Kafka sur le rivage de Haruki Murakami

Haruki Murakami

« J'étais un gamin sans histoire issu de la tranquille classe moyenne japonaise », dit Haruki Murakami dans un entretien accordé à l'Express près la parution de « Kafka sur le rivage. »
Dans son livre « autobiographie de l'auteur en coureur de fond » - traduction littérale : « ce dont je parle quand je parle de courir », il parle de lui, de la course et de l'écriture. Dans les pages 39 à 41, il relate l'idée imprévisible d'écrire un roman qu'il a eue le 1er avril 1978 : « Ce jour-là, je me trouvais sur le stade Jingu, seul sur le terrain, à boire de la bière et à regarder le match...le bruit aigu de cet impact parfait a résonné dans le stade...et c'est juste à ce moment, qu'une pensée m'a traversé l'esprit « tiens et si j'écrivais un roman ? »

Pour lui, écrire est un acte physique : « Écrire un roman revient à escalader une montagne abrupte, qui m'oblige à me battre face à la falaise et à n'atteindre le sommet qu'après des épreuves longues et difficiles. Vous êtes vainqueur ou vaincu. Pas de milieu. Je conserve toujours en moi cette image lorsque j'écris ».

Plus que le talent, il considère que les qualités essentielles de l'écrivain sont la concentration et la persévérance.
« la concentration consiste à retenir profondément son souffle alors que la persévérance est l'art de respirer lentement, sereinement, en conservant en même temps l'air dans ses poumons. Tant que vous n'êtes pas capable de trouver un bon équilibre entre les deux opérations, il vous sera très difficile d'écrire des romans de manière professionnelle dans la durée. Continuer à respirer tout en retenant sa respiration

Dans la nouvelle « Un récit folklorique de notre temps : la préhistoire du capitalisme à son stade ultime », in « Saules aveugles, femme endormie », Haruki Murakami, né en 1949, entré à l'université en 1967 écrit : « on pourrait sans doute me désigner comme l'archétype parfait d'un enfant « des années 60 », ... a le sentiment que dans les années 60, quelque chose de vraiment spécial a existé...tout était simple, tout était direct. Cause et conséquence, avec sincérité, se donnaient la main ; thèse et réalité s'étreignaient le plus naturellement du monde. Et je crois bien que cette époque fut la dernière où les choses se passèrent ainsi. »

Mais s'il était un gamin issu de la classe moyenne, son père était professeur de littérature, il ne s'est jamais identifié à la culture japonaise traditionnelle. Dans un entretien accordé au magazine « Transfuges » en janvier-février 2006, à l'occasion de la parution en français de « Kafka sur le rivage », il déclare : « J'étais à la fois un rebelle et un étranger. Les œuvres de Kawabata et Mishima se reposaient sur la sophistication, la beauté naturelle du japonais. Mes romans tiennent avant tout à mes histoires. »

« Je suis un conteur d'histoires. On lit mes livres en Chine, en Corée ou en France : une bonne histoire est une lingua franca qui dépasse les cultures, qui ouvre un passage en vous-même, quitte à vous mener dans des lieux obscurs et douloureux. »

Kafka sur le rivage




Ce roman illustre peut-être plus que « 1Q84 », « La fin des temps », « Chroniques de l'oiseau à ressort » les qualités de conteur d'histoires de Haruki Murakami.
Un adolescent, Kafka Tamura quitte le domicile paternel dans l'arrondissement de Nakano à Tokyo : « Le jour de mes quinze ans, je ferai une fugue, voyagerai jusqu'à une ville inconnue et lointaine, trouverai refuge dans une bibliothèque. ». Il trouve que « tous [ses] camarades ont des dents bien alignées, portent des vêtements impeccables et sont d'un ennui mortel. ». Il veut fuir une malédiction œdipienne proférée par son père, un sculpteur de renom.
Un vieil homme, Nakata, habitant lui aussi l'arrondissement de Nakano à Tokyo, est handicapé mental et vit d'une pension que lui verse le préfet. Il sait parler aux chats et rend des services au voisinage en retrouvant des chats égarés. « Nakata gardait secrète son aptitude à parler aux chats.s'il avait dit à quelqu'un, on l'aurait cru dérangé. Évidemment tout son entourage savait qu'il n'était pas très malin mais ce n'était tout de même pas pareil qu'être pris pour un fou ! ».
L'adolescent et le vieil homme sont les deux personnages principaux du roman. Tous les chapitres pairs sont le récit du voyage de Kafka et sont écrits à la première personne. Tous les chapitres impairs sont consacrés à la vie de Nakata et sont écrits à la troisième personne. Une exception : deux chapitres, non numérotés, en pages 5 et en page 589 lorsque s'exprime le garçon nommé corbeau, qui est le double de Kafka. Cette construction narrative, déjà utilisé dans « la fin des temps » sera reprise dans « 1Q84 » avec l'histoire de Aomamé et de Tengo.



« Pour écrire des romans contenant plusieurs voix, j'étais dans l'obligation de pouvoir utiliser efficacement la narration à la troisième personne. »



Deux personnages secondaires ont un rôle important dans la progression du récit 
  • Oshima, employé de la bibliothèque et qui va devenir le mentor de Kafka, hermaphrodite, homosexuel, hémophile,
  • Hoschino, jeune chauffeur routier va aider Nakata analphabète, qui obéissant à un appel impérieux, veut accomplir un voyage et une mission dont il ignore tout.
Seul Hoschino fait partie de la « Société Capitaliste à Haut Rendement » et encore : il a eu une adolescence très difficile, a commis quelques incartades, s'est remis dans le droit chemin grâce à son grand-père. Pour accompagner Nakata, Hoschino va se mettre en congé au risque de perdre son emploi.



Deux personnages féminins :
  • Mademoiselle Saeki, la propriétaire de la bibliothèque, et peut-être la mère de Kafka et qui apparaît soit comme la jeune fille de 15 ans qu'elle était lorsqu'elle était amoureuse de Kafka ; ce dernier a été assassiné pendant les événements étudiants de 1968, soit comme la femme de 50 ans, qui, après s'être « évaporée » pendant 25 ans est revenue diriger la bibliothèque familiale.
  • Sakura, une jeune fille chez qui séjourne Kafka Tamura pendant quelques jours et qui serait peut-être la sœur de Kafka.
Il y a souvent dans les œuvres de Haruki Murakami des personnages un peu fantomatiques à la consistance fluctuante : Mlle Shimamoto dans « Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil », « la fille sans âme » dans « La fin des temps ». Mlle Saeki encourage Tamura à retourner dans la réalité alors que dans les autres romans, les personnages fantomatiques enferment plutôt le narrateur dans son monde.
Deux personnages de publicité :
  • Johnny Walker : le whisky a dépassé le saké au Japon ! Mais surtout la personnification du mal. Probablement inspiré par Nicolaï Stavroguine des « Possédés » de Dostoïevski considéré par Murakami comme la « plus aboutie description littéraire du mal. ».
  • colonel Sanders : personnage qui aide Nakata et Hoschino dans leur recherche de la pierre et les soustrait aux recherches de la police.
Deux personnages qui sont des passeurs : les soldats déserteurs dans la forêt,
Des personnages qui aident Nakata analphabète  : les chauffeurs, les employées de bureau...Une prostituée férue de philosophie qui explique Bergson à Hoschino, un patron de bar qui fait découvrir Beethoven à Hoschino...



Quelques symboles dans l'univers imaginaire

  • Le crâne :
On offre un crâne comme présent, on y lit des vieux rêves dans les crânes des licornes. Dans « La fin des temps », le crâne est le symbole de la mort physique mais aussi d'une renaissance spirituelle et métaphysique. Johnny Walker recueille le crâne des chats pour en faire une flûte enchantée qui permettra au personnage de devenir quelqu'un hors du commun.
  • Le sommeil et le rêve
C'est le titre d'une longue nouvelle « Sommeil » qui vient d'être mise en scène à Paris, au théâtre de l’Œuvre sous le titre « Nuits blanches » : une épouse qui devient insomniaque pendant 17 nuits ; Nakata qui dort pendant plusieurs jours. Haruki Maruki dit qu'il peut dormir profondément à n'importe quelle heure et n'importe où. Kafka et ses rêves avec Mlle Saeki, Toru et ses rêves au fond du puits dans « Chroniques de l'oiseau à ressort ».



  • Les chats
Ils parlent, ils envoient des signes. Ils sont omniprésents. Il paraît qu'ils ont une sensibilité particulière à détecter des énergies non identifiables par les hommes (tremblements de terre). Dans « 1Q84 », Tengo arrive dans la ville aux chats.
« Le chat » de Soseki, un des rares auteurs japonais qu'apprécie vraiment Haruki Murakami « seul auteur japonais dont il ait lu, avec bonheur, l'intégralité de l’œuvre ».
  • L'ombre
Les ombres se détachent des personnages : Nakata et Mlle Saeki ont une ombre plus courte. Dans « La fin des temps », l'ombre se construit une personnalité complexe et indépendante. Dans « Chroniques de l'oiseau à ressort » : « tout à coup, je me suis rendu compte que mon ombre pleurait aussi : l'ombre de mes larmes se découpait sur le mur. Oiseau-à-ressort, as-tu déjà regardé l'ombre de tes larmes ? »

Quelques références au passé du Japon

Dans les œuvres romanesques de Haruki Murakami, il y a très peu de références à l'histoire japonaise, sauf dans « Chroniques.de l'oiseau-à-ressort » où il est fait état du conflit sino-japonais, des camps de prisonniers en Sibérie, de la contre-offensive sino-japonaise de 1945 qui forcera les colons japonais à évacuer la Chine. (sources citées en fin du roman).
Dans « La course au mouton sauvage », le docteur es-mouton a séjourné en Mandchourie pendant la guerre en qualité de haut fonctionnaire de l'agriculture et s'est fait posséder par le mouton, qu'il a ramené au Japon et que celui-ci a quitté.
Dans « Kafka sur le rivage », la dernière guerre est évoquée avec l'incident fictif dans la préfecture de Yamanashi et dans la conversation entre Nakata et Hoschino où ce dernier est dans l'ignorance de ce passé : « --A cette époque, le Japon était occupé par l'Amérique...--arrête ton char ! --Pourquoi l'Amérique aurait-elle occupé le Japon ? – C'est trop compliqué pour Nakata... »



Autres univers et autres mondes

  • Extraits d'entretiens de l'auteur
« Je pense que nous vivons dans un monde, ce monde, mais il en existe d'autres tout près. Si vous le désirez vraiment, vous pouvez passer le mur et entrer dans un autre univers. »
dans un entretien accordé en 2003 au magazine littéraire.

« Je pense que le contact avec d'autres mondes est de plus en plus important...c'est pourquoi la lecture est quelque chose d'important : en lisant, il y a un contact effectif avec de nombreux autres mondes. »
dans un entretien accordé au Japon

« La vérité n'est pas forcément dans la réalité, et la réalité n'est peut-être pas la seule vérité. » Chroniques de l'oiseau à ressorts
« La responsabilité commence dans les rêves .» Kafka sur le rivage

Dans son livre, Guillaume Le Blanc, philosophe et marathonien «Courir : méditations physiques » écrit : « Le coureur est modeste, il sait que sa philosophie de la course ne le mènera pas très loin, mais il sait aussi que le moment viendra où il se sentira ailleurs. La course a ceci de bête qu'elle vous fait penser à ailleurs, alors que vous êtes ici. » « Quand la course devient extrême, le corps lui-même n'est plus certain d'exister. »
  • le passage d'un monde à l'autre
Dans un article consacré à Haruki Murakami, Anne Bayard-Sakai écrit :
« Lire un roman est sans doute la forme la plus familière du passage des frontières, de circulation d'un monde à l'autre. »

- dans « la fin des temps », l'auteur a conçu son roman comme le plan d'une société en train de se détruire et de se reconstruire à l'insu de ses habitants dans la mégalopole de Tokyo. Deux univers décrits : Tokyo et son enfer souterrain, »l e pays des merveilles sans merci » peuplé de Ténébrides et la ville « parfaite » « la fin du monde » des hommes séparés de leur ombre et de leur cœur ;

- dans « Chroniques.de l'oiseau-à-ressort », le narrateur descend dans un puits et essaie (et arrive) à traverser la paroi pour arriver dans un autre monde ;
- dans « IQ84, » les deux personnages principaux se retrouvent dans un monde parallèle où il y a deux lunes.

Dans son enquête faite après l'attaque du métro au gaz sarin à Tokyo, Haruki Murakami évoque son appétence pour « les mondes souterrains – les puits, les tunnels...les allées sombres, le métro...lorsque j'ai appris qu'il y avait eu une attaque au gaz dans le sous-sol de Tokyo, les Ténébrides me sont venus à l'esprit : des personnages qui attendaient juste derrière la vitre de mon métro. »

« Kafka sur le rivage », roman d'apprentissage, roman entre deux mondes

Comme dans toute l’œuvre de Haruki Murakami, la musique est omniprésente dans « Kafka sur le rivage » mais ici, elle touche aussi bien Kafka, adolescent plutôt doué, que Hoschino qui découvre le monde de la musique, mais aussi le monde du cinéma, de la philosophie.
Hoschino, comme Kafka, ont changé :
« En dix jours, j'ai le sentiment de m'être complètement transformé. » Hoschino
« Et quand tu t 'es réveillé, tu faisais partie d'un monde nouveau. » Kafka ; dernière phrase du livre.
Les lecteurs aussi, ont pénétré dans un autre monde et en sont ressortis transformés.
Raymonde Piolat

Son œuvre



Titres des romans
Édition japonaise
Édition française
Écoute le chant du vent
1979


Le flipper de 1973
1980


La course au mouton sauvage
1982
1990
La fin des temps
1985
1992
La ballade de l'impossible
1987
2007
Danse, danse, danse
1988
1995
Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil
1992
2002
Chroniques de l'oiseau à ressorts
1994-95
2001
Les amants du Spoutnik
1999
2003
Kafka sur le rivage
2002
2006
Le passage de la nuit
2004
2007
1Q84
2009-10
2011-12
L'incolore Tsukuru Tasaki et ses années de pèlerinage
2013
2014


Titres des nouvelles
Édition japonaise
Édition française
L'éléphant s'évapore (2 récits publiés aussi à part : sommeil et attaques de la boulangerie


1993
Après le tremblement de terre


2000
Saules aveugles, femme endormie


2006


Autres textes
Édition japonaise
Édition française
Underground
1997-1998
2013
Auto-portrait de l'auteur en coureur de fond
2007
2009




Deux films tirés de ses œuvres
- Tony Takitani par Jun Ichikawa en 2004, nouvelle qui fait partie de l'édition japonaise et anglaise du recueil « saules aveugles, femme endormie » mais pas de l'édition française. Elle avait fait l'objet d'un tiré à part et offerte dans les cinémas et les librairies à l'occasion de la sortie du film.

- la ballade de l'impossible par Tran Anh Hung en 2011.

une pièce de théâtre en français :


- Nuits Blanches 2014, tiré de la nouvelle « Sommeil ».

Victor Gelu "un homme Contre"

VICTOR GELU 1806 1885


UN HOMME CONTRE…

Biographie :

Victor Gelu est né dans une famille de fourniers (boulangers) marseillais. Il a reçu une solide éducation classique. La mort de son père en 1820 l’oblige à arrêter ses études et à travailler. Il a du mal à réussir dans les nombreux métiers qu’il exerce, mais la chanson va le rendre célèbre. A partir de 1838, il chante dans des salles, des banquets, des réunions…jamais sur une scène, jamais pour de l’argent.

Son œuvre :
- Chansons provençales : Recueil de ses chansons écrites en provençal maritime, publié en 1856 à la demande de ses amis. Tableau de la vie du petit peuple marseillais.

- Novè Grané : roman écrit en provençal, écrit en 1856, publié après sa mort. Il raconte le voyage d’un paysan de Vitrolles qui va à Paris pour visiter l’exposition universelle. Gelu y dénonce le capitalisme naissant, la corruption, l’exploitation des petites gens.


- Marseille au XX° siècle : écrit en français. Mémoires de Gelu.



Gelu vu par Frédéric Mistral au congrès d’Arles (1852)

«  Au banquet, comme c’est l’usage depuis lors entre félibres, il se dit force vers et l’on chanta nombre de chansonnettes. Voici que tout à coup, d’un coin de la table, se dressa devant nous un homme pouvant avoir environ cinquante ans, un brun solide et aux larges épaules. Sans plus de façons, il quitta son paletot, déboutonna son poitrail, retroussa jusqu’au coude ses manches de chemise, et levant ses bras nus, ses deux bras athlétiques, pour imposer silence, il commença de chanter.

C’était Victor Gelu, le célèbre Gelu, que je voyais et entendais pour la première fois.

Il nous chanta « Fainéant et Gourmand »…mais avec une vigueur, une fougue, une furie impossibles à retracer ! Avec sa voix d’airain, éclatante parfois comme la foudre, avec sa mine fière, avec son geste rude, avec son naturel parfait d’homme du peuple, il fut beau, il fut superbe, et nous battîmes des mains à nous disloquer les poings.

Mais Gelu, qui était fin comme un Provençal peut l’être, comprenant aussitôt que la brutalité de son chant de voyou aurait bien pu laisser, à cet auditoire de poètes, l’impression d’un talent grossier, savez-vous ce qu’il fit ? Il remit son habit, demanda le silence pour un moment encore, et tirant de sa poche un feuillet de papier, il nous lut un morceau où il racontait, ému, un souvenir de son pauvre père, lorsqu’il allait à l’école apprendre à lire chez les Frères. Et, parlant de son père et des maîtres de son père, il nous fit tous pleurer.

Je n’ai vu Gelu que cette fois. Dans aucune de nos fêtes ni de nos réunions, si fréquentes pourtant depuis la fondation du Félibrige, nous n’avons plus rencontré le terrible chansonnier. De même que les lions, devenus vieux, vont vivre solitaires dans le fond du désert, ainsi le vieux poète qui, tout en maniant magistralement sa langue, avait désespéré de sa résurrection, en voyant après lui monter ces jeunes, ivres d’enthousiasme et d’espérances provençales, fit seul sa bande à part, et dédaigneux, muet, laissa courir la farandole. »
Frédéric Mistral - Préface de l’édition des œuvres de Victor Gelu 1886



La langue de Gelu

Gelu s’exprime en provençal maritime, la langue parlée à son époque par tous les Marseillais, riches ou pauvres. Mais les élites locales s’expriment de plus en plus en français, langue de Paris, du pouvoir, de la finance, de la modernité. Comme Mistral, Gelu pense que le provençal est voué à disparaître, et il s’applique à lui garder toute sa force et sa verdeur. Et puisqu’il fait parler le petit peuple, il ne refuse aucune vulgarité.

Il s’oppose à toute normalisation de l’orthographe, et écrit le provençal comme il se prononce, mais avec une orthographe française, ce qui donne des résultats parfois étranges. Pour le rendre lisible, toutes les éditions modernes de son œuvre le transcrivent en graphie mistralienne ou classique.



Gelu et le félibrige

Gelu a toujours refusé de participer au félibrige.


Il qualifie les félibres de « geais grotesques faisant impudemment la roue avec les plumes qu’ils ont volées à Jasmin d’Agen », de « ciseleurs de diminutifs »…

« Je ne suis ni charlatan, ni papegai, ni sacristain, ni tortueux, ni souple-échine, ni rimeur de fadaises : je ne suis point félibre ».
Les félibres quant à eux sont choqués par sa verve tonitruante et sa vulgarité, mais reconnaissent son talent. Et ce sont les félibres qui publieront enfin ses œuvres en 1886, avec une préface très élogieuse de Mistral. Un an après sa mort…


« Mais cette réserve à l’égard des félibres,.., ne nous empêchera pas de saluer en lui un mâle de la race, un poète populaire, véritablement populaire, qui a su resserrer en chansons, en vers concis, l’antique gronderie, la brutalité sauvage, les emportements fous, les misères, les plaintes, les rancunes, les menaces farouches, les âpres appétits, les transports brusques de cette foule ardente, vigoureuse, fanfaronne, qui travaille ou qui flâne, qui rit ou qui maugrée, qui braille et gesticule sur les ports de Marseille.

La civilisation et son niveau fatal, la centralisation et son badigeon banal, peuvent émasculer ce peuple, le déhâler, lui enlever sa physionomie ; ils peuvent, les exploiteurs de la politique bête, le réduire en troupeau, en grouillement sans nom, qui renie son Dieu, sa langue et sa Provence : quand tout sera terni, quand tout sera flétri et uniformisé, c’est dans l’ouvrage de Gelu que revivra la vie de la plèbe marseillaise, que revivra l’orgueil des vieux lurons de Rive-Neuve »
Frédéric Mistral Préface de 1886





Marseille peint par Gelu

Marseille vit des bouleversements considérables : les grands travaux et les débuts de l’industrialisation capitaliste, l’influence grandissante de Paris provoquent la venue de nombreux travailleurs étrangers ou français. De 1820 à 1870, la ville passe de 110000 à 320000 habitants!

Le Marseille que peint Gelu, c’est la ville des pauvres, de ceux qui exercent de petits métiers : boulangers, cordonniers, crocheteurs (employés du port, ancêtres des dockers), pêcheurs, chapeliers, partisanes (vendeuses de légumes au marché), voituriers, laveurs de blé, emballeurs de morue…et même vendeurs de gifles (qui acceptent de se faire gifler contre quelques sous !). Les personnages de ses chansons sont tous issus de cette misère.
Leur vie précaire est menacée par le modernisme : le système métrique, les expropriations dues aux grands travaux, la suppression de l’octroi, l’arrivée du gaz, l’assainissement des rues, tout leur fait peur, parce que tout augmente leurs difficultés. On méprise leur langue, on détruit leur habitat, on supprime leurs plaisirs et leurs fêtes, ils sont soumis à des règlementations auxquelles ils ne comprennent rien. Toute l’œuvre de Gelu se fait l’écho du désarroi des petits devant ces mutations violentes.

Et la ville elle-même lui paraît défigurée : « Notre ville a pris une extension aussi rapide que démesurée sur tous les points de son territoire. C’est le progrès, dit-on la frénésie du lucre, oui ; le progrès, non !...La vue de ces campagnes naguère si riantes, aujourd’hui éventrées par les vandales du brocantage immobilier pour faire place le plus souvent à des fondrières méphitiques, à des fabriques malsaines, à de sordides ruelles, à de misérables cabanons de voyous, m’a toujours serré le cœur.(…)


On a prétendu te faire belle et l’on t’a défigurée !...Et maintenant que les étrangers t’admirent, eux, puisqu’ils te trouvent remarquable sous ta peau neuve ! Quant à moi, tu n’es plus ma mère ! Je ne te reconnais plus sous ton masque et sous ton clinquant !... »

Victor Gelu - « Marseille au XIX° siècle »


Gelu et la corruption

« Pourvu que tu paies tes impôts sans te faire trop prier, et surtout tes marchandises rubis sur l’ongle ; pourvu que l’huissier ne connaisse pas ta signature qui se serait desséchée au bas du papier timbré d’une lettre de change, ni le numéro de ta maison pour l’avoir fréquentée, tu as ton brevet d’honnête homme. Tu peux diminuer le salaire de tes ouvriers alors qu’ils ont déjà de la peine à vivre ; tu peux dénier en justice leurs gages à tes valets ; châtrer les comptes de tes fournisseurs les plus pauvres et les plus raisonnables ; tu peux empoisonner ta clientèle si tu es marchand de comestibles et la voler sur le poids ; tu peux jouer le petit Grand-Turc avec tous les boutons de rose qui voudront gagner leur pain maudit dans tes fabriques ; tu peux sucer le sang des malheureux et te moquer de leur misère ; tu peux faire la morale aux tiens en public, comme si tu étais un petit Saint-Joseph ; puis, en secret, corrompre la chair humaine tant que tu en auras la fantaisie. Tu peux même, en plein soleil, aller te promener en ville avec à ton bras des gourgandines qui auront déjà servi de paillasse à onze régiments ! Tu peux fouis du groin dans le fumier jusqu’aux épaules : tu as ton brevet d’honnête homme. »


Victor Gelu - Nouvè Grané
Gelu et le colonialisme

«  Voyez un peu si jamais des Bédouins ou des Kabyles s’émerveillent devant ces miracles de l’art et de l’industrie dont les civilisés se montrent si orgueilleux ! Non ; ces vaincus impassibles parcourent gravement les rues de ces grandes villes où leurs vainqueurs policés ont entassé tant de produits brillants, et ils laissent à peine tomber un regard dédaigneux sur cette foule d’objets qui éblouissent et fascinent l’Européen !...Et pourtant, sous le double rapport de l’entendement et de la perspicacité, qui oserait soutenir que la race arabe et la race kabyle ne sont pas au moins les égales de toutes les autres races humaines ?... »
Nouvè Grané Préface de Victor Gelu



Gelu et la peine de mort

En 1823, à 17 ans, Gelu assiste à une exécution capitale à Marseille. Il en est horrifié.
« Le lendemain matin de cette lugubre journée, un chapelier de la halle Puget qui avait vu guillotiner Dagnan fit un affreux carnage dans sa maison avec un couteau de cuisine : il tua sa femme, sa belle-mère et sa belle-sœur. Preuve bien frappante du peu d’’impression que produit l’aspect du châtiment sur une nature dépravée, violente ou criminelle ! Argument formidable contre ce meurtre juridique, ce reste de barbarie, cette abomination légale qui a nom peine de mort ! »


Victor Gelu « Marseille au XX° siècle » 


Quelques citations de Gelu

« Cu a fach la lei a fach l’engambi  :


qui a fait la loi a fait l’embrouille


« Cu es pas feniant, cu es pas gromand

Qu’un tron de Dieu lo cure »


Qui n’est pas fainéant, qui n’est pas gourmand

Qu’un tonnerre de Dieu le creuse



 

 

 

 
MARTEL



Mon patron, le père Horace

Me dit : Martel, mon pauvre ami

Tu es un satané veinard

Du côté des belles filles

Et quand Mimi

Ou la Zoé

Viennent mendier un baiser

Toi, tu leur flanques des torgnoles !
Que voulez-vous ? Je suis minable !
Je fais l’amour à coups de poings.

…….

Moi qui vis toujours dans la fange,

En récurant les fonds d’égouts,

Ça m’irait bien de minauder

Comme un minet transi d’amour !
Ah ! Ce Martel !
Ah ! Quel bourreau !

Toujours il pessugue, il énerve,

Il heurte, il force, il mord, il brise

Que voulez-vous, je suis minable !

Je fais l’amour à coups de poings !

…..



Je suis bastard comme mon père :

Qui m’aurait meublé la cervelle ?

Quand la faim a tué ma mère,

A douze ans, j’ai fait le porteur.

Pas de souliers,

Pas de chemise !

A sept ans, c’était les ordures,

A vingt, je pousse des brouettes.

Que voulez-vous ? Je suis minable !

Je fais l’amour à coups de poings !

 

Je suis grossier comme un pain d’orge ;

Je suis plus farouche qu’un loup ;

Mais si je griffe, si je mords,

Est-ce ma faute, après tout ?

Elles sont où

Les vraies leçons

Qui m’auraient raclé l’écorce ?

Qu’apprend-on au fond des égouts ?

Que voulez-vous ? Je suis minable,

Je fais l’amour à coups de poings.

D’après Victor Gelu (1806-1885) « Chansons provençales »

Adaptation Jean-Pierre Queyroy

Paulette Queyroy


 


Vie et Destin Vassili Grossman .ed Bouquins présentée par T.Todorov 2006

et complétée de textes ultérieurs qui éclairent l'oeuvre et l'auteur.



 

 

« La mort rend les hommes précieux et pathétiques »

« Dieu a créé l'homme pour qu'il y ait un commencement » c.a.d. la Liberté

Vie et Destin de Vassili Grossman se déroule de l'automne 1942 au printemps 43 autour de la bataille de Stalingrad , moment décisif d'affrontement entre deux totalitarismes étrangement homologues - et cet amalgame assumé par l'auteur lui vaudra la censure et la forclusion de l'Etat et de la Police.

Livre profondément humaniste qui assigne à chacun des personnages ses responsabilités voire sa culpabilité mais lui laisse sa part de fragilité , ses failles qui le rendent proche de l'auteur et du lecteur. Il veut aussi préserver l'espoir car si l'on peut étouffer la liberté on ne peut pas l'anéantir et nul à terme ne peut empêcher l'enfant de naître et le nouveau d'advenir , ni l'amour ni les petits gestes de bonté d'apparaitre ;la liberté radicale de l'homme défie les discours ou les coercitions normatives et le lit de Procuste du déterminisme scientifique. La nécessité totalitaire se heurte inopinément mais toujours au hasard de la Vie qui rebute le Destin.

Au travers de ce qui est vécu et magistralement décrit sous le visage d'acteurs multiples , tous singuliers mais liés par la parenté , l'amour ,l'amitié ,la guerre,...,dans les tableaux contrastés de vastes paysages , de combats , de camps d'extermination , tout est dit sur les hommes et sur l'histoire du XX° siècle avec la science d'un essai et le lyrisme d'une grande oeuvre poëtique.

Mais le secret de l'oeuvre , l'émotion profonde quelle nous impose c'est certainement l'implication revendiquée de l'auteur , « homo sovieticus « qui se retourne vers son passé : sollicité par le Pouvoir il a trahi , dénoncé , calomnnié à plusieurs reprises au cours de sa vie par peur ,conformisme ou « sincère » esprit de Parti. Il assume sa culpabilité , ne veut pas du pardon .

Mais il demandera aussi dans des textes ultérieurs (« Tout Passe ») quels hommes pourront juger d'autres hommes car tous sont impliqués.

C'est dans une disposition similaire que se trouve chez Camus le « juge pénitent » de La Chute , mais ici le personnage a vécu complètement la faute et affiche publiquement son remord.

Soleil rouge des couchants sur la steppe , moments de grâce et de lumière avant les canons et les massacres , regret de l'inaccompli au bord de la mort , nostalgie suffocante de la musique ,tortures de l'arbitraire , ce roman donne à voir du beau,du farouche,du noble mais avant tout nous met devant notre condition d'humain fragile ,faillible mais capable de bonté et « du petit Bien » que le Mal n'arrive finalement jamais à faire disparaître.



 

G Lehmann



 

 
                                           Le chapeau de Vermeer.

                         Le XVII° siècle à l'aube de la mondialisation.

Timothy Brook professeur d'histoire et sinologue prolixe ,diplômé de Harvard et enseignant dans son pays (Vancouver) et à Shangaï dit dans un entretien télévisé en février 2013 avoir écrit ce livre pour « appendre aux lecteurs la Chine . Et de fait l'Empire du Milieu est le fil rouge , la toile de fond des rêves , aspirations et phantasmes de l'Europe depuis Marco Polo : pays de la beauté , de la richesse , des raretés , des épices qui bouleversent le goût du « bouilli » ,de l'incroyable soie aux couleurs profondes et de la porcelaine translucide.

La rencontre fortuite de l'auteur avec la pierre tombale de Vermeer au sol de la Nouvelle Eglise de Delft lui fait rechercher les tableaux de ce génie du trait et de la couleur, mort ruiné à 43 ans dans sa ville qu'il n'a jamais quittée: rares , dispersés , méconnus jusqu'au XIX° siècle ,quasiment tous exécutés chez lui ils recellent chacun une « porte » qui ouvre sur la complexité du monde du XVII° siècle et sur les prémisses historiques de notre présent .

Ainsi par le truchement d'une jatte de fruit « crème et cobalt » : au large de Sainte Hélène , ancienne île -escale sur les routes maritimes ,une cargaison de faïence bleue au fond d'une épave venue de Chine- initiatrice plus tard de la porcelaine « contrefaite » de Delft - démontre la piraterie « banale » . Elle sera bientôt légalisée dans un corpus juridique élaboré par Grotius à la demande de la VOC ,Compagnie des Indes Orientales.Ainsi naît la jurisprudence actuelle du droit maritime de « mer libre » et du » libre commerce ».

L'excellent feutre du coûteux chapeau ,c'est du sous poil de castor :il a fallu aller le chercher au Canada et l'acheter à bas prix aux indiens alliés au français Champlain dans une guerre de conquête : le castor d'Europe avait été décimé … mais les grands bénéfices réalisés servaient surtout à alimenter l'exploration et la recherche à l'occident canadien d'une voie fluviale et maritime vers la … Chine !

L'apparition d'un fumeur de pipe sur un plat « sinisant «  de facture hollandaise nous fait découvrir la plus précoce ,la plus rapide et la plus accomplie et pérenne des mondialisations : celle du tabac.

Les deux gros navires à droite ,sur la vue de Delft , ce sont des harengiers : le « petit âge glaciaire » qui a inspiré les paysages hivernaux de Breugel avait aussi gelé les mers du septentrion et repoussé la pêche du hareng vers le sud au grand profit des hollandais : la nouvelle richesse s'investit dans la construction navale nécessaire au commerce en expansion.Celle-ci est telle qu'un monopole le premier ,la VOC est créé , une des origines du capitalisme moderne .Liberté d'entreprendre permise par une fédération républicaine débarrassée du joug militaire et fiscal de la monarchie espagnole.

Ainsi en va-t-il dans les chapitres de ce livre qui mêle avec talent la peinture ,l'histoire du monde et des individus, les rapports entre sexes mais aussi entre pays ,cultures et langues faisant surgir un réseau complexes , «  filet d'Indra « qui relie tout , intersecté par des perles hommes ,objets ,pensées qui éclairent les autres et reçoivent d'elles leur lumière.

Informations déroutantes , chaînes causales singulières , confrontations saugrenues entre peuples et effets imprévisibles des malentendus , c'est toute la richesse du comparatisme , de la diversité des points de vue offerts et aussi de l'humour d'un historien rigoureux doublé d'un grand écrivain … servi par une excellente traduction.

XVII° siècle complexe souvent brutal mais siècle de l'approfondissement quelque peu « humble »-car nécessaire - des relations ,inscrit entre un XVI° siècle de la conquête et le XVIII° , et au delà , de l'Empire.

G. Lehmann

Germaine TILLION : LE HAREM ET LES COUSINS (1966)

Gilbert Lehmann 16/06/2013
L' OMS demande en 1961 à Germaine Tillion une étude sur la condition féminine dans l'espace
méditerranéen,
En effet connaissant bien le maghreb berbere et arabe , elle se rend compte que ce problème qui
est aigü dans cette région , déborde toutefois largement ses limites apparentes:il n'est pas de source
religieuse - singulièrement musulmane (extême orient et sud du Sahara y échappent quelque peu )
et les autres monothéismes y sont tout autant impliqués .
Il contamine en substance sinon en intensité tout le bassin mediterranéen d'un seul tenant (ignore
les frontières des pays ,des peuples ,et les climats) et donne historiquement son empreinte dans
toute l'expansion geographique de notre civilisation.
Il est liée à la définition de « république des cousins » que Tillion donne à ces sociétés
ou tribus endogames.
Dans son travail fondamental sur les Stuctures de la Parenté (1949) Claude Lévi Strauss * a
étudié dans le plus grand détail les populations de chasseurs-ceuilleurs d'Amazonie .Leur structure
sociale est stictement exogamique où les femmes sont échangées entre groupes étrangers , l'inceste
étant la proscription absolue dans une société à croissance nulle , à démographie basse , non
expansive , pacifique dans son essence et faite d'ouverture , de communication et d'échanges.
Elle l'appelle « la république des beaux-frères ».
Qu'en est-il de cette société endogamique de la rive sud de la méditerranée ? Pour faire court :
les filles vierges sont mariées à un cousin de la lignée paternelle; exclues de l'héritage à la mort du
père , elles sont soumises à l'autorité du frère aîné responsable de la gestion du patrimoine .
La tribu -ferqa- fermée au monde extérieur y compris dans son habitat , garde ses filles pour les
cousins/frères/maris .La ferqa ne communique pas., centré sur un espace intérieur clos ( la Horma
dont l'autre sens est « honneur » ).Le sang fait la noblesse (incomparable) de la lignée.
L'étranger est l'ennemi potentiel: il « vole les filles ,la terre et les vaches ». La jalousie est
institutionnalisée ..
La fraternité est sacrée et l'aîné a le devoir de punir l'adultère (crime contre l'opinion i.e. la
Société d'où à l'extème lapidation pubique et « participative ») et d'assurer la vendetta (mais une
certaine tolérance au péché de chair dans la ferqa!!! car entre cousins !)
La seule richesse de la femme est sa virginité gardée par les frères .tout le reste est inutile-
(éducation,vie sociale etc...).

Un étrange bonheur serait possible à l'âge d'or originel - hypothétique , rêvé -de la tribu , dans le
cocon de l'entre-soi familial où l'on partage le pain et le mouton.
Mais les fissures surviennent qui vont générer des mécanismes de défense pire que le mal (une
« urticaire »).Et des facteurs de déstabilisation de cette tribu surviennent très tôt dans l'Histoire :
l'urbanisation et ses promiscuités (vite le voile et le harem ,barrière défensives!!) ,
-la croissance démographique et les mélanges (contact rapproché avec l'ennemi),
-les inégalités (la richesse ou la pauvreté )
la religion : la tradition s'accorde plus ou moins avec les polythéismes de Grèce ou d'Asie
Antérieure, les monothéismes juif ou chrétien -et l'assimilation de ce dernier au droit romain.
(rois d'egypte , patriarches d'israël , monarques indo-européens : denys l'ancien ,
irlande ,indulgence pour incestes familiaux
 


 
 

C'est avec le Coran ,plus tardif , que les choses s'enveniment car un prescription du prophète est
la reconnaissance du droit de la femme en matière d'héritage et d'assistance matérielle par son
époux sous peine de feu éternel ! La tribu est menacée !: une machine de guerre se met en place
pour parer à cette innovation favorable à la moitié de l'humanité mais destructrice des patrimoines :
la prescription est occultée...
...et en contre-partie sont exaltés la prière et le carême mais aussi convoquées et revendiquées
comme religieuses d'autres pratiques beaucoup plus anciennes , non musulmanes ; ainsi la
circoncision , l'interdit alimentaire du porc ou le voile (Hérodote mille ans avant les décrivait déjà
ainsi que la coiffure « crête de coq : choucha , les « youyou » et les danses et combats rituels des
filles au printemps!)
Le plus singulier des arrangements est la ristourne à Dieu par acte notarié : on en fait le
légataire ultime des biens de la tribu ! Et rien ne se passe en attendant!
C'est le premier progrès social édicté ; ce sera le plus farouchement combattu et paradoxalement
l'islam va sembler le plus réactionnaire des statuts religieux ,alors que tout n'est que survivance -
farouche à tout prix - de pratiques tribales anciennes.
…......................... ET NOUS ???
….... si les pratiques restent caricaturales sur la rive sud de la méditerranée , de beaux restes
survivent en Grèce, Irak,Albanie, Sicile,Corse, Espagne,Europe -corrigés quelque peu en Europe
septentrionale par l'apport du droit germanique plus « féministe » mais confortés toutefois par une
église catholique traditionnaliste et la « nouvelle couche » du code napoleon : l'inclination
endogame, l' entre-soi ,le mariage au village , le « clocher »(Bourdieu) restent vivaces dans nos
mentalités ; le crime pour adultère est jugé souvent » passionnel « à culpabilité minorée , les actes
notariés d'héritage défavorisent les filles dans le partage ou la jouissance des biens ,


Pourquoi , où et quand sont apparues les sociétés endogames ? Tillion fait l'hypothèse d'une cause
socio-économique (« en ethnologie l'intendance précède et ne suit pas comme à l'armée »)
:la révolution néolithique 7000 ans av.JC apparue dans le sillon levantin ,puis le croissant fertile,
puis le bassin méditerranéen et le reste du monde: civilisation « du beurre et du pain , de la soupière
« , elle est forcément expansive , productiviste , nataliste ; elle invente la guerre ,
l 'esclavage , le racisme , et le pillage de la planète après avoir effacé peu à peu les chasseurs
ceuilleurs exogames des confins...et là est aussi la généalogie de notre morale .
Mauvaise affaire pour l'homme (« roi désarmé » immature) et la femme (inculte ,frustrée ,
aigrie ,précaire), et l'avenir de la société dont le progrès est freiné par l'exclusion de la moitié de
sa population. L'auteur est consciente du fondement discutable de ses hypothèses quant à l'état de l'humanité à
l'âge préhistorique mais croit pouvoir retenir 3 éléments solides : l'antériorité de la « république des
beaux-frères » par rapport à celle des « cousins » neolithiques , le caractère global par delà toutes
les barrières géographiques ou ethniques de sa diffusion, l'explosion démographique et territoriale.
Germaine Tillion fait alors un état des lieux et des perspectives de cette exclusion féminine en
1966 .En 2O13 son analyse est obsolète:
Côté sud le voile est revenu qui accompagne un fanatisme et une bigoterie religieuse qui réagit
plus à des causes politiques et/ou économiques qu'à une nostalgie tribale patrimoniale et/ou
obsidionale ; au nord la complexité est plus grande : le nouveau voile se décline de multiples
façons :militant,« barrière » identitaire ,conformisme des communautés suburbaines sous le regard
réactivé des frères gardiens d'un nouvel » honneur » - mais les motifs sont devenus protéiformes p
avec depuis 50 ans l'Histoire et les guerres ,les terrorismes ,les répressions ,les stigmatisations et la
génèse d' ideologies radicales , frustres ,désespérées et nihilistes
Pour ce qui est à peu près tout le reste du Monde - des barrières sont tombées , l'urbanisation et
les mélanges ont dissous l'endogamie et marginalisé l'entre-soi farouche et jaloux : ne persiste de
très préocupant que l'agressivité économique sous la forme du marché mondial et de l'épuisement
progressif des ressources .Mais nous savons que dès l'apparition ou l'annonce -ou l'invention -d'un
danger , d'une peur ,le premier coupable se cherche dans l'altérité ,ennemi idéal , »proche ,« sous la
main »pour réactiver à tous prix notre besoin de similarité. Le meurtre isolé est sans âge : le meurtre
organisé - la guerre est neolithique.
La qualité de l'essai réside dans la vision de l' »accident » historique du 8° millénaire et
l'analyse de ses conséquences jusque dans nos sociétés civilisées .C'est une remarquable vision
synthétique et sa grande originalité n'avait pas échappé à Claude Lévi Strauss.
C'est par une méthode d'écoute et de dialogue avec les autres durant les nombreux séjours
effectués aux confins des Aures auprès de la tribu des chaouias que l'auteure a confirmé que
l'ehnologie est entre les civilisations ce que le dialogue est entre les individus : un échange
dialectique où chacun voit chez l'autre ce que l'autre ne voit pas et le changement réciproque que
cela entraîne : le « dépaysement » permet de mieux se percevoir et de corriger ce défaut , cette
routine qui font que nous sautent aux yeux des différences de détails et nous échappent nos
profondes analogies , car les cultures et leurs mythologies sont "comme des colliers cassés":
refaits leur aspect est différents mais les « perles sont les mêmes ».
Comme un psychanaliste elle écoute les lapsus les rêves les cauchemars les actes manqués et
observe les symptomes sociaus bizarres et révélateurs.
Mais ce livre a gêné par les méthodes employées et l'ampleur des problèmes et des hypothèses
posées :
les ethnologues et historiens contemporains lui ont fait un acceuil plus que mitigé critiquant sa
méthode « trop subjective,immergée (« on se sert de soi pour comprendre les autres») son style trop
« limpide » humoristique (« Les revolutions passent,les belles mères restent ») trop familier (« ceux
qui savent lire ,et mes lecteurs en font partie ...») pour un ouvrage scientifique:
le milieu « intellectuel » anticolonialiste lui a reproché d'être politiquement incorrect et
outrecuidant : « :cessez de vous pencher sur la femme orientale »(!elle est heureuse et adulte!)
les religieux d'être un « livre indécent pornographique qui insulte l'islam » ou Leïla Hacine qui
affirme -comme Paul-que l'homme est de toute façon supérieur à la femme.

Mais Germaine Tillion n'en était pas à ses premiers ni derniers ni pires affrontements. Très grande
universitaire en sciences humaines ,élève de Marcel Mauss ,à peine revenue des Aures elle entre en
Résistance fin Juin 1940.
Dénoncée en 42 , déportée à Ravensbrück où sa mére est tuée , elle sait y écrire une comédie
musicale humoristique.Libérée elle rassemble les dossiers des déportés du Musée de l'Homme puis
des veuves et orphelins des camps .Partie prenante avec David Rousset du CICRC qui dénonce le
Goulag stalinien en 1953 ,elle s'attire l'hostilité de ses anciennes compagnes déportées communistes.

Missionée en Algérie en 1954 et attérrée par la « clochardisation » des populations aurésiennes ,elle
crée 120 centres sociaux pour subvenir à leurs besoins alimentaires et à l'éducation des enfants.
Rencontrant des combattants du FLN elle obtient une suspension des attentats contre les civils .
Sans transiger sur le droit des victimes de quelque bord qu'elles soient elle s'attire l'inimité de
Simone de Beauvoir et de Vergès d'un côté et du général Massu de l'autre.
...et elle sera loin de faire plus tard l'unanimité en s'opposant -entre autres nombreux combats-à la
guerre du golfe en 1992 ,à l'invasion du Liban par Israel .
Elle sait avouer :

-l'ambiguïté de ses réaction à Hambourg lors du procès en 1951des bourreaux de
Ravensbrück : je les vois,ce sont des hommes « j 'ai pitié d'eux et ça me rend malade »Car il existe
entre le bourreau et la victime par une expérience partagée une lucidité aiguë partagée de la chose
vécue

-le tragique de la confrontation avec la torture en Algérie « eux maintenant c'est comme nous jadis.


-la fragilité de l'individu : »il n'y a pas de médiocre devant les grands drames :tant
mieux pour l'imbécile qui n'a jamais eu l'occasion de choisir » /» il existe beaucoup de héros
potentiels qui s'ignorent et non moins d'ignobles qui s'ignorent aussi »/ »rien n'est acquit jamais » et
« entre le mieux et le pire il y a de quoi se casser la tête pendant toute une courte vie.
Quant au reproche de subjectivisme des critiques universitaires elle pourrait répondre ainsi:
« c'est alors (à Ravensbrück)et alors seulement que je refis mes classes « humanistes » et que
j'appris sur le crime et les criminels ,la souffrance et ceux qui souffrent ,la lâcheté et les lâches ,sur
la peur,la faim,la panique,la haine des choses sans lesquelles on n'a pas la clé de l'humain car tout
cela à l'état de larve rampe dans n'importe quelle société , mais on n'apprend à l'identifier que
lorsqu'on a regardé longuement la bête adulte épanouie dans sa peau ».
 
Voir **Todorov : Fragments de Vie