René Fregni  « La fiancée des corbeaux »

Quelle bonne idée d'avoir au premier jour de l'exil scolaire jeté ses lunettes pour ne plus être vu des autres et   scruter dans le flou le monde opaque où tout doit se deviner, se construire dans la quête curieuse et sauvage des expériences buissonnières ambigües.
Mais l'innocent de jadis tard , mal et douloureusement sevré , celui qui tout petit partageait avec sa maman « la nostalgie de l'(notre) avenir »*,peut maintenant écrire  la vie calme et tranquille sous les ciels d'automne et d'hiver de Giono ponctués de corbeaux attentifs ,vigilants, énigmatiques et fidèles.
A présent tous les êtres s'oublient, s'éloignent, s'effacent comme s'éteignent les chandelles au fil des Leçons de Ténèbres dans un hiver bleu comme les yeux de ceux qui gagnent à tous les coups.
Mais restent ouvertes des fenêtres tant sur la folie ou l'énigme des autres si semblables aux siennes et qu'elles justifient , que sur les corps anonymes nus et beaux comme il l'a été ou comme il les a pris ,même s' »il écoute aux joints vieillis des vitres l'âme damnée du vent ».

« C'est si long l'enfance ! On n'en voit jamais le bout: quand on y arrive c'est trop tard! ».*

              Sans marque de règne

Honorer les Sages reconnus ; dénombrer les Justes ; redire à toutes les faces que celui-là vécut, et fut noble et sa contenance vertueuse,
Cela est bien. Cela n'est pas de mon souci : tant de bouches en dissertent ! Tant de pinceaux élégants s'appliquent à calquer formules et formes,
Que les tables mémoriales se jumellent comme les tours de veille au long de la voie d'Empire, de cinq mille en cinq mille pas.
o
Attentif à ce qui n'a pas été dit ; soumis par ce qui n'est point promulgué ; prosterné vers ce qui ne fut pas encore,
Je consacre ma joie et ma vie et ma piété à dénoncer des règnes sans années, des dynasties sans avènement, des noms sans personnes, des personnes sans noms,
Tout ce que le Souverain-Ciel englobe et que l'homme ne réalise pas.
o
Que ceci donc ne soit point marqué d'un règne ; — ni des Hsia fondateurs ; ni des Tcheou législateurs ; ni des Han, ni des Thang, ni des Soung, ni des Yuan, ni des Grands Ming, ni des Tshing, les Purs, que je sers avec ferveur.
Ni du dernier des Tshing dont la gloire nomma la période Kouang-Siu, —
o
Mais de cette ère unique, sans date et sans fin, aux caractères indicibles, que tout homme instaure en lui-même et salue.
A l'aube où il devient Sage et Régent du trône de son cœur.

RELATIONS D’INCERTITUDE
D’Egard Guntzig  
(Editeur Ramsay 2004)
« L’objet transforme l’observateur comme lui-même est transformé en l’observant » Monique Bécour
Lundi 7 Novembre 2011, nous recevons Monsieur le Professeur Edgard Gunzig, docteur en sciences physiques, professeur honoraire à l’Université de Bruxelles, vice-président des Colloques de Bruxelles (France Culture et ULB), Président de OLAM, fondation pour la Recherche fondamentale à Bruxelles, organisateur et directeur de congrès internationaux annuels de physique théorique. Détenteur de distinctions et prix internationaux, responsable de contrats de recherche internationaux, ses articles sont publiés dans des revues internationales de physique il est l’auteur avec Marc Lachièze -Rey de « The cosmological background radiation, echo of the early universe » (Le rayonnement de corps noir cosmologique, trace de l’univers) (Cambridge University Press, 1999), éditeur et co-auteur de «  L’Univers du tout et du rien » (Complexe, 1998). Son livre «Que faisiez-vous avant le Big Bang ? »  qu’il faut découvrir.
Avec Elisa Brune jeune journaliste scientifique débutante, dénommée Hélène dans « Les relations d’incertitude », Edgard Gunzig  se propose de produire un ouvrage de vulgarisation scientifique. Tous deux se rencontrent un après midi par semaine durant deux ans et peu à peu vont se nouer des relations, entreprise maïeutique. Hélène va peu à peu faire se dénouer les liens qui emprisonnent Edgard Gunzig.
Gilbert Lehman nous présente l’auteur et son livre en neuf parties découpées en petits chapitres, donc structure aérée. Il y décèle trois sortes de romans :
En premier lieu roman d’aventure. Edgard né en Espagne de parents communistes, juifs de l’est, émigrés en Belgique au début du siècle, ensuite engagés dès 1936 avec les militants révolutionnaires de la brigade internationale contre les Phalangistes durant la guerre espagnole.
Un peu d’histoire :La Phalange espagnole fondée par Primo de Rivera en 1933, fusionnée avec la « Juntas de Ofensiva Nacional-Sindicalista (JON) de Ramiro Ledesma Ramos en 1934 pour devenir «   la Falange Espanola de la Juntas de Ofensiva Nacional-Sindicalista. »
Le père n’a jamais vu son enfant et, séparé de sa femme, dans un passage très émouvant, il découvrira Edgard dans la voiture d’enfant tenue par la mère qui la lâche : celle ci roule jusqu’à son père, héros de la résistance et de l’Orchestre Rouge, ensuite déporté et exécuté à Mauthausen
Edgar est mis en nourrice chez trois sœurs, très aimantes et à 6 ans,   d’Edgard Gunzig sa mère, - commercialement très entreprenante - fonde un commerce lié aux surplus américains, mais toujours animée par sa foi en l’idéal communiste décide de repartir en Pologne en 1952, elle fait don des immeubles et du commerce à sa famille et au Parti Avec son fils, ils sont retenus en Pologne dans un état totalitaire, passeports retirés et Edgard placé dans un orphelinat.
Donc les aventures picaresques vont se succéder tout au long de la vie d’Edgard.
Gilbert Lehman, en deuxième lieu, découpe le livre en roman psychologique avec un côté obsessionnel contrastant avec une perfection mathématique. Edgard Gunzig tels qu’il est décrit est imprévu dans ses relations avec les autres, retenu par des phobies : le curry, la langue allemande qu’il découvrira en fin de livre sur des cassettes retrouvées être la langue de son père. Il a d’énormes problèmes d’identité dès son jeune âge car, toujours dissimulé, caché sous un faux nom en Belgique, il porte le prénom d’Edgard André, en souvenir de deux communistes décapités à la hache ! Malgré tout heureux, Edgard Gunzig fait partie en Belgique d’un mouvement de jeunesse sioniste où il a une petite amie Mady, l’Amour – quasi platonique de sa vie - insiste Gilbert, jusqu’à son départ avec sa mère pour la Pologne où il se retrouve dans un anti sémitisme de bas niveau, chape de plomb.
Ignorant de la langue polonaise, il se réfugie dans la passion des mathématiques et de la physique et peu à peu vont se développer des contacts avec les autres élèves pour lesquels il rédige devoirs et problèmes, donc se rétablissent des rapports humains réconfortants.
Une ouverture est possible pour les juifs de Pologne vers Israël, mais subsiste un malentendu entre deux mondes, une incommunicabilité : « On ne comprend pas ceux qu’on aime !»
Le côté psychologique est très fort car les dernières paroles de sa mère avant sa mort sont « Je n’ai pas de fils ! ».
Le réel a été exorcisé par les maths et la physique qui ont calmé l’angoisse du réel. Quant au père, inconnu, occulté, disparu lors de son enfance dans une amnésie complète jusqu’à la fin du livre, révélation par Mme Goldberg de sa participation à l’Orchestre Rouge : »
«Il s’agissait d’une organisation clandestine communiste qui transmettait des renseignements d’espionnage directement à Moscou, via des émetteurs de radio disséminés à travers tout le territoire. Les opérateurs pianotaient sur leurs émetteurs, d’où l’idée qu’à eux tous, ils formaient un orchestre » (p.566- éditeur Ramsay).
Gilbert Lehman en troisième lieu décèle un roman d’amour au sens de séduction et affinités électives.
Hélène, la journaliste a souffert d’un père autoritaire, n’a pas d’opinion, ignorante des remous de la Shoah, objet désincarné, elle multiplie les amants, qu’elle ne sait parfois pas refuser ! D’où un dévoilement réciproque par une attention flottante, favorisée par des passages, des chiquenaudes, d’étranges impromptus : « résonnances sublimes comme si l’âme était une harpe, s’il s’arrête, il entend la mélodie d’autrui » ! Donc plus de délicatesse que de pudeur, roman plein d’émotion nous dit toujours Gilbert. «  En toute chose il n’y a pas de cauchemar qui ne s’arrête un jour. » ».
Edgard Gunzig insiste : Hélène est un personnage de fiction, c’est Elisa Brune, co-auteur, donc ce qui arrive à Hélène est, selon lui, une fiction.
Gilbert voit deux fils rouges : le Vide instable mais promesse d’avenir, la dépression et le « Bootstrap ».
Le « bootstrap : « se soulever soi-même en tirant sur ses bottes », ainsi que le fit le Baron de Münchausen enlisé dans la vase.
Le Professeur Gunzig nous précise : coup de bluff, visa temporaire, « engendrer des prémices à partir des conséquences : tout est vrai sauf que tout n’est pas dit ».
A ma question posée sur son goût dès son jeune âge pour la physique en Pologne, il me répond qu’il a toujours été passionné par les origines de l’Univers, des origines floues, base de toute sa recherche.
Dès cet instant, Edgard Gunzig va nous emmener, avec délectation pour nous tous, dans une explication à notre portée sur ses recherches.
LE VIDE

Il rappelle que «  Galilée était le grand fondateur de la physique. En 1905, apparaît la physique quantique.
«  Le Vide où se déplacent les corps célestes était cependant considéré comme théâtre vide, absence «  de toutes choses.
 « La physique quantique s’applique à toutes les échelles, manifeste ses proportions  « ahurissantes : « derrière le miroir se passe notre réalité » dit-il.
 « On s’est rendu compte, explique-t-il, que les rayonnements magnétiques ont un comportement  très approximatif. Apparait une nouvelle physique, nouvelles découvertes : les objets  microscopiques ne sont jamais au repos absolu. Il reste une vibration résiduelle car tout fluctue,  conséquence « des relations d’incertitude ».
Le «  principe d’incertitude » défini par Bohr et Heisenberg, repris par Reichenbach (école allemande) fait référence à la fois à la position et à la vitesse d’une particule à un instant donné, alors que les deux premiers avaient démontré que cette double détermination était impossible ». (Gd Larousse)
«   La science physique expérimentale résulte des diktats de la Nature elle-même, reproduits dans  « différentes recherches de différents pays. Le problème n’est pas les mathématiques mais ce «  qu’elles recouvrent. Jusqu’à la mise en évidence de la physique quantique, les affirmations de la «  physique classique étaient uniques.
«  La physique quantique, seul langage et concepts (position, vitesse, énergie, temps qui s’écoule). «  Mais cette description de concepts avec d’anciens mots ne convient pas à ce monde «  macroscopique, d’où « les relations d’incertitude » (position/ vitesse), toujours des couples de «  variables, d’où les « fluctuations du Vide ». L’énergie minimale ne peut être zéro en physique «  quantique : le vide quantique est continuellement le siège de fluctuations du vide inamovibles.
«  Le Vide, nouvelle version est fluctuant en raison des fluctuations énergétiques du Vide. Ces «  énergies apparaissent et disparaissent et sont des particules virtuelles qui peuplent le Vide. Que «  leur manquent-elles pour devenir de vraies particules réelles en sortant du Vide ? Il faut leur «  apporter de l’énergie ( champ électrique par exemple en expérience de laboratoires), donc «  transmutation avec l’énergie afin de concrétiser les particules virtuelles.
«  Peut-on imaginer un vide cosmologique, c’est-à-dire un vide quantique ? de là, nait la grande «  découverte théorique dans un nouveau formalisme, début des années 1980 : la gravitation liée à la «  forme géométrique de l’espace et non plan comme dans l’espace euclidien.
«  L’univers, l’espace est en expansion. Le contenant (l’espace) et le contenu se répondent l’un «  l’autre, c’est là le Bootstrap (énergie de mouvement). Apparait un phénomène coopératif, qui «  permet éventuellement d’expliquer l’origine de l’Univers.
«  Au départ, présupposé de l’existence du vide quantique à la fois théorique physique et « expérimental.
« Selon le Prix Nobel de Physique de cette année, l’expansion de l’Univers va en s’accélérant ce qui a «  été découvert expérimentalement.
«  Edgar Gunzig emploie alors la métaphore de l’énergie des vagues sur la mer et l’eau dessous «  comme le vide quantique. Le vide quantique a un effet spontanément antigravitationnel et va en «  s’accélérant, hypothèse la plus plausible actuellement assure-t-il. L’Univers va vers le Vide, donc «  idée du Bootstrap infini et se reproduisant. L’Univers faisant partie de bulles d’Univers en «  expansion, dans une arborescence. Il insiste sur le rapport avec le Bootstrap, fluctuation du Vide.
«  Dans la Vie, il prend l’exemple d’une situation sans porte de sortie, il faut alors chercher de petites variations infimes pour les amplifier et sortir du pétrin nous même, donc effet de bootstrap en auto-«  -amplifiant les petites possibilités. »
A mon sens, toute la vie d’ Edgard Gunzig en est une illustration : par des effets de bootstrap il s’est sorti des pires situations : par l’étude des mathématiques seul langage connu de l’adolescent en Pologn . Lors de la fuite de Pologne vers Israël, en transit à l’aéroport de Paris, sa mère simule un évanouissement et obtient un répit de 48 h à Paris, donc fuite encore. Sans papier d’identité en Autriche, car l’ambassadeur a omis de porter Edgard, jeune, sur le passeport de sa mère, il est bloqué et obtient un passeport temporaire de quelques jours qui dureront car il se cache et vit ses premières expériences amoureuses…. Plus tard, manquant de ressources pour payer les traites de sa maison à Bruxelles, universitaire, il accepte de transporter des pierres précieuses pour des diamantaires, mais arrêté par la Douane indienne - car un récent hold-up a eu lieu un peu auparavant ,- il est confondu avec les mafieux et emprisonné à Bombay plusieurs années Par le Directeur de sa prison, il obtient de consulter la Constitution du pays pour obtenir un avocat et pouvoir se défendre devant la Cour Suprême. Il sort de prison pour quelques jours et réussit à s’enfuir par le Népal.
Toute sa vie n’est que Bootstrap !
Danielle Grégoire illustre bien les propos de Mr le Professeur Güntzig en évoquant les problèmes de la résilience mis en valeur par Boris Cyrulnik.
Lire ce livre, roman, mais livre de physique vulgarisée, adouci par cette partie romancée, mais vraie nous a-t-il assuré.
                                                      Billet D'humeur

Je l'ai lu, je l'ai vu et j'en ai entendu parler aujourd'hui: belle écriture, belle construction théâtrale,
mais « Les Bonnes » ou plutôt Jean Genet , puisqu'on l'a bien amalgamé à son texte, m'ennuie(ent) .
Et la marginalité de sa vie – dont il a été beaucoup question -en apparence indispensable à connaître
pour bien goûter l'oeuvre , et qui n'arrive pas à m'émouvoir –( symptôme personnel)- a surtout de
l'intérêt au vu de son décalage d'avec sa langue.
Passée la féodalité et le « confort » hiérarchique de l'Eglise et du Royaume et son « discours »
convenu , l'oxymore, le paradoxe , le mélange des contraires , grammaire de la
subversion/perversion a -sur sa face claire- permis la juste révolte et le « progrès »- : c'est cette
grammaire éclose avec la Modernité qui nous a délivré de l'Autorité : le Roi, Dieu, l'Etat... mais
elle a pu aussi aboutir au cynisme de Mandeville et au divin Marquis ... (et j'entends les accents de
Genet comme une provocation à la marge, peu émouvante quelle qu'en soit leur sincérité).
Et c'est pour le meilleur la révolte de Camus - pour ne pas le citer! - et de Char. Celle qui d'ailleurs
doit s'effacer avant que les Dieux n'aient soif : ici elle me semble s'étriquer à la mesure d'un
boudoir bourgeois et la surprise de 1947 passée s'accommode sans doute bien avec un conformisme
« caviar »,dans le temps.
C'est pour le pire un simulacre du meurtre de l'Autre et/ou de Soi faute d'un vrai ennemi : en cela de
nos jours cette geste me paraît obsolète depuis que s'estompe le Malaise dans la Civilisation
supplanté peu à peu inexorablement par les pathologies mortifères de l'assouvissement programmé
de nos pulsions par les marchands, pathologies qui visent à tuer non plus le Maître , mais
l'Empêcheur du « Tout Tout de suite ».
Les problèmes de l'Identité des personnages apparaissent dans la forme et le fond comme le coeur
de cible de l'oeuvre , qui s'expriment par la variation des langages, des vêtements, des prénoms chez
des personnages en butte aux « salauds »-pour ne citer encore personne -figés eux-mêmes dans
leurs entités apparemment inaltérées. Pour les bonnes, c'est la mort réalisée ou rêvée qui seule peut
« fixer » enfin cette Identité, victime ou bourreau qu'importe , mais accomplie ,définitive. En cela
sourd dans l'oeuvre le malaise existentiel (!).
Quant aux mystères de l'âme des Bonnes, leurs daïmons, leur « arrière-pays » , je les trouve
beaucoup moins fascinants dans cette fiction que ceux des soeurs Papin dans la réalité :
qui me prête son « Détective »?
                                              G.Lehmann
                                                      Mo Yan
                       " le maitre a de plus en plus d'humour "
un roman court (une centaine de pages) et remarquable. Subtil et dense. Dramatique et rigolard.
On est tenté de parler de cet ouvrage en terme binaire. Deux personnages, un jeune et un vieux, un maître et un apprenti, une société "protectrice" et une société où chacun doit tenter de survivre, un qui s'adapte et un qui a du mal à le faire, etc...

Dans l'usine de fabrication de matériel agricole, le maître ajusteur avait formé l'apprenti.
Une fois l'usine brutalement fermée, ce sera l'apprenti qui aidera et conseillera le maître pour entrer dans cette société nouvelle.

Se faire respecter grâce à sa compétence , à son travail acharné, "ne pas perdre la face": tel avait été la règle de vie de l'ajusteur Ding Shikou.
Avoir de l'argent, par presque tous les moyens : telle est la nouvelle règle du jeu dans lequel il est jeté et dans lequel il n'est plus que Lao Ding, le vieux Ding. Qui redeviendra Ding Shikou dans la période où il reprendra confiance en lui.

Mais ce texte est plus complexe .
Il nous parle aussi de transformation brutale, de volonté vitale de s'adapter, avec les effondrements, les avancées,les retours en arrière que cela implique.

Ce que va exprimer le roman , au travers de situations concrètes, c'est le désarroi, la panique même de Ding, devant ce changement; la force, la ténacité, l'intelligence, qu'il lui faudra mobiliser pour arriver à s'en sortir (et il n'est pas question de dire ici le moyen astucieux et discutable qu'il va inventer pour y parvenir) et l'impact sur un individu , des transformations collectives qui l'entourent et le traversent.


Pas de jugement , pas de fin noire ou rose. Des faits, qu'il appartient au lecteur d'analyser et des questions qu'il pourra amener avec lui une fois le livre refermé.

Lü Xiaohu, l'apprenti ajusteur appliqué, puis le meneur de révolte, puis le débrouillard aux combines diverses, est le meilleur descripteur de ce nouvel univers. Personne ne l'y a formé , mais il a rapidement compris. Écoutons quelques une de ses sentences.
Au moment de la fermeture de l'usine et du licenciement général:
" Quand le père est mort et que la mère s'est remariée, c'est chacun pour soi".
Sur ce que permet la société nouvelle:
"A part tuer, incendier, détrousser les gens, je pense que tout est faisable."
Sur le "coeur" du système:
"Mieux vaut chérir l'argent que ses parents, parce que si tu n'as pas d'argent, ni ta mère ni ton père ne t'aimeront, et même ta femme ne te considèrera pas comme un homme.".
Enfin pour faire taire les scrupules de Lao Ding:
"... le jour où vous serez affamé , vous saurez que si on met dans la balance sa face et son ventre, c'est toujours le ventre qui l'emporte".

Et pourtant il répond toujours à l'appel du vieux lorsque celui-ci a des difficultés. Il fait même référence à la "classe ouvrière" avec fierté. Individualiste débrouillard, il reste solidaire. Lui aussi est entre deux rives. A moins qu'il ne s'agisse d'un comportement populaire séculaire.
Abandonné, miséreux, le petit peuple fait face, il est capable de révolte et de gestes de solidarité. Mais, depuis des siècles, les pouvoirs autoritaires et violents sont la règle, et il a appris à craindre l'autorité officielle (police, ou élus) et il interrompt vite ses élans quand cette autorité se manifeste.

Pourtant pas de pathos, on sourit souvent en lisant le livre. Pas à cause de l'humour du maître , qui n'en a pas vraiment , mais parce qu'il y a des situations cocasses et des réparties savoureuses. Ce dont il nous parle aussi c'est de la vitalité d'une population qui, génération après génération en a vu d'autre. C'est juste douloureux mais pas tragique. Ça fait mal, mais "les poules suivent leur voie, les chiens suivent la leur, et, une fois au chômage, chacun trouve un truc" , dit Lü.

Un livre qu'on peut lire vite et plaisamment, mais qui ,si on veut bien lui prêter un peu plus d'attention, nous dit beaucoup sur la Chine d'aujourd'hui et le regard qu'y porte le grand écrivain Mo Yan.
Il nous fait aussi partager de beaux moments d'émotion , grâce à une écriture économe et efficace."

Jean Courdouan.
                   Relations d'incertitude (2004)E.Brune,E.Guntzig.
Ce « Roman » est une métaphore et/ou une analogie qui par le récit d'une incroyable et
authentique biographie inscrite dans les pires années du XX° siècle met en parallèle
---le Vide de l'individu (solitude,désolation,impasses) et le Vide cosmique qui n'est pas le Néant et
où « mathématiquement » fluctue toujours quelque chose qui peut donner de l'Etre,
---et le « bootstap »,le« Bluff »,l'initiative,la liberté - ce qui fait commencer ,comme dit Hanna
Arendt - petit apport d'énergie supplémentaire et nécessaire pour déstabiliser ce vide et libérer ses
potentialités.
« Toute grande philosophie (et/ou oeuvre !) est la confession de son auteur , un sorte de mémoire
involontaire ».
Edgar Guntzig représente au plus haut niveau le courant qui en physique fondamentale a initié
le concept de cosmogénèse « auto-réalisatrice »* occulté encore actuellement par le paradigme de
la théorie du Big Bang : celle-ci il faut bien le dire fait quelque peu écho dans l'inconscient collectif
au mythe familier ,donc confortable, de la Création « ex nihilo », en dépit -semble-t-il- de la
radicale impossibilité physique de la « singularité » initiale.
Mais l'inconscient privé d'Edgar Guntzig a-t-il quelque chose à nous apprendre?
Celui qui crée, Artiste ou Savant détient deux choses : un outil (plume,pinceau,mathématiques) et
une pulsion irrépressible, celle de répondre à Sa question radicale .
De surcroît le jouet d'abord puis l'outil permettent de maîtriser son propre Horla ,» le monstre du
placard » que l'on essaie d'amadouer par la comptine puis le comptage , le calcul et , pour ceux qui
le peuvent , par la Mathématique - façon grecque de dire ap-prendre – afin de le capturer pour le
mettre dans une cage – toujours mal fermée d'ailleurs!
De même nous partageons tous à des degrés divers d'angoisse les mêmes questions existentielles
(qui suis-je?que dois-je faire?...). Deux de ces questions font le tourment particulier d' Edgar
Guntzig: celle de son identité propre et de sa judéité bousculées,déniées,reniées,reprises,d'où
l' insécurité source de tous ses symptômes (agitation fébrile,phobies,obsessions,incohérences dans
sa vie personnelle), et celle de ses origines, comme il nous l'a rappelé lui même avec une profonde
et palpable émotion: qui est mon père parti un jour et dont personne ne me parle, qui est ma vraie
mère au delà de celle qui prend un soin attentif à ma vie mais qui m'entraîne dans l'enfer de la
Pologne stalinienne » pour notre bien » et ne s'ouvre jamais à moi de sa vie ni de ses sentiments ?
»Si je butte sur l'énigme de mes origines , j'irais chercher celles du monde! »
si tant est qu'au fond de l'Inconnu on ne va chercher que de l'Ancien .
De l'avis de tous ses auditoires la séduction et le charme d'Edgar engendrent chaque fois entre
eux et lui une profonde empathie et se mariant avec la façon « humaniste et « à façon » qu'il a
chaque fois de raconter sa conception du Cosmos , donnent la conviction d'en tout pouvoir
comprendre...
pour ma part je manque hélas cruellement d'outils.
Gilbert Lehmann
* » Que faisiez-vous avant le BigBang » E.Guntzig ,ed.O.Jacob Poche : aucune formule
mathématique ni équation....mais à lire « avec un crayon »!
« LES BONNES » de  Jean GENET ( 1910-1986)                20 Novembre 2011                            Monique Bécour

Nicolas Diassinous, doctorant en Lettres à l’Université d’AIX-MARSEILLE, nous présente Jean GENET  en
l’absence de Mr CAVALIN retenu.
Jean Genet,  né de père inconnu, mère femme de chambre, est placé dès son jeune âge en famille d’accueil dans le Morvan. Il fugue à plusieurs reprises, se retrouve entre 14 et l7 ans en colonie pénitentiaire à Mettray,  sa révolte contre l’oppression est  initialisée là. Il s’engage dans la Légion,  y reste  environ cinq ans et continue une vie de vagabondage en Europe, avec de nombreux  allers et retours en prison pour vols, y compris à Paris durant la guerre. Jean Genet condamné plus d’une quinzaine de fois pour vols jusqu’à la perpétuité, bénéficie de la grâce du Président Auriol.
En 1946, date d’écriture de la pièce, Jean Genet est marginal. Il publie dans la clandestinité, soutenu par Jean Cocteau qu’il rencontre à Marseille, donc la grande notoriété de Jean Genet passe par cette ville où, homosexuel, il se prostitue rue Bouterie (autrefois derrière la Mairie). La canonisation de Genet passe aussi par J.P.Sartre, qui  lui donne ses lettres de noblesse et l’auteur continue à entretenir la mythologie du voleur. Jean Genet se fait un nom dans l’intelligentsia parisienne : se faire voler un bibelot, se faire détrousser par Genet était à la mode lors des diners parisiens parmi ses riches amants clients. L’influence du crime est très forte sur la « Société » de l’époque.

Dans la première période de Jean Genet, paraissent « Les Bonnes »,( 1946) « Journal  du Voleur »« Haute surveillance », « Les condamnés à mort », etc... Il y fustige les préjugés sociaux et raciaux de ses contemporains. Jean Cocteau  propose à Louis Jouvet de monter un texte de Genet, son protégé.  Louis Jouvet fait réduire la pièce de six actes à douze personnages en un acte seulement très concentré.
Lors de la première représentation de la pièce «Les Bonnes » (1947) est jouée également une pièce de Giraudoux « L’Apollon de Bellac » ; la pièce de  Genet est sifflée, tohu- bohu,  celle de Giraudoux rattrape la situation  conflictuelle de ce charivari.
Nicolas Diassinous insiste sur les « trois vertus cardinales » pour Genet : homosexualité, vol, trahison !
Dans la deuxième période de Jean Genet  paraissent «Le balcon » « Les Nègres », Les Paravents ».
La pièce « Les Paravents » donnera lieu aussi à « la bataille  des  Paravents » lors de sa représentation théâtrale (1961), pastiche en pleine guerre d’Algérie. L’argument de la pièce est une traversée de paravents après laquelle vient la mort.

Après le suicide de son amant  Abdallah en 1966,  Genet s’engage pour défendre la cause des « Black Panthers ». J’ajoute que l’épouse de Romain Gary s’impliquera également.
 Historique : Le groupe de libération des noirs  « Black Panthers » est fondé en 1966 en Californie ; le groupe revendique  ensuite le « black power » et constitue des milices armées pour assurer la tranquillité des ghettos.
J. Genet soutient ensuite la cause des Palestiniens qui se révoltent, «  mais s’ils gagnent il n’y a plus de jeu », dit-il.

La pièce « Les Bonnes » a pour genèse une chanson de Cocteau et le crime des sœurs Papin : trois sœurs dont deux vont assassiner dramatiquement leurs patrons. Un film s’est inspiré également de cette affaire criminelle. Il ya un perpétuel basculement entre les sœurs,   du  « je » à «  Madame ».  Jean Genet a contesté que sa pièce s’inspirait du crime des sœurs Papin, cependant dit Nicolas Diassinous, un indice permet d’avancer le contraire car  le crime avait été complaisamment décrit dans le journal « Détective », que lit Claire, une des deux  soeurs, dans la pièce.
 :
Claire (une de deux bonnes) exprime son aversion pour les domestiques : «  l’exhalaison de vos corps démodés,… vous êtes notre miroir déformant ».
 Nicolas Diassinous  est convaincu  que « cette pièce restera celle du XXème siècle, contrairement, pense-t-il,  au théâtre de Sartre et Camus dont la thématique s’effacera dans les générations futures, »  ce qui fût un peu discuté dans notre groupe.

Le lecteur et  le spectateur de la pièce «  Les Bonnes » peuvent y déceler  plusieurs lectures et interprétations.
D’abord, dit-il, on peut en faire une lecture classique, racinienne qu’il privilégie (les trois unités : lieu, temps, action, respectées ). Nicolas évoque alors  Bajazet et  Britannicus.
 Il y voit « le théâtre dans le théâtre avec jeu de rôles,  à la manière élisabéthaine, le rituel fonctionne bien »  comme dans « Jules César » de Shakespeare, par exemple..
C’est   aussi, une réflexion politique, domination entre « Madame » et les deux bonnes, mais Nicolas Diassinous conteste  l’idée que ce serait une pièce à l’usage des  syndicats de domestiques.  On y analyse   une relation érotique entre les deux sœurs et « Madame », entre les sœurs et «  Monsieur », mais aussi homosexualité envers « Madame ».
Autre lecture,  « une révolte contre l’Eglise, puissance étouffante dans les années 40.   Ceux qui ont vécu cela,  dit-il,  veulent se révolter contre le sacré, contre les contraintes d’aliénation. » Une auditrice relève le jeu des regards, cette aliénation des  portes qui ne mènent à rien comme dans « Huis-Clos » de Sartre.
On retrouve aussi le baroque espagnol «  tout le monde joue tout, donc forme baroque. »
Chaque interprétation réactualise le tout, dit-il.

Un auditeur s’interroge sur la beauté de la langue de Genet. Quelle en est la source ? Autodidacte, Genet n’obtint qu’un certificat d’études, mais lecteur assidu, il acquiert un niveau de langue parfait, précis,  évocateur du XVIIème siècle,  perverti  par des vulgarités sado masochistes. Genêt grand provocateur, blasphématoire, appelle  l’indignation. Il voulait créer le malaise. Une participante insiste sur la langue : «  le vocabulaire de putréfaction est opposé au vocabulaire de la lumière, de la clarté « Claire », sol solaire, ange » ...

Danielle G. illustre le propos et dit que cela va plus loin que la langue des possédants car Jean Genet qui emprunte à la langue de Bossuet, blasphème, ce qui  fera sa force : « Madame est morte ! », « étendue sur le linoléum…  étranglée par les gants de la vaisselle ».
Elle insiste : « on est aussi dans le rituel du diable », la messe noire poursuit la notion de sacré et dès le début est mise en scène « Notre Dame des Fleurs » (écrit en 1944) et la parodie de « La Cène ». Lorsque «  les Bonnes » jouent « Madame », elles sont possédées par «  Madame ».
A noter la situation dramaturgique  dans la scène du Balcon, à la fin de la pièce,  le procédé est emprunté au prédicateur, donc toujours le jeu de rôles du théâtre dans le théâtre

Pour Nicolas Diassinous,  la pièce est aussi  une quête d’identité respective. Le but des deux sœurs serait de sortir de cette aliénation, de cette confusion. Elles seront le couple éternel du criminel et de la sainte. Dans « le Miracle de la Rose », (1946),  le criminel est aussi la sainte. Les Surréalistes et Lacan ont été inspiré dans leurs écrits par le cas « cas du délire à deux ».
 Il insiste encore : dans quelle mesure, « Madame », ne pourrait-elle être interprétée comme la troisième sœur Papin, l’ainée,  entrée au couvent ! Les deux sœurs ont une sur protection l’une envers  l’autre, un miroir, une entité bicéphale, elles sont fusionnelles et confusionnelles.
C’est aussi le duo  installé par  Becket  dans « En attendant Godot ».
Pour conclure : Pour Jean Genet, la vie est une bouffonnerie obscène,  la thématique de la mort et sa célébration sont  omniprésentes  chez lui, car dit Gilbert L. :« Mort, on a trouvé son identité ! ».