardenne et de la Champagne pouilleuse et de l’imaginaire, liée à la pensée surréaliste.
Ami aussi de Henri Thomas qui aura une influence dans l’écriture de « L’Effraie » (groupe de la Revue 84).

André UGHETTO précise que Jaccottet est un grand traducteur de grec : « Le Banquet « «   Platon », « l’ Odyssée » d’Homère, mais aussi traducteur de langue allemande : Goethe, Holderlin, Thomas Mann, (la Mort à Venise, sa première traduction), Musil « ( L’homme sans qualités », d’italien : Guiseppe Ungaretti avec lequel il entretient également une longue correspondance (1946-1970), Léopardi. Son travail de traducteur et de critique tient une place plus importante que sa production poétique, semble-t-il. Il a une certaine méfiance des images : « l’image cadre le réel, distrait le regard, il recherche la parole juste, l’émotion la plus haute »
Durant de nombreuses années, Ph.Jaccottet a collaboré à « La Nouvelle Revue Française » qu’il ouvre à la littérature allemande, tout en publiant des textes dans « La Nouvelle revue de Lausanne » et dans «La Nouvelle gazette de Lausanne » entre 1950 et 1970.
Les années 1970 sont très douloureuses pour le poète, marquées par les décès de ses parents et de Gustave Roud, évoqués dans « Leçons » et « Chants d’en bas », (1977) dans « A la lumière d’hiver » :
« Une stupeur, Déjà ce n’est plus lui,
commençait dans ses yeux : que cela fût Souffle arraché, méconnaissable
possible. Une tristesse aussi ….Qu’on emporte celà
vaste comme ce qui venait sur lui, …Ah, qu’on nettoie ce lieu
qui brisait les barrières de sa vie,
vertes, pleines d’oiseaux (Leçons p.16). (Leçons p27)

Les poèmes du deuil, liant le réel poignant à l’interrogation, la lumière et le deuil, la hantise de la mort (poème 8 dans Chants d’en bas » p.51) « singer la mort à distance est vergogne,
… avoir peur quand il y aura lieu suffit ».

Philippe Jaccottet se penche avec tendresse sur l’enfance, mêlée à la mort :
Dans « Parler », le poème 4, p 46  Dans « Leçons » p.29 :
« le convoi du petit garçon L’enfant, dans ses jouets, choisit, qu’on la dépose… …de l’école au cimetière, sous la pluie … auprès du mort, une barque de terre :
Un chien jaune appelé Pyrame… Le Nil va-t-il couler jusqu’à ce cœur ?
fragments, débris d’années ….

J’ajoute que les auditeurs présents ont tous ressenti et exprimé l’angoisse de l’enfant en la liant, vraisemblablement à un souvenir de Philippe Jaccottet enfant et la leur à travers lui. J’ai pensé aussi au passeur Charon, à sa barque et au chien Cerbère, gardien des Enfers.

Dans ces poésies se décèle un rejet bien normal de la vieillesse, de la décrépitude, de la mort, mais aussi une justesse qui n’exclut pas le doute dans le poème « L’Ignorant » :
« Autrefois,
moi l’effrayé, l’ignorant, vivant à peine,
Me couvrant d’images les yeux,
J’ai prétendu guider mourants et morts… ( Leçons p.11)

Philippe Jaccottet «  se repent plus tard d’avoir écrit ces paroles. Avait-il le droit de s’exprimer, Il aurait un fond de culpabilité suisses, non engagé, car trop jeune durant la guerre «  précise encore André Ughetto.

André Ughetto distingue une réflexion prosaïque puis une sorte d’envol : « plus je vieillis et plus je crois en l’ignorance, plus j’ai vécu moins je possède et moins je règne, et j’attends un à un que les mensonges s’écartent. » Une auditrice formule une certitude : « on sait la transcendance qu’il n’atteint pas », qu’elle rapproche de la position de René Char sur cette question. ( René Char ayant dit un jour à André Ughetto «Je suis un gnostique athée »). André Ughetto répond que Philippe Jaccottet est plutôt un agnostique, il s’interdit d’affirmer quoi que ce soit de ce qu’il ne connait pas. Simone V. le ressent proche de l’animisme. En ce qui me concerne, je ressens fortement la correspondance, entre René Char et Philippe Jaccottet par rapport à l’élément « feu » caractère héraclitéen de certaines poèmes, tel que « Les Gitans » :  il y a un feu sous les arbres , dans son premier recueil.
Philippe Jaccottet ne veut pas passer au-delà de l’interrogation, on reste dans l’hypothèse et non dans la solution dit A. Ughetto. Le débat reste ouvert : « on ressent l’absence de Dieu, on ressent la transcendance et donc le sens de la Terre, ce qui fait le prix des choses »
Au début de son écriture, Jaccottet se pose des questions ; après le refus, dans les cycles suivants, au fur et à mesure il trouve des réponses pour glorifier le présent. A côté de l’horreur, il y a la beauté, on ne doit pas taire mais faire la louange de la vie, dans son sens le plus heureux :
« Soleil, enfin moins timoré, soleil croissant,
Ressoude moi ce cœur » (Joie p.127)
Ou encore « Regarde là courir sur ses jambes toutes nouvelles à la rencontre de l’amour » (p.134)
Une nouvelle jeune auditrice s’interroge sur la réalité de « l’étrangère nue » Est-ce son épouse ? La réponse d’André Ughetto est qu’il ne s’agit pas d’une femme réelle , mais de la femme vampire, mais, dit encore Danielle, une image de la mort Eros/Thanatos, ( correspondance pour moi avec Thomas Mann, fin de  « La Mort à Venise », rappel et sujet de mon mémoire de maîtrise).

Apparaît de plus en plus le côté  positif en dépit de la souffrance et de la mort. La poétique du poète et de l’écrivain cheminent en parallèle avec la peinture d’Anne Marie, très ténue, disponible mais contemplative et bienfaisante (les arbres, les fruits).
A côté de l’horreur, il y a la beauté, rappelle André Ughetto, on ne doit pas taire mais faire la louange de la vie, dans son sens le plus heureux

Jaccottet publie « La semaison », en 1984 chez Gallimard, carnets I, puis II –III, qui regroupe les suivants de 1956 à 1998, suivie d’autres carnets en 2001, pessimisme avoué mais contact avec la nature qui procure confort et confiance..

Philippe Jaccottet a beaucoup voyagé dans sa maturité rappelle André Ughetto. Il a publié en 1993 « Cristal et fumée », notes de voyages évoquant la Grèce, l’Espagne, l’Egypte magnifique mais écrasante ; lui se sent plus proche de la Grèce Il a écrit en prose sur le Liban et sur la Syrie, « où il a vécu des moments très heureux, car à côté de l’horreur, il y a la beauté, on ne doit pas la taire mais faire la louange de la vie, de son sens le plus heureux ». Israël, cahier bleu, est récit où il peut être parfois question de politique car il ne refuse pas l’engagement  : « ce peu de bruit » car il est très transparent à l’actualité mais aussi « Un calme feu », anthologie des poèmes syriens et libanais.

La collection « La Pléïade » va éditer ses œuvres, mais aussi ses écrits de voyages autour de la Méditerranée et en Hollande. De l’avis général des auditeurs présents, ceux-ci seraient heureux que dans l’avenir André Ughetto puisse nous en parler, ce sera aussi passionnant qu’aujourd’hui.

L’écriture poétique de Philippe Jaccottet, (des vers et de la courte prose) est une recherche constante du mot juste (sens de la mesure et du non-dit) : « les champs de blé, ce n’est plus du jaune, pas encore de l’ocre. Ni de l’or. C’est autre chose qu’une couleur » ( La seconde semaison ), « le ton employé, la défiance à l’égard de tout excès, les mots fuient la grandiloquence, le regard, la parole juste plus fugace que la vitesse du vent, voix basse entre indicible et la parole. Ce sont les mots et non la lumière qui surgissent des ténèbres  «  Car au commencement était le Verbe »,  insiste André Ughetto. 

Dans « A la lumière d’hiver » on rencontre le « noyau générateur », et André Ughetto fait la comparaison entre Jaccottet ( le yin), pensée nocturne, et René Char (le yang), l’aspect solaire (cf. Fureur et Mystère). Ph.Jacottet publie en 2011 « L’encre serait de l’ombre » (poèmes et prose (1946-2008). Simone V. évoque les peintures asiatique à l’encre, très inspirées de «aïku », avec dimension métaphysique. Danielle Grégoire nous rappelle la sensibilité à la musique dans « Semaison IV » car Philippe Jaccottet est aussi musicien.


Pour conclure, André Ughetto cite par deux fois Simone Weil  citée par Jaccottet dans « La Semaison » : « toutes les fois que l’on fait vraiment attention, on détruit du mal à soi. »


                                  http://jaccottet.free.fr/bibliojaccottet.htm
      

« LES ONZE » Pierre Michon (Ed. Verdier)
18 Mars 2012 Le réel ou le bluff Monique Bécour
 
    Pierre Michon né à Châtelus-le-Marcheix (Creuse) en 1945.
Elevé par sa mère enseignante, le père parti, dans la maison de ses grands parents, puis pensionnaire à Guéret, il étudie les Lettres à Clermont Ferrand et veut consacrer son mémoire de maîtrise à Antonin Artaud (Le theâtre et son double). Dans les années 1968, il est maoïste. Sans but précis, il rejoint un petit groupe de théâtre et n’exercera jamais aucun métier. Il est boulimique de lectures : Proust, Mallarmé, Faulkner mais surtout Borgès « dont il se sent très proche ». « Ses ruminations sur les vies enfuies et sur les théories écoulées qui sont pour lui comme des vies me fascinent. » dit il dans une interview d’Anne-Sophie Perlat et Franz Johansson.
Il publie « Vies minuscules », à trente huit ans, biographies de certains provinciaux qui auraient pu être de grands personnages. oeuvre qui reçut le prix France Culture en 1984. Il dit encore « qu’on ne choisit pas ce qu’on est, qu’on ne peut pas se faire…Il arrive parfois qu’on ait la chance d’écrire « Vies minuscules », ou bien non…Si je n’avais pas écrit « vies minuscules », je serais certainement dans le métro à faire la manche ».C’est pour cela qu’on peut dire « ou bien ». Jean Pierre Richard parle de « la rhétorique de l’hésitation ». Il écrit sur le registre du visible, les personnages encombrés de symbolique..
  Incertitude de la vie de Pierre Michon qui vit de la charité publique aidé, secouru par sa mère.
 
Pierre Michon publie ensuite « Rimbaud le fils », « demi-fiction sur un écrivain » texte court sur cette destinée vue par les personnages autour de son enfance, dans la province ardennaise ou dans la Creuse pour Michon « avec le thème de la paternité spirituelle et de la paternité biologique qui sont au cœur des deux œuvres ». selon l’ interview,.
Je puis dire, personnellement, que nous retrouvons le même processus chez Victor Segalen, Jean Genêt, tellement d’autres écrivains marqués par Rimbaud.
A trente cinq ans, Michon n’a toujours rien fait, car impossibilité d’écrire.
En 1999, naissance de sa fille et en 2001 sa mère meurt
En 2009, à 63 ans, il publie « Les Onze » qui obtient le « Grand Prix de l’Académie française ».
 
     François-Elie Corentin peintre du XVIIIème siècle doit peindre un tableau « Les onze, » à la manière de Tiepolo, qu’il vénère.
La première partie de l’ouvrage, écrite par Michon en 1993, est la description de la jeunesse de François-Elie Corentin. Ce dernier nait dans la douceur de vivre imaginée du début du 18ème siècle. Il vit dans la légèreté entre sa grand-mère, veuve très riche d’un homme qui s’était enrichi sur l’eau, pour creuser le canal d’Orléans à Montargis, « à l’heure où ses coreligionnaires étaient sur les galères du roi, » qui finit « Ingénieur des turcies et levées de Loire », crées par Colbert. L’homme s’arrête à soixante ans et épouse Juliette « une fillette de vieille noblesse et petite fortune ». Vers 1710, nait Suzanne, la mère de François- Elie sa seule foi et sa seule loi avaient été de placer cette graine avec un intense plaisir dans un ventre blanc à sang bleu »…. » Le vieux n’eut même pas le temps d’en profiter car il mourut presque aussitôt ». La petite Suzanne élevée comme une princesse « de porcelaine » se rendait avec sa mère dans de petits salons littéraires où elle rencontre François Corentin, « jeune poète d’église » , « peintre philosophe, fils d’un maçon Corentin de La Marche venu de La Marche, « sobriquet sans doute attribué par les compagnons » du Devoir, à mon avis. Ce père Corentin excellait dans le mélange de vins violets et d’alcools blancs avec betterave et son fils François, subit la « férule d’un jésuite ou d’un oratorien, et prend à quinze ans le petit collet avec la tonsure symbolique de ces beaux abbés » de l’époque. De la rencontre avec Suzanne naît François- Elie, les hommes de lettres étant de Paris, François, à « peine eut-il joui de la fille » part à Paris. « S’il arrive que les Limousins choisissent les Lettres, les Lettres, elles, ne choisissent pas les Limousins. »
L’enfant, adulé par sa mère et sa grand-mère « qui le dévoraient d’amour », règne sur deux femmes prosternées. « La perte du père ne lui fût pas une souffrance ». La description de cette vie campagnarde du petit malicieux de dix ans est pétillante : il est beau comme le jour et vit dans les jupes énormes, mordorées avec grand panier, que l’on voit dans les tableaux de Watteau, dans une lumière blonde, s’étonnant d’ouvriers limousins refaisant le canal, il répond à sa mère, « belle dame privée d’homme longtemps, » émue de l’émoi qu’elle voit chez les ouvriers : « Ceux là ne font rien, ils travaillent. » Et la belle dame regarde ailleurs parce que la loi est de fer, que le Père universel veille et, parce que Dieu est un chien » leitmotiv qui revient sans cesse : « Diàu ei un tchi ».
Pierre Michon dans la même interview dit « qu’il ne peut pas écrire un seul texte sans me(se) donner la possibilité de placer Dieu. J’ (il) y éprouve une jouissance extrême à employer ces mots, à ce bluff qui n’en est pas un ». Le seul mot du dictionnaire, selon Roland Barthes qui est un gouffre, c’est Dieu ». Michon dit aussi qu’il est interpellé par le pari pascalien.
Bien plus tard, de retour au pays après leur disparition, il dira « elles m’ont tué d’amour mais je le leur ai bien rendu ».
Cette évocation de l’enfant dans les jupes de sa mère m’a fait penser au film de Bergman « Fanny et Alexandre ».
En 2008, quinze ans après, avec beaucoup de difficultés, d’hésitations, Michon reprend l’écriture de son livre. La deuxième partie se déroule sous la Terreur.
Il met en œuvre sa fiction à travers plusieurs procédés littéraires, dans une prose magnifique claire, aérée, empruntant de nombreux mots à l’ancien français, à des métaphores reliant à des passages de l’Histoire Exception faite du premier chapitre car le lecteur est un peu désarçonné par le style de départ et il a tendance à laisser tomber le livre, notamment le portrait de Marat comme le relève Gisèle, ce lecteur, passe comme je l’ai fait, sur deux amorces fines mais non révélatrices à ce moment là. Dès la page 14 : le portrait tardif de Marat attribué à Vivant Denon est un faux ».De même que l’évocation de « deux peintres irrécusables (p.12) Gianbattista Tiepolo et Giandominico Tiepolo son fils ».
 
Procédé principal utilisé : un narrateur s’adresse à un interlocuteur unique « Monsieur » avec lequel « il visite le Musée du Louvre et qu’il attire vers le Pavillon de Flore, tout au bout de la galerie du Bord- de- l’Eau » afin de lui faire découvrir un tableau « Les onze », tout en lui expliquant la vie de François-Elie Corentin, son auteur, « le Tiepolo de la Terreur » et les circonstances qui entourèrent la commande de l’œuvre, dans la nuit de nivôse, dans la sacristie de l’église Saint-Nicolas-des-champs, Proli entouré des dix autres membres du Comité de Salut Public, avec le pain et le vin partagé plagiat du rite eucharistique (coup de patte de Michon fidèle à son pari pascalien).
Les conditions et la finalité de la commande étaient spécifiques : « Personne ne savait encore en nivôse an II, soit autour du 5 Janvier 1794, si Robespierre allait vaincre ou périr. Donc « le joker » de Collot « peindre un tableau où il serait représenté parmi les siens. » L’énigmatique Collot, fait, à mon avis un pari que j’ai qualifié de pascalien, si on accepte l’idée de Robespierre déifié.
« Si Robespierre prenait définitivement le pouvoir on produirait le tableau au grand jour comme preuve éclatante de sa grandeur… Si au contraire, Robespierre chancelait, s’il était à terre, on produirait le tableau comme preuve de son ambition effrénée pour la tyrannie en disant que c’était lui qui l’avait commandé. » !
 
La véracité de cette œuvre est accréditée par une mise en abime avec le fauteuil jaune de Collot décrit dans la séance de la sacristie lors de la commande du tableau « Les Onze », ce fauteuil, étant actuellement au Musée Carnavalet, mais aussi par la citation des douze pages de Michelet sur « Les onze », dans le chapitre III du seizième livre de « L’Histoire de la Révolution française ».
Ces précisions confortent toujours et encore la réalité de ce tableau. « Les Onze » » ne sont pas de la peinture d’Histoire, c’est l’Histoire » (p.132) : comme cela vient de Michelet, c’est l’âme de Michelet qui parle en nous : cela semble donc sortir d’un tableau de Caravage et non de Tiepolo ; de même que les chevaux dans les écuries, près de la sacristie renvoient à la férocité de la Terreur, à la fascination des massacres et des tueries, et évoquent selon Solange et certains de nos lecteurs « Guernica », dans les trois dernières pages épiques, majestueuses du livre.
Le caractère insistant qui se veut probant de cet ouvrage, le collage d’œuvres picturales, depuis Tiepolo peignant à fresco avec un personnage (le petit français) qui figure plus tard dans « Le serment du Jeu de paume » de David, « les Sybilles », le vrai chef d’œuvre de Corentin, le décor que Corentin avait planté pour le spectacle préparé par Collot au théâtre d’Orléans. David qui craignait Corentin parce que c’était un maître, le méprisait parce qu’il était vieux, tiepolien, obsolète mais il l’employait, « l’habit à la nation qu’avait dessiné Corentin en personne sous David , le manteau couleur de fumée d’enfer du tyran, « L’officier de chasseurs » de Géricault, une bataille de Rubens, Füssli qui fit les illustrations de Macbeth, ou « Cauchemar », la jument emblématique, le Tres de Mayo de Goya, la bataille d’Uccello, le Marat assassiné de David, les chasses équestres sculptées des Assyriens de Ninive : bas reliefs au Louvre tant admirés, tout embarque le lecteur dans la crédulité..
Le sujet est emprunté aux barbares de l’époque moderne « passé ou pure fiction, fiction pure puisque passé » (L’Empereur d’Occident).
Nous comprenons alors que Pierre Michon grand admirateur de Borgès qui l’a toujours fasciné en a repris les mêmes procédés.
Anne Frering-Arnaud Vignon)            Présentation du 06/02/2012

Toute une histoire
De Hanan El Cheikh
Paru en 2010

Biographie de l’auteur
HANAN est  née en 1945,dans une famille chiite extrêmement pauvre du SUD-LIBAN.Très jeune , HANAN aime écrire . Elle écrit des articles dans le journal de l’école puis dans d’autres revues. Elle fait une partie de ses études au Caire puis séjourne dans des pays du Golfe.
Dans tous ses romans (traduits en plusieurs langues), les personnages qu’elle crée sont des femmes à forte personnalité , courageuses, combattantes, qui assument leur liberté alors que les usages sont différents.
Enfin, elle décide d’écrire la vie de sa mère et celle -ci est à l’image de ces femmes qu’elle a créées dans ses romans.
Ses ouvrages portent les titres suivants
Femmes de Sable et de myrrhe - paru en Février 1995
Histoire de Zahra - paru en mars 1999
Le Cimetière des rêves -nouvelles parues en Février 2000
Londres mon amour - paru en Mai 2002
Il y a un parallèle dans le chemin de vie des 2 femmes , la mère et la fille.
Elle vit aujourd’hui à Londres
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Les personnages
Le livre comporte de nombreux personnages qu’il est utile de présenter pour la bonne compréhension de l’histoire
Kamleh Personnage central, c’est son histoire. Elle a un frère Kamel de 4 ans son ainé (peu d’impact sur l’histoire).
La mère de Kamleh Elle sera répudiée par son mari tombé amoureux d’une autre femme.Les enfants ont alors 6 et 10 ans .
La mère de Kamleh a déja 4 enfants d’un premier mariage, 2 garçons et 2 filles. Ils vivent à Beyrouth où ils sont mariés.
La fille ainée Manifeh est mariée à Abou Hussein qui aura une place essentielle dans le récit (Beau-frère et 1er mari de Kamleh) .Elle mourra d’une morsure de rat et sera donc remplacée par Kamleh , contre son gré. .
Ibrahim, marié et 2 filles , associé avec Abou Hussein dans les affaires , il sera évincé des affaires par un autre homme et il deviendra finalement conducteur de tram; c’est un garçon sombre, rigoureux et autoritaire avec son demi-frère et sa demi sœur.
Raoufeh mourra très tôt d’une forte fièvre (appendicite) un an après le décès de Manifeh et laissera 5 enfants dont s’occupera la mère.de Kamleh et elle-même.
Hassan (musicien) avec lequel Kamleh s’entend très bien. Il est l’ainé mais est trop doux pour s’imposer.
 Maryam et Inam , 2 des filles de Raoufeh, viendront vivre dans la grande maison et cela changera la vie de Kamleh (P105/106)
Fatmeh la couturière chez qui on envoie Kamleh pour qu’elle apprenne à coudre 
Khadijeh épouse d’Ibrahim et belle soeur de Kamleh participera à son mariage forcé
Mohammed (rencontre avec Kamleh p..73et 74) est un jeune homme de la famille de Fatmeh la couturière . Kamleh va de plus en plus chez Fatmeh chez qui elle se sent très bien , comprise. Un jour où Kamleh chante , Moahmmed l’entend et est séduit .C’est un peu le coup de foudre .Ils ont 13 et 17 ans .Il sera le second mari de Kamleh.
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Prologue
 Dans une voiture fonçant vers New-York Hanan raconte sa propre  histoire , et comment elle a fini par accepter de faire le récit de la vie de sa mère, Kamleh, ce qu’elle avait longtemps refusé pour différentes raisons.L’histoire est racontée à la 1ere personne par Kamleh , et comprend une cinquantaine de chapitres (Les phrases en italiques sont des citations).

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Après un premier chapitre fondateur, intitulé simplement Kamleh, qui nous présente une petite fille d’environ 6 ans déjà courageuse et déterminée courant dans la campagne du Sud Liban, c’est le retour à Beyrouth chez les grands enfants de la mère.
Kamleh va être mise au travail immédiatement , alors que « même les pigeons vont à l’école » (p.55) Elle trime comme un « âne de somme » à s’occuper de ses neveux et nièces et survit grâce au cinéma qu’elle découvre très tôt (avec l’affiche de la Rose Blanche) et grâce à la rencontre qu’elle fait d’un beau jeune homme , Mohammed . Ils ont respectivement 11 et 17 ans. C’est le coup de foudre. Mais elle se fait piéger par une phrase obscure  « Tu seras mon substitut » (p.70) que sa mère et ses sœurs lui font dire devant les hommes de la maison , et sera obligée de ce fait d’épouser son beau-frère Abou Hussein, agé de 18 ans de plus qu’elle.
Le mariage avec Abou-Hussein a lieu quand elle a 14 ans, malgré sa résistance farouche (p.99/100/101) . C’est un véritable viol.
S’ouvre alors une période de 10 années qui vont sans doute être les plus difficiles mais aussi les plus heureuses de sa vie. Elle est d’abord enfermée dans sa maison qu‘elle surnomme «  le terrier de serpents » (p.105) avec un mari qu’elle déteste.  Elle donne naissance à une 1ere petite fille « Fatmeh »  à l’âge de 15 ans. Mais elle s’échappe vite de la maison et cherche à s’amuser de toutes les façons possibles . Elle fréquente assidument le « Cabaret de Mme Nadja » (p118)  et va beaucoup au  cinéma  Elle retrouve Mohammed et l’amour , et ils réussissent à mener une vie de couple dans la chambre de Mohammed. Ce sont 4 années de bonheur marquées en particulier par la naissance de Hanan. N’ayant plus aucun rapport avec son mari Abou Hussein, Kamleh se trouve obligée, pour dissiper le doute, de passer une nuit d’amour avec lui, ce qu’elle vivra comme un viol. Mohammed, poussé par sa famille, voudrait qu’elle divorce, ce qu’elle refuse , à cause de ses enfants, et parcequ’elle a juré fidélité sur le Coran. Elle fait une tentative de suicide.
Mohammed finit par se lasser de la situation , car sa famille l’enjoint de se marier, avec une autre. Il réussit , après de dures négociations, à obtenir le divorce de Abou Hussein.  Kamleh est libre , mais elle aura dû laisser ses enfants à leur père. Ils se marient , elle à environ 25 ans et lui 7 de plus .
Mohammed a une bonne situation dans la police. Kamleh est constamment enceinte , avec la naissance en 8 ans de 3 filles et de 2 garçons. Elle est très heureuse mais elle s’ ennuie un peu, car ses 2 premières filles,lui manquent. Elle regrette quelquefois le temps de leurs jeunes amours , elle et Mohammed. Malheureusement , Mohammed a un accident d’automobile et Kamleh se retrouve veuve à 34 ans.
Elle achète alors une nouvelle maison, place son argent , et reprend goût à la vie en créant « le club des veuves joyeuses « (p.272) .Elle continue à être très courtisée. Elle parvient non sans peine à se libérer de la tutelle de sa belle-famille Elle élève ses 5 enfants , et essaye le plus possible de garder le contact avec ses premières filles Hanan et Fatmeh.  Trois de ses3 filles se marient presque simultanément.
1975 marque le début de la guerre du Liban. Kamleh part pour l’Amérique où se trouvent 2 de ses enfants .Elle se plait , grâce au climat , mais la barrière de la langue fait qu’elle finit pas s’ennuyer. Elle va alors s‘installer au Koweit près de ses filles , mais ne supporte pas non plus cet univers climatisé .Après 16 ans d’absence, « la guerre est finie » (p.290) et elle retourne chez elle . Elle reprend contact avec sa fille Hanan qui entre temps a fait une belle carrière d’écrivain.  Ensemble , elles vont faire un pèlerinage sur les lieux où Kamleh a vécu enfant , et se parlent comme elles ne l’ont jamais fait.
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Epilogue
Kamleh séjourne quelques mois à l’hopital à cause d’un cancer : elle est constamment entourée par ses enfants qui viennent du monde entier. Elle meurt et la voiture qui l’emmene vers sa tombe à coté de Mohammed traverse Beyrouth en passant dans tous les lieux où elle a mené sa vie. C‘est le dernier voyage de la vie. Hanan réfléchit à toute cette histoire , et admire le fait que Kamleh et Mohammed ait pu former un couple aussi uni et heureux alors que Mohammed aimait par-dessus tout la poésie et l’écriture et qu’elle ne savait ni lire ni écrire.