« LES ONZE » Pierre Michon (Ed. Verdier)
18 Mars 2012 Le réel ou le bluff Monique Bécour
 
    Pierre Michon né à Châtelus-le-Marcheix (Creuse) en 1945.
Elevé par sa mère enseignante, le père parti, dans la maison de ses grands parents, puis pensionnaire à Guéret, il étudie les Lettres à Clermont Ferrand et veut consacrer son mémoire de maîtrise à Antonin Artaud (Le theâtre et son double). Dans les années 1968, il est maoïste. Sans but précis, il rejoint un petit groupe de théâtre et n’exercera jamais aucun métier. Il est boulimique de lectures : Proust, Mallarmé, Faulkner mais surtout Borgès « dont il se sent très proche ». « Ses ruminations sur les vies enfuies et sur les théories écoulées qui sont pour lui comme des vies me fascinent. » dit il dans une interview d’Anne-Sophie Perlat et Franz Johansson.
Il publie « Vies minuscules », à trente huit ans, biographies de certains provinciaux qui auraient pu être de grands personnages. oeuvre qui reçut le prix France Culture en 1984. Il dit encore « qu’on ne choisit pas ce qu’on est, qu’on ne peut pas se faire…Il arrive parfois qu’on ait la chance d’écrire « Vies minuscules », ou bien non…Si je n’avais pas écrit « vies minuscules », je serais certainement dans le métro à faire la manche ».C’est pour cela qu’on peut dire « ou bien ». Jean Pierre Richard parle de « la rhétorique de l’hésitation ». Il écrit sur le registre du visible, les personnages encombrés de symbolique..
  Incertitude de la vie de Pierre Michon qui vit de la charité publique aidé, secouru par sa mère.
 
Pierre Michon publie ensuite « Rimbaud le fils », « demi-fiction sur un écrivain » texte court sur cette destinée vue par les personnages autour de son enfance, dans la province ardennaise ou dans la Creuse pour Michon « avec le thème de la paternité spirituelle et de la paternité biologique qui sont au cœur des deux œuvres ». selon l’ interview,.
Je puis dire, personnellement, que nous retrouvons le même processus chez Victor Segalen, Jean Genêt, tellement d’autres écrivains marqués par Rimbaud.
A trente cinq ans, Michon n’a toujours rien fait, car impossibilité d’écrire.
En 1999, naissance de sa fille et en 2001 sa mère meurt
En 2009, à 63 ans, il publie « Les Onze » qui obtient le « Grand Prix de l’Académie française ».
 
     François-Elie Corentin peintre du XVIIIème siècle doit peindre un tableau « Les onze, » à la manière de Tiepolo, qu’il vénère.
La première partie de l’ouvrage, écrite par Michon en 1993, est la description de la jeunesse de François-Elie Corentin. Ce dernier nait dans la douceur de vivre imaginée du début du 18ème siècle. Il vit dans la légèreté entre sa grand-mère, veuve très riche d’un homme qui s’était enrichi sur l’eau, pour creuser le canal d’Orléans à Montargis, « à l’heure où ses coreligionnaires étaient sur les galères du roi, » qui finit « Ingénieur des turcies et levées de Loire », crées par Colbert. L’homme s’arrête à soixante ans et épouse Juliette « une fillette de vieille noblesse et petite fortune ». Vers 1710, nait Suzanne, la mère de François- Elie sa seule foi et sa seule loi avaient été de placer cette graine avec un intense plaisir dans un ventre blanc à sang bleu »…. » Le vieux n’eut même pas le temps d’en profiter car il mourut presque aussitôt ». La petite Suzanne élevée comme une princesse « de porcelaine » se rendait avec sa mère dans de petits salons littéraires où elle rencontre François Corentin, « jeune poète d’église » , « peintre philosophe, fils d’un maçon Corentin de La Marche venu de La Marche, « sobriquet sans doute attribué par les compagnons » du Devoir, à mon avis. Ce père Corentin excellait dans le mélange de vins violets et d’alcools blancs avec betterave et son fils François, subit la « férule d’un jésuite ou d’un oratorien, et prend à quinze ans le petit collet avec la tonsure symbolique de ces beaux abbés » de l’époque. De la rencontre avec Suzanne naît François- Elie, les hommes de lettres étant de Paris, François, à « peine eut-il joui de la fille » part à Paris. « S’il arrive que les Limousins choisissent les Lettres, les Lettres, elles, ne choisissent pas les Limousins. »
L’enfant, adulé par sa mère et sa grand-mère « qui le dévoraient d’amour », règne sur deux femmes prosternées. « La perte du père ne lui fût pas une souffrance ». La description de cette vie campagnarde du petit malicieux de dix ans est pétillante : il est beau comme le jour et vit dans les jupes énormes, mordorées avec grand panier, que l’on voit dans les tableaux de Watteau, dans une lumière blonde, s’étonnant d’ouvriers limousins refaisant le canal, il répond à sa mère, « belle dame privée d’homme longtemps, » émue de l’émoi qu’elle voit chez les ouvriers : « Ceux là ne font rien, ils travaillent. » Et la belle dame regarde ailleurs parce que la loi est de fer, que le Père universel veille et, parce que Dieu est un chien » leitmotiv qui revient sans cesse : « Diàu ei un tchi ».
Pierre Michon dans la même interview dit « qu’il ne peut pas écrire un seul texte sans me(se) donner la possibilité de placer Dieu. J’ (il) y éprouve une jouissance extrême à employer ces mots, à ce bluff qui n’en est pas un ». Le seul mot du dictionnaire, selon Roland Barthes qui est un gouffre, c’est Dieu ». Michon dit aussi qu’il est interpellé par le pari pascalien.
Bien plus tard, de retour au pays après leur disparition, il dira « elles m’ont tué d’amour mais je le leur ai bien rendu ».
Cette évocation de l’enfant dans les jupes de sa mère m’a fait penser au film de Bergman « Fanny et Alexandre ».
En 2008, quinze ans après, avec beaucoup de difficultés, d’hésitations, Michon reprend l’écriture de son livre. La deuxième partie se déroule sous la Terreur.
Il met en œuvre sa fiction à travers plusieurs procédés littéraires, dans une prose magnifique claire, aérée, empruntant de nombreux mots à l’ancien français, à des métaphores reliant à des passages de l’Histoire Exception faite du premier chapitre car le lecteur est un peu désarçonné par le style de départ et il a tendance à laisser tomber le livre, notamment le portrait de Marat comme le relève Gisèle, ce lecteur, passe comme je l’ai fait, sur deux amorces fines mais non révélatrices à ce moment là. Dès la page 14 : le portrait tardif de Marat attribué à Vivant Denon est un faux ».De même que l’évocation de « deux peintres irrécusables (p.12) Gianbattista Tiepolo et Giandominico Tiepolo son fils ».
 
Procédé principal utilisé : un narrateur s’adresse à un interlocuteur unique « Monsieur » avec lequel « il visite le Musée du Louvre et qu’il attire vers le Pavillon de Flore, tout au bout de la galerie du Bord- de- l’Eau » afin de lui faire découvrir un tableau « Les onze », tout en lui expliquant la vie de François-Elie Corentin, son auteur, « le Tiepolo de la Terreur » et les circonstances qui entourèrent la commande de l’œuvre, dans la nuit de nivôse, dans la sacristie de l’église Saint-Nicolas-des-champs, Proli entouré des dix autres membres du Comité de Salut Public, avec le pain et le vin partagé plagiat du rite eucharistique (coup de patte de Michon fidèle à son pari pascalien).
Les conditions et la finalité de la commande étaient spécifiques : « Personne ne savait encore en nivôse an II, soit autour du 5 Janvier 1794, si Robespierre allait vaincre ou périr. Donc « le joker » de Collot « peindre un tableau où il serait représenté parmi les siens. » L’énigmatique Collot, fait, à mon avis un pari que j’ai qualifié de pascalien, si on accepte l’idée de Robespierre déifié.
« Si Robespierre prenait définitivement le pouvoir on produirait le tableau au grand jour comme preuve éclatante de sa grandeur… Si au contraire, Robespierre chancelait, s’il était à terre, on produirait le tableau comme preuve de son ambition effrénée pour la tyrannie en disant que c’était lui qui l’avait commandé. » !
 
La véracité de cette œuvre est accréditée par une mise en abime avec le fauteuil jaune de Collot décrit dans la séance de la sacristie lors de la commande du tableau « Les Onze », ce fauteuil, étant actuellement au Musée Carnavalet, mais aussi par la citation des douze pages de Michelet sur « Les onze », dans le chapitre III du seizième livre de « L’Histoire de la Révolution française ».
Ces précisions confortent toujours et encore la réalité de ce tableau. « Les Onze » » ne sont pas de la peinture d’Histoire, c’est l’Histoire » (p.132) : comme cela vient de Michelet, c’est l’âme de Michelet qui parle en nous : cela semble donc sortir d’un tableau de Caravage et non de Tiepolo ; de même que les chevaux dans les écuries, près de la sacristie renvoient à la férocité de la Terreur, à la fascination des massacres et des tueries, et évoquent selon Solange et certains de nos lecteurs « Guernica », dans les trois dernières pages épiques, majestueuses du livre.
Le caractère insistant qui se veut probant de cet ouvrage, le collage d’œuvres picturales, depuis Tiepolo peignant à fresco avec un personnage (le petit français) qui figure plus tard dans « Le serment du Jeu de paume » de David, « les Sybilles », le vrai chef d’œuvre de Corentin, le décor que Corentin avait planté pour le spectacle préparé par Collot au théâtre d’Orléans. David qui craignait Corentin parce que c’était un maître, le méprisait parce qu’il était vieux, tiepolien, obsolète mais il l’employait, « l’habit à la nation qu’avait dessiné Corentin en personne sous David , le manteau couleur de fumée d’enfer du tyran, « L’officier de chasseurs » de Géricault, une bataille de Rubens, Füssli qui fit les illustrations de Macbeth, ou « Cauchemar », la jument emblématique, le Tres de Mayo de Goya, la bataille d’Uccello, le Marat assassiné de David, les chasses équestres sculptées des Assyriens de Ninive : bas reliefs au Louvre tant admirés, tout embarque le lecteur dans la crédulité..
Le sujet est emprunté aux barbares de l’époque moderne « passé ou pure fiction, fiction pure puisque passé » (L’Empereur d’Occident).
Nous comprenons alors que Pierre Michon grand admirateur de Borgès qui l’a toujours fasciné en a repris les mêmes procédés.

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