« ANA NON »  de Agustin GOMEZ –ARCOS 9 Janvier 2012 Monique Bécour
J’ai trouvé beaucoup d’intérêt dans deux épisodes particuliers : d’abord celui où Ana et Trinidad arrivent suivant le fil rouge imaginaire qui traverse ce livre, lors de leur chemin de croix, le long de la voie ferrée à « El Valle de los Caïdos », la Vallée des Tombés, l’immense vallée enlaidie, transmuée en monument de gloire et de victoire, le mémorial, aux républicains, sans aucun nom des soldats tombés, «  la croix est aussi haute que le vol des corbeaux. Elle s’élève jusqu’aux aigles.. Une pierre verticale qui monte vers le ciel, fermement. ». Ana ajoute : « Dieu n’est pas crucifié sur ses bras, elle est nue » et Trinidad ajoute : « Croix-épée, enfoncée dans la terre après la victoire, croix de force ! ».
Ana, la vue d’un soldat républicain, fouille les lettres, les mots, les saints, les couronnes de pierre, les symboles, toutes sortes de signes : les noms de ses morts n’y sont pas. Trinidad lui explique que des milliers de prisonniers ont travaillé à la construction de l’édifice, peut-être ses fils : «  beaucoup y ont laissé leurs os mêlés au béton. ». Il lui confirme «  qu’ un républicain, un rouge, n’a pas de patrie, pas de postérité »
Enfin, le deuxième épisode que j’ai retenu est celui où Ana est recueillie par le directeur d’un cirque miteux « le Grand cirque universel » qu’elle accompagne vers le Nord, logée dans un des trois compartiments de la caravane du directeur, avec une vieille guenon, un caniche aux dents acérées, un perroquet qui pique et une chèvre. La deuxième cabine est la demeure du « phénomène » qui se livre durant le voyage « à des méditations cosmiques».
Dans la troisième cabine, « la grosse égérie sur maquillée » raconte bruyamment des anecdotes salaces au Directeur. Lorsque «  tous deux font la fête » en buvant du vin épais, Ana est contrainte de se réfugier à la place du mort dans la jeep d’accompagnement. L’égérie « rondeurs grasses couvertes de paillettes, juchée sur des talons, araignée monstrueuse, » qui annonce le programme, est séduite par un éleveur de taureaux ::    « l’héritage insolite de présentatrice » échoit désormais à Ana, travestie par la naine avec de la soie et des plumes : « Pourquoi la Mort la laisse-t-elle profaner ses souvenirs-sanctuaires ? » Cette évocation du film consacré à Maria Montes est très réussie.
Cependant, un intervenant, annonce être resté à côté du roman, il le voit comme roman de la rédemption, mélange métaphorique, dénonçant la force corrosive du décorum de l’Eglise.
Danielle y décèle une œuvre du baroque flamboyant avec des références cinématographiques à Bunuel, le misérabilisme d’Ana : référence « aux Vieilles » de Goya, un hommage typique espagnol de l’auteur à l’écrivain
Je suis entièrement d’accord avec l’explication du roman d’apprentissage, de mémoire, qui est un peu long du point de vue du cheminement d’Ana qu’il restitue cependant parfaitement mais «  incredible » pour l’alphabétisation par un aveugle en un mois et demi (mon métier) et l’apprentissage de la logorrhée politique insufflée à Ana. J’ai dit « livre écrit par un homme, pour des hommes », réminiscence de Montaigne « Les lois sont faites par des hommes pour des hommes ! ». Certes, son mari et Jesus avaient une conscience politique mais Ana n’est, durant toute sa vie de fille et d’épouse écrasée, qu’une pauvre petite femme de pêcheur, décrite comme une femme amoureuse par un homme avec son langage personnel qui n’est pas celui d’une paysanne andalouse s’usant les yeux à regarder la mer bleue, guettant le retour d « Anita, la joie du retour », qui enduisait de goudron la barque du mari, lavait, ravaudait le linge de ses frères, du père, du mari, des fils et attendait patiemment la lecture par Jesus, le petit, du feuilleton journalier « les moineaux du trottoir  ». J’ai évoqué l’idée, de ce fait, que le découpage du livre avait peut-être été conçu afin de paraître, dans un avenir improbable sous forme de feuilleton d’apprentissage dans un journal républicain pour les générations futures. Opinion contestée par le groupe.
« ANA NON » ( 1977 )
De Agustin GOMEZ-ARCOS
Anne Marie D’Ornano
 

Agustin GOMEZ ARCOS naît à Alméria (Esp.) en 1939, meurt à Paris en 1898. Après des études de droit, il quitte l’Université pour sa passion le théâtre. Il est d’abord comédien, metteur en scène, traduit des pièces, en écrit lui-même : pièces qui sont plusieurs fois censurées et interdites. En 1966, (27 ans) face à cette censure, il émigre d’abord en Angleterre puis en France où il apprend notre langue tout en faisant mille petits métiers..Il est l’auteur de huit romans écrits en français parmi lesquels le sublime « Agneau carnivore » ( prix Hermès 1975)..

Il obtint presque le Prix Goncourt en 1977 pour « Ana non », son troisième roman mais reçoit : Le Prix du Livre Inter (1977), le prix Thyde Monnier (Sté des Gens de Lettres) et le Prix Roland Dorgelès (1978).

« ANA non «     est l’histoire d’une vieille femme andalouse Ana Paücha, après la guerre d’Espagne de 1936. Elle a perdu son mari pêcheur et ses deux fils aînés morts tous trois à la guerre. Trente ans après, elle entreprend une longue marche vers le Nord de l’Espagne pour y retrouver son dernier fils Jesus « le petit, », (53 ans) en prison depuis la fin de la guerre et l’embrasser une dernière fois avant de mourir, en lui apportant « son pain aux amandes huilé, anisé, fortement sucré, un vrai gâteau », leitmotiv anecdotique murmuré qui traverse et martèle le roman.de façon obsédante.

« ANA non » est le récit d’un voyage tourné vers la déchéance puis la mort, roman qui comporte tous les codes du roman initiatique qui fonctionnerait « à l’envers » puisque ce genre littéraire concerne le plus souvent un héros Ana Non » serait davantage le roman de la dés initiation.

Cette dégénérescence, ce déclin d’une vieille femme qui se dépouille peu à peu jusqu’à perdre toute dignité, sont accompagnés d’une évolution d’Ana bien réelle car peu à peu au cours de son errance le long des voies de chemin de fer vers le Nord, Ana va apprendre ce que ses compagnons de route vont lui transmettre. D’abord une vieille chienne affamée, qui croise sa route par hasard, d’abord ennemie, s’adoucissant au cours de la pérégrination, est la compagne qui l’aide à trouver des restes de nourriture, chiot mort, rats, légumes pourris ; à côté d’elle, les villes sont désertes, sales, malodorantes, pleines de déchets et de pourriture. Ana n’est plus qu’un mammifère qui se bat pour se nourrir et survivre : il n’y a plus de place pour la Vie., le « rien », sonne comme une fin.
«  La chienne n’est plus qu’une pelade… Les pattes de la chienne faiblissent de plus en plus, fleurissent de plaies et de pustules où les tiques sont à la fête. Les espadrilles d’Ana, n’ont plus de semelle. Elle a fini par envelopper ses pieds de chiffons. ».

Dans les descriptions de paysages majestueux du Sud de l’Espagne, « les deux vieilles font figure de tumeurs malignes parmi tant de splendeurs »…. Las, la chienne est capturée et noyée dans une fosse fermée en son sommet d’une grille en présence d’Ana. Nouvelle perte dans sa vie après son mari et ses fils, « elle a mangé en route ses faibles économies et… sous  le portail byzantin de Notre Dame des Sept Conquêtes, Anna Paücha à soixante quinze ans tend la main pour demander sa première aumône. »

Son second compagnon est un chanteur aveugle Trinidad, reçu avec elle chez le gouverneur pour «  un repas de charité exemplaire,  hautement louable, un jour par an, les riches sont tenus de mettre un pauvre à leur table», puis rejeté le lendemain sans aucune aide pécuniaire ! (scène dénoncée avec une ironie terrible ). Cet « aveugle-voyant » marque un tournant dans le cours du roman : ils seront un guide l’un pour l’autre : « la cécité de son compagnon oblige Ana Paücha à le conduire par le sentier qui longe la voie ferrée. » Elle lui prête ses yeux, il lui propose de lui apprendre à lire et à écrire » ! « Mon petit voulait m’apprendre, il n’a pas eu le temps !». Trinidad est le personnage qui donne au roman sa vraie dimension initiatique : la quête vers le Nord se transforme en une quête vers le savoir. L’ambivalence entre l’initiation et la régression perdure cependant car Ana semble redevenir une enfant en apprentissage : avec son bâton il dessine sur la terre la brève silhouette des lettres. Ana suit, un mot puis un autre. En apprenant à lire, Ana n’est plus un personnage passif. Son histoire n’est plus racontée par la voix extérieure et protectrice, car elle est désormais capable de la prendre en main. La voix poétique (la Mort dès le premier paragraphe du livre) qui accompagnait Ana lui laisse la parole, lui donne le pouvoir. La poésie disparaît pour laisser place à un récit à la première personne, SIGNE DE SON INDEPENDANCE NOUVELLE, décision soudaine : « elle va raconter l’histoire de sa vie. Puisqu’elle sait enfin lire et écrire, elle peut parler d’elle-même ! »

Suit un chapitre dominé par la présence du «je » d’Ana (Ana lettrée) qui dresse une rétrospective de sa vie depuis son enfance. Le voyage vers le Nord et ce changement de ton oral réunifie et donne une cohérence,. d’autant plus authentique qu’il tranche avec l’écriture poétique des autres chapitres. Elevée dans un milieu masculin (ses frères, «  mes douze pères, » pêcheurs comme le père ), Ana découvre l’amour avec Pedro Paücha, le soir même de l’enterrement de ses deux parents dans le lit de mort de ceux-ci, dans la sueur  ! Il l’épouse, naîtront trois fils.

A la quête du savoir s’ajoute celle de l’unité perdue. Le voyage vers le Nord est une poursuite vers l’unité : Ana est un personnage à la fois un et multiple C’est aussi l’unité de la femme enceinte qu’elle recherche « cette totalité unique qui fait des femmes le réservoir de la vie ». Elle poursuit le souvenir de « son petit », de même qu’elle attendait le retour de la barque « Anita, la joie du retour ». La barque ( Charon le passeur) et le ventre fécond sont tous deux liés à l’origine et au retour. Elle se dirige vers la mort, désormais capable de regarder son existence passée morcelée. Trinidad a été arrêté mis en prison en raison de son opposition au régime, clamée sur les places publiques.

Suit un épisode des plus violents, celui de l’hôpital Provincial, « port de catastrophe » où échouent les morts vivants  : tuberculose, cancer, lèpre, agonisants, cardiaques, morts nés y trouvent- leur terminus ! « tout ce qui pue la mort y atterrit ! » Ana y a trouvé un petit travail, nettoyer les cadavres. pour quelques piécettes. C’est l’épisode du renoncement et de la résignation : plus de lutte possible contre la mort

« Ana non » c’est aussi l’histoire de la guerre d’Espagne, toile de fond et racine du roman, sous forme d’allusions éparses ou d’épisodes ponctuels, le roman se concentrant davantage sur le trajet de la vieille femme. Ana résignée est le symbole de l’Espagne vaincue. La guerre contribue à sa déchéance. Si le roman n’a pas la forme d’un pamphlet comme l’écrit Bernanos dans « Les grands cimetières sous la lune », cet épisode a une forte résonnance politique.

Dans une ville, Ana est sollicitée et emmenée en car avec des nécessiteux vers une autre ville pour une manifestation de rue. Ana, la rouge participant, naïvement à une manifestation franquiste : « il apparaît entouré de sa gloire, faite de force et de sang. Il devrait être gigantesque, démesuré par sa taille et son rayonnement, cosmique d’attirance, divin de souffle. Non, il est petit, contrefait d’allure, chétif, vieux…Aucun synchronisation entre l’homme et le personnage victorieux. Soudain Ana entend son nom : Un Viva Franco ! angoissé, craché par toutes les bouches, payées et payantes comme si c’était le dernier cri du monde ». La vieille femme vomit, quelques instants plus tard, elle déchire en petits morceaux et jette les quatre cents pesetas reçues ».

Elle va refaire à pied les quatre cents kilomètres en sens inverse ! Elle n’est pas sans rappeler « la Mère » de Gorki. Ana mourra dans la honte de cette guerre que Bernanos appelle « une farce » qui lui a enlevé son mari, ses trois fils pour finalement l’anéantir elle aussi. Elle est à la fois une  Antigone entêtée qui refuse de se taire, qui continue de se battre malgré la honte et le déshonneur pour sa cause, une nouvelle Hécube anéantie par la mort de son fils, animée par un désir de vengeance. Malgré la Mort, il est difficile de parler d’échec, sa fin a malgré tout une dimension glorieuse. A la fin du roman, Ana se met à rire face à la mort qu’elle affronte avec dignité. Ana dont le prénom signifie « mère de la mort et de la vie » apprend à dire « oui » à la mort, elle s’est livrée à la quête de son propre nom, arrivant au bout de son périple pleinement une et unie à ses fantômes. :
 
 
                                              René Fregni  « La fiancée des corbeaux »

Quelle bonne idée d'avoir au premier jour de l'exil scolaire jeté ses lunettes pour ne plus être vu des autres et   scruter dans le flou le monde opaque où tout doit se deviner, se construire dans la quête curieuse et sauvage des expériences buissonnières ambigües.
Mais l'innocent de jadis tard , mal et douloureusement sevré , celui qui tout petit partageait avec sa maman « la nostalgie de l'(notre) avenir »*,peut maintenant écrire  la vie calme et tranquille sous les ciels d'automne et d'hiver de Giono ponctués de corbeaux attentifs ,vigilants, énigmatiques et fidèles.
A présent tous les êtres s'oublient, s'éloignent, s'effacent comme s'éteignent les chandelles au fil des Leçons de Ténèbres dans un hiver bleu comme les yeux de ceux qui gagnent à tous les coups.
Mais restent ouvertes des fenêtres tant sur la folie ou l'énigme des autres si semblables aux siennes et qu'elles justifient , que sur les corps anonymes nus et beaux comme il l'a été ou comme il les a pris ,même s' »il écoute aux joints vieillis des vitres l'âme damnée du vent ».

« C'est si long l'enfance ! On n'en voit jamais le bout: quand on y arrive c'est trop tard! ».*

              Sans marque de règne

Honorer les Sages reconnus ; dénombrer les Justes ; redire à toutes les faces que celui-là vécut, et fut noble et sa contenance vertueuse,
Cela est bien. Cela n'est pas de mon souci : tant de bouches en dissertent ! Tant de pinceaux élégants s'appliquent à calquer formules et formes,
Que les tables mémoriales se jumellent comme les tours de veille au long de la voie d'Empire, de cinq mille en cinq mille pas.
o
Attentif à ce qui n'a pas été dit ; soumis par ce qui n'est point promulgué ; prosterné vers ce qui ne fut pas encore,
Je consacre ma joie et ma vie et ma piété à dénoncer des règnes sans années, des dynasties sans avènement, des noms sans personnes, des personnes sans noms,
Tout ce que le Souverain-Ciel englobe et que l'homme ne réalise pas.
o
Que ceci donc ne soit point marqué d'un règne ; — ni des Hsia fondateurs ; ni des Tcheou législateurs ; ni des Han, ni des Thang, ni des Soung, ni des Yuan, ni des Grands Ming, ni des Tshing, les Purs, que je sers avec ferveur.
Ni du dernier des Tshing dont la gloire nomma la période Kouang-Siu, —
o
Mais de cette ère unique, sans date et sans fin, aux caractères indicibles, que tout homme instaure en lui-même et salue.
A l'aube où il devient Sage et Régent du trône de son cœur.

RELATIONS D’INCERTITUDE
D’Egard Guntzig  
(Editeur Ramsay 2004)
« L’objet transforme l’observateur comme lui-même est transformé en l’observant » Monique Bécour
Lundi 7 Novembre 2011, nous recevons Monsieur le Professeur Edgard Gunzig, docteur en sciences physiques, professeur honoraire à l’Université de Bruxelles, vice-président des Colloques de Bruxelles (France Culture et ULB), Président de OLAM, fondation pour la Recherche fondamentale à Bruxelles, organisateur et directeur de congrès internationaux annuels de physique théorique. Détenteur de distinctions et prix internationaux, responsable de contrats de recherche internationaux, ses articles sont publiés dans des revues internationales de physique il est l’auteur avec Marc Lachièze -Rey de « The cosmological background radiation, echo of the early universe » (Le rayonnement de corps noir cosmologique, trace de l’univers) (Cambridge University Press, 1999), éditeur et co-auteur de «  L’Univers du tout et du rien » (Complexe, 1998). Son livre «Que faisiez-vous avant le Big Bang ? »  qu’il faut découvrir.
Avec Elisa Brune jeune journaliste scientifique débutante, dénommée Hélène dans « Les relations d’incertitude », Edgard Gunzig  se propose de produire un ouvrage de vulgarisation scientifique. Tous deux se rencontrent un après midi par semaine durant deux ans et peu à peu vont se nouer des relations, entreprise maïeutique. Hélène va peu à peu faire se dénouer les liens qui emprisonnent Edgard Gunzig.
Gilbert Lehman nous présente l’auteur et son livre en neuf parties découpées en petits chapitres, donc structure aérée. Il y décèle trois sortes de romans :
En premier lieu roman d’aventure. Edgard né en Espagne de parents communistes, juifs de l’est, émigrés en Belgique au début du siècle, ensuite engagés dès 1936 avec les militants révolutionnaires de la brigade internationale contre les Phalangistes durant la guerre espagnole.
Un peu d’histoire :La Phalange espagnole fondée par Primo de Rivera en 1933, fusionnée avec la « Juntas de Ofensiva Nacional-Sindicalista (JON) de Ramiro Ledesma Ramos en 1934 pour devenir «   la Falange Espanola de la Juntas de Ofensiva Nacional-Sindicalista. »
Le père n’a jamais vu son enfant et, séparé de sa femme, dans un passage très émouvant, il découvrira Edgard dans la voiture d’enfant tenue par la mère qui la lâche : celle ci roule jusqu’à son père, héros de la résistance et de l’Orchestre Rouge, ensuite déporté et exécuté à Mauthausen
Edgar est mis en nourrice chez trois sœurs, très aimantes et à 6 ans,   d’Edgard Gunzig sa mère, - commercialement très entreprenante - fonde un commerce lié aux surplus américains, mais toujours animée par sa foi en l’idéal communiste décide de repartir en Pologne en 1952, elle fait don des immeubles et du commerce à sa famille et au Parti Avec son fils, ils sont retenus en Pologne dans un état totalitaire, passeports retirés et Edgard placé dans un orphelinat.
Donc les aventures picaresques vont se succéder tout au long de la vie d’Edgard.
Gilbert Lehman, en deuxième lieu, découpe le livre en roman psychologique avec un côté obsessionnel contrastant avec une perfection mathématique. Edgard Gunzig tels qu’il est décrit est imprévu dans ses relations avec les autres, retenu par des phobies : le curry, la langue allemande qu’il découvrira en fin de livre sur des cassettes retrouvées être la langue de son père. Il a d’énormes problèmes d’identité dès son jeune âge car, toujours dissimulé, caché sous un faux nom en Belgique, il porte le prénom d’Edgard André, en souvenir de deux communistes décapités à la hache ! Malgré tout heureux, Edgard Gunzig fait partie en Belgique d’un mouvement de jeunesse sioniste où il a une petite amie Mady, l’Amour – quasi platonique de sa vie - insiste Gilbert, jusqu’à son départ avec sa mère pour la Pologne où il se retrouve dans un anti sémitisme de bas niveau, chape de plomb.
Ignorant de la langue polonaise, il se réfugie dans la passion des mathématiques et de la physique et peu à peu vont se développer des contacts avec les autres élèves pour lesquels il rédige devoirs et problèmes, donc se rétablissent des rapports humains réconfortants.
Une ouverture est possible pour les juifs de Pologne vers Israël, mais subsiste un malentendu entre deux mondes, une incommunicabilité : « On ne comprend pas ceux qu’on aime !»
Le côté psychologique est très fort car les dernières paroles de sa mère avant sa mort sont « Je n’ai pas de fils ! ».
Le réel a été exorcisé par les maths et la physique qui ont calmé l’angoisse du réel. Quant au père, inconnu, occulté, disparu lors de son enfance dans une amnésie complète jusqu’à la fin du livre, révélation par Mme Goldberg de sa participation à l’Orchestre Rouge : »
«Il s’agissait d’une organisation clandestine communiste qui transmettait des renseignements d’espionnage directement à Moscou, via des émetteurs de radio disséminés à travers tout le territoire. Les opérateurs pianotaient sur leurs émetteurs, d’où l’idée qu’à eux tous, ils formaient un orchestre » (p.566- éditeur Ramsay).
Gilbert Lehman en troisième lieu décèle un roman d’amour au sens de séduction et affinités électives.
Hélène, la journaliste a souffert d’un père autoritaire, n’a pas d’opinion, ignorante des remous de la Shoah, objet désincarné, elle multiplie les amants, qu’elle ne sait parfois pas refuser ! D’où un dévoilement réciproque par une attention flottante, favorisée par des passages, des chiquenaudes, d’étranges impromptus : « résonnances sublimes comme si l’âme était une harpe, s’il s’arrête, il entend la mélodie d’autrui » ! Donc plus de délicatesse que de pudeur, roman plein d’émotion nous dit toujours Gilbert. «  En toute chose il n’y a pas de cauchemar qui ne s’arrête un jour. » ».
Edgard Gunzig insiste : Hélène est un personnage de fiction, c’est Elisa Brune, co-auteur, donc ce qui arrive à Hélène est, selon lui, une fiction.
Gilbert voit deux fils rouges : le Vide instable mais promesse d’avenir, la dépression et le « Bootstrap ».
Le « bootstrap : « se soulever soi-même en tirant sur ses bottes », ainsi que le fit le Baron de Münchausen enlisé dans la vase.
Le Professeur Gunzig nous précise : coup de bluff, visa temporaire, « engendrer des prémices à partir des conséquences : tout est vrai sauf que tout n’est pas dit ».
A ma question posée sur son goût dès son jeune âge pour la physique en Pologne, il me répond qu’il a toujours été passionné par les origines de l’Univers, des origines floues, base de toute sa recherche.
Dès cet instant, Edgard Gunzig va nous emmener, avec délectation pour nous tous, dans une explication à notre portée sur ses recherches.
LE VIDE

Il rappelle que «  Galilée était le grand fondateur de la physique. En 1905, apparaît la physique quantique.
«  Le Vide où se déplacent les corps célestes était cependant considéré comme théâtre vide, absence «  de toutes choses.
 « La physique quantique s’applique à toutes les échelles, manifeste ses proportions  « ahurissantes : « derrière le miroir se passe notre réalité » dit-il.
 « On s’est rendu compte, explique-t-il, que les rayonnements magnétiques ont un comportement  très approximatif. Apparait une nouvelle physique, nouvelles découvertes : les objets  microscopiques ne sont jamais au repos absolu. Il reste une vibration résiduelle car tout fluctue,  conséquence « des relations d’incertitude ».
Le «  principe d’incertitude » défini par Bohr et Heisenberg, repris par Reichenbach (école allemande) fait référence à la fois à la position et à la vitesse d’une particule à un instant donné, alors que les deux premiers avaient démontré que cette double détermination était impossible ». (Gd Larousse)
«   La science physique expérimentale résulte des diktats de la Nature elle-même, reproduits dans  « différentes recherches de différents pays. Le problème n’est pas les mathématiques mais ce «  qu’elles recouvrent. Jusqu’à la mise en évidence de la physique quantique, les affirmations de la «  physique classique étaient uniques.
«  La physique quantique, seul langage et concepts (position, vitesse, énergie, temps qui s’écoule). «  Mais cette description de concepts avec d’anciens mots ne convient pas à ce monde «  macroscopique, d’où « les relations d’incertitude » (position/ vitesse), toujours des couples de «  variables, d’où les « fluctuations du Vide ». L’énergie minimale ne peut être zéro en physique «  quantique : le vide quantique est continuellement le siège de fluctuations du vide inamovibles.
«  Le Vide, nouvelle version est fluctuant en raison des fluctuations énergétiques du Vide. Ces «  énergies apparaissent et disparaissent et sont des particules virtuelles qui peuplent le Vide. Que «  leur manquent-elles pour devenir de vraies particules réelles en sortant du Vide ? Il faut leur «  apporter de l’énergie ( champ électrique par exemple en expérience de laboratoires), donc «  transmutation avec l’énergie afin de concrétiser les particules virtuelles.
«  Peut-on imaginer un vide cosmologique, c’est-à-dire un vide quantique ? de là, nait la grande «  découverte théorique dans un nouveau formalisme, début des années 1980 : la gravitation liée à la «  forme géométrique de l’espace et non plan comme dans l’espace euclidien.
«  L’univers, l’espace est en expansion. Le contenant (l’espace) et le contenu se répondent l’un «  l’autre, c’est là le Bootstrap (énergie de mouvement). Apparait un phénomène coopératif, qui «  permet éventuellement d’expliquer l’origine de l’Univers.
«  Au départ, présupposé de l’existence du vide quantique à la fois théorique physique et « expérimental.
« Selon le Prix Nobel de Physique de cette année, l’expansion de l’Univers va en s’accélérant ce qui a «  été découvert expérimentalement.
«  Edgar Gunzig emploie alors la métaphore de l’énergie des vagues sur la mer et l’eau dessous «  comme le vide quantique. Le vide quantique a un effet spontanément antigravitationnel et va en «  s’accélérant, hypothèse la plus plausible actuellement assure-t-il. L’Univers va vers le Vide, donc «  idée du Bootstrap infini et se reproduisant. L’Univers faisant partie de bulles d’Univers en «  expansion, dans une arborescence. Il insiste sur le rapport avec le Bootstrap, fluctuation du Vide.
«  Dans la Vie, il prend l’exemple d’une situation sans porte de sortie, il faut alors chercher de petites variations infimes pour les amplifier et sortir du pétrin nous même, donc effet de bootstrap en auto-«  -amplifiant les petites possibilités. »
A mon sens, toute la vie d’ Edgard Gunzig en est une illustration : par des effets de bootstrap il s’est sorti des pires situations : par l’étude des mathématiques seul langage connu de l’adolescent en Pologn . Lors de la fuite de Pologne vers Israël, en transit à l’aéroport de Paris, sa mère simule un évanouissement et obtient un répit de 48 h à Paris, donc fuite encore. Sans papier d’identité en Autriche, car l’ambassadeur a omis de porter Edgard, jeune, sur le passeport de sa mère, il est bloqué et obtient un passeport temporaire de quelques jours qui dureront car il se cache et vit ses premières expériences amoureuses…. Plus tard, manquant de ressources pour payer les traites de sa maison à Bruxelles, universitaire, il accepte de transporter des pierres précieuses pour des diamantaires, mais arrêté par la Douane indienne - car un récent hold-up a eu lieu un peu auparavant ,- il est confondu avec les mafieux et emprisonné à Bombay plusieurs années Par le Directeur de sa prison, il obtient de consulter la Constitution du pays pour obtenir un avocat et pouvoir se défendre devant la Cour Suprême. Il sort de prison pour quelques jours et réussit à s’enfuir par le Népal.
Toute sa vie n’est que Bootstrap !
Danielle Grégoire illustre bien les propos de Mr le Professeur Güntzig en évoquant les problèmes de la résilience mis en valeur par Boris Cyrulnik.
Lire ce livre, roman, mais livre de physique vulgarisée, adouci par cette partie romancée, mais vraie nous a-t-il assuré.
                                                      Billet D'humeur

Je l'ai lu, je l'ai vu et j'en ai entendu parler aujourd'hui: belle écriture, belle construction théâtrale,
mais « Les Bonnes » ou plutôt Jean Genet , puisqu'on l'a bien amalgamé à son texte, m'ennuie(ent) .
Et la marginalité de sa vie – dont il a été beaucoup question -en apparence indispensable à connaître
pour bien goûter l'oeuvre , et qui n'arrive pas à m'émouvoir –( symptôme personnel)- a surtout de
l'intérêt au vu de son décalage d'avec sa langue.
Passée la féodalité et le « confort » hiérarchique de l'Eglise et du Royaume et son « discours »
convenu , l'oxymore, le paradoxe , le mélange des contraires , grammaire de la
subversion/perversion a -sur sa face claire- permis la juste révolte et le « progrès »- : c'est cette
grammaire éclose avec la Modernité qui nous a délivré de l'Autorité : le Roi, Dieu, l'Etat... mais
elle a pu aussi aboutir au cynisme de Mandeville et au divin Marquis ... (et j'entends les accents de
Genet comme une provocation à la marge, peu émouvante quelle qu'en soit leur sincérité).
Et c'est pour le meilleur la révolte de Camus - pour ne pas le citer! - et de Char. Celle qui d'ailleurs
doit s'effacer avant que les Dieux n'aient soif : ici elle me semble s'étriquer à la mesure d'un
boudoir bourgeois et la surprise de 1947 passée s'accommode sans doute bien avec un conformisme
« caviar »,dans le temps.
C'est pour le pire un simulacre du meurtre de l'Autre et/ou de Soi faute d'un vrai ennemi : en cela de
nos jours cette geste me paraît obsolète depuis que s'estompe le Malaise dans la Civilisation
supplanté peu à peu inexorablement par les pathologies mortifères de l'assouvissement programmé
de nos pulsions par les marchands, pathologies qui visent à tuer non plus le Maître , mais
l'Empêcheur du « Tout Tout de suite ».
Les problèmes de l'Identité des personnages apparaissent dans la forme et le fond comme le coeur
de cible de l'oeuvre , qui s'expriment par la variation des langages, des vêtements, des prénoms chez
des personnages en butte aux « salauds »-pour ne citer encore personne -figés eux-mêmes dans
leurs entités apparemment inaltérées. Pour les bonnes, c'est la mort réalisée ou rêvée qui seule peut
« fixer » enfin cette Identité, victime ou bourreau qu'importe , mais accomplie ,définitive. En cela
sourd dans l'oeuvre le malaise existentiel (!).
Quant aux mystères de l'âme des Bonnes, leurs daïmons, leur « arrière-pays » , je les trouve
beaucoup moins fascinants dans cette fiction que ceux des soeurs Papin dans la réalité :
qui me prête son « Détective »?
                                              G.Lehmann