A LA LUMIERE D’HIVER (Poésie/Gallimard) de Philippe JACCOTTET
      15 Avril 2012 Monique Bécour
Danielle Grégoire nous présente André Ughetto, professeur, qui  lui a fait découvrir Philippe Jaccottet.
L’amitié d’ André Ughetto et de Philippe Jaccottet, tous deux cinéphiles, s’est nouée à la suite d’une projection cinéclub de films au Ciné-club de Valréas, ville voisine de Grignan où habitent les Jaccottet.
André Ughetto, appartenant au conseil de rédaction de  La Revue Sud », y a mis en oeuvre deux numéros consacrés au poète. La même équipe est à l’origine de l’actuelle revue « Phénix ». Ughetto garde le contact avec cet auteur et a même réalisé une « lecture-spectacle » avec quatre récitants, un montage avec pauses musicales « La promenade sur les chemins de Philippe Jaccottet »(en 2010) C’est donc un profond et ancien « compagnonnage littéraire » car il le connaît depuis 1973. André Ughetto parle aussi de ses profondes rencontres émotionnelles avec l’auteur, des rapports entre Jaccottet et la peinture car il a beaucoup d’amis peintres et Anne-Marie Haesler son épouse est un peintre de talent. Elle exprime, dit-il, en peu de traits et peu de couleurs des émotions analogues à celles que Ph. Jaccottet fait ressentir dans ses poèmes, peut-on penser à un certain« hermétisme contemporain » ? Une auditrice, Simone V., peintre qui expose, également, fait le même parallèle «  Il est très intéressant de voir les essais, les brouillons »  et André Ughetto, confirme cette opinion qu’il qualifie de « Work in progress ».
Philippe Jaccottet est né en Suisse à Moudon, près de Lausanne, dans le canton de Vaud en 1925.
De père vétérinaire, son enfance,- culture protestante, - se déroule sous l’influence d’une tante fantasque, passionnée de Wagner, imprégnée des  « Nibelungen » l’enfant est très sensible à certains aspects de « la Mittle Europa ». En 1933, la famille s’installe à Lausanne où Philippe Jaccottet poursuit des études classiques latin-grec : donc abondance d’images mais dans ses métaphores il reste dans la discrétion ; son professeur de grec ancien est André Bonnard qui l’influence beaucoup. Il découvre Rainer Maria Rilke, Claudel et Baudelaire, qui le conduisent vers la poésie moderne mais non surréaliste. Il commence par écrire de la poésie classique et rencontre Gustave Roud, d’origine suisse, (poésie en prose), maître à penser, qui va l’imprégner de son influence profonde mélancolique, sa métaphysique marquée par le sens de la vie qui se dérobe. Il publiera sa correspondance avec lui qui s’étend de 1942 à 1976. Il est ami de Francis Ponge, et leurs recherches poétiques quoique éloignées sont parfois parallèles ( le côté pongien, d’attention à l’objet). Il poursuit des entretiens avec André Dhôtel « Le pays où l’on n’arrive jamais », Je précise féerie insidieuse aux confins de l’Ardenne et de la Champagne pouilleuse et de l’imaginaire, liée à la pensée surréaliste.
Ami aussi de Henri Thomas qui aura une influence dans l’écriture de « L’Effraie » (groupe de la Revue 84).

André UGHETTO précise que Jaccottet est un grand traducteur de grec : « Le Banquet « «   Platon », « l’ Odyssée » d’Homère, mais aussi traducteur de langue allemande : Goethe, Holderlin, Thomas Mann, (la Mort à Venise, sa première traduction), Musil « ( L’homme sans qualités », d’italien : Guiseppe Ungaretti avec lequel il entretient également une longue correspondance (1946-1970), Léopardi. Son travail de traducteur et de critique tient une place plus importante que sa production poétique, semble-t-il. Il a une certaine méfiance des images : « l’image cadre le réel, distrait le regard, il recherche la parole juste, l’émotion la plus haute »
Durant de nombreuses années, Ph.Jaccottet a collaboré à « La Nouvelle Revue Française » qu’il ouvre à la littérature allemande, tout en publiant des textes dans « La Nouvelle revue de Lausanne » et dans «La Nouvelle gazette de Lausanne » entre 1950 et 1970.
Les années 1970 sont très douloureuses pour le poète, marquées par les décès de ses parents et de Gustave Roud, évoqués dans « Leçons » et « Chants d’en bas », (1977) dans « A la lumière d’hiver » :
« Une stupeur, Déjà ce n’est plus lui,
commençait dans ses yeux : que cela fût Souffle arraché, méconnaissable
possible. Une tristesse aussi ….Qu’on emporte celà
vaste comme ce qui venait sur lui, …Ah, qu’on nettoie ce lieu
qui brisait les barrières de sa vie,
vertes, pleines d’oiseaux (Leçons p.16). (Leçons p27)

Les poèmes du deuil, liant le réel poignant à l’interrogation, la lumière et le deuil, la hantise de la mort (poème 8 dans Chants d’en bas » p.51) « singer la mort à distance est vergogne,
… avoir peur quand il y aura lieu suffit ».

Philippe Jaccottet se penche avec tendresse sur l’enfance, mêlée à la mort :
Dans « Parler », le poème 4, p 46  Dans « Leçons » p.29 :
« le convoi du petit garçon L’enfant, dans ses jouets, choisit, qu’on la dépose… …de l’école au cimetière, sous la pluie … auprès du mort, une barque de terre :
Un chien jaune appelé Pyrame… Le Nil va-t-il couler jusqu’à ce cœur ?
fragments, débris d’années ….

J’ajoute que les auditeurs présents ont tous ressenti et exprimé l’angoisse de l’enfant en la liant, vraisemblablement à un souvenir de Philippe Jaccottet enfant et la leur à travers lui. J’ai pensé aussi au passeur Charon, à sa barque et au chien Cerbère, gardien des Enfers.

Dans ces poésies se décèle un rejet bien normal de la vieillesse, de la décrépitude, de la mort, mais aussi une justesse qui n’exclut pas le doute dans le poème « L’Ignorant » :
« Autrefois,
moi l’effrayé, l’ignorant, vivant à peine,
Me couvrant d’images les yeux,
J’ai prétendu guider mourants et morts… ( Leçons p.11)

Philippe Jaccottet «  se repent plus tard d’avoir écrit ces paroles. Avait-il le droit de s’exprimer, Il aurait un fond de culpabilité suisses, non engagé, car trop jeune durant la guerre «  précise encore André Ughetto.

André Ughetto distingue une réflexion prosaïque puis une sorte d’envol : « plus je vieillis et plus je crois en l’ignorance, plus j’ai vécu moins je possède et moins je règne, et j’attends un à un que les mensonges s’écartent. » Une auditrice formule une certitude : « on sait la transcendance qu’il n’atteint pas », qu’elle rapproche de la position de René Char sur cette question. ( René Char ayant dit un jour à André Ughetto «Je suis un gnostique athée »). André Ughetto répond que Philippe Jaccottet est plutôt un agnostique, il s’interdit d’affirmer quoi que ce soit de ce qu’il ne connait pas. Simone V. le ressent proche de l’animisme. En ce qui me concerne, je ressens fortement la correspondance, entre René Char et Philippe Jaccottet par rapport à l’élément « feu » caractère héraclitéen de certaines poèmes, tel que « Les Gitans » :  il y a un feu sous les arbres , dans son premier recueil.
Philippe Jaccottet ne veut pas passer au-delà de l’interrogation, on reste dans l’hypothèse et non dans la solution dit A. Ughetto. Le débat reste ouvert : « on ressent l’absence de Dieu, on ressent la transcendance et donc le sens de la Terre, ce qui fait le prix des choses »
Au début de son écriture, Jaccottet se pose des questions ; après le refus, dans les cycles suivants, au fur et à mesure il trouve des réponses pour glorifier le présent. A côté de l’horreur, il y a la beauté, on ne doit pas taire mais faire la louange de la vie, dans son sens le plus heureux :
« Soleil, enfin moins timoré, soleil croissant,
Ressoude moi ce cœur » (Joie p.127)
Ou encore « Regarde là courir sur ses jambes toutes nouvelles à la rencontre de l’amour » (p.134)
Une nouvelle jeune auditrice s’interroge sur la réalité de « l’étrangère nue » Est-ce son épouse ? La réponse d’André Ughetto est qu’il ne s’agit pas d’une femme réelle , mais de la femme vampire, mais, dit encore Danielle, une image de la mort Eros/Thanatos, ( correspondance pour moi avec Thomas Mann, fin de  « La Mort à Venise », rappel et sujet de mon mémoire de maîtrise).

Apparaît de plus en plus le côté  positif en dépit de la souffrance et de la mort. La poétique du poète et de l’écrivain cheminent en parallèle avec la peinture d’Anne Marie, très ténue, disponible mais contemplative et bienfaisante (les arbres, les fruits).
A côté de l’horreur, il y a la beauté, rappelle André Ughetto, on ne doit pas taire mais faire la louange de la vie, dans son sens le plus heureux

Jaccottet publie « La semaison », en 1984 chez Gallimard, carnets I, puis II –III, qui regroupe les suivants de 1956 à 1998, suivie d’autres carnets en 2001, pessimisme avoué mais contact avec la nature qui procure confort et confiance..

Philippe Jaccottet a beaucoup voyagé dans sa maturité rappelle André Ughetto. Il a publié en 1993 « Cristal et fumée », notes de voyages évoquant la Grèce, l’Espagne, l’Egypte magnifique mais écrasante ; lui se sent plus proche de la Grèce Il a écrit en prose sur le Liban et sur la Syrie, « où il a vécu des moments très heureux, car à côté de l’horreur, il y a la beauté, on ne doit pas la taire mais faire la louange de la vie, de son sens le plus heureux ». Israël, cahier bleu, est récit où il peut être parfois question de politique car il ne refuse pas l’engagement  : « ce peu de bruit » car il est très transparent à l’actualité mais aussi « Un calme feu », anthologie des poèmes syriens et libanais.

La collection « La Pléïade » va éditer ses œuvres, mais aussi ses écrits de voyages autour de la Méditerranée et en Hollande. De l’avis général des auditeurs présents, ceux-ci seraient heureux que dans l’avenir André Ughetto puisse nous en parler, ce sera aussi passionnant qu’aujourd’hui.

L’écriture poétique de Philippe Jaccottet, (des vers et de la courte prose) est une recherche constante du mot juste (sens de la mesure et du non-dit) : « les champs de blé, ce n’est plus du jaune, pas encore de l’ocre. Ni de l’or. C’est autre chose qu’une couleur » ( La seconde semaison ), « le ton employé, la défiance à l’égard de tout excès, les mots fuient la grandiloquence, le regard, la parole juste plus fugace que la vitesse du vent, voix basse entre indicible et la parole. Ce sont les mots et non la lumière qui surgissent des ténèbres  «  Car au commencement était le Verbe »,  insiste André Ughetto. 

Dans « A la lumière d’hiver » on rencontre le « noyau générateur », et André Ughetto fait la comparaison entre Jaccottet ( le yin), pensée nocturne, et René Char (le yang), l’aspect solaire (cf. Fureur et Mystère). Ph.Jacottet publie en 2011 « L’encre serait de l’ombre » (poèmes et prose (1946-2008). Simone V. évoque les peintures asiatique à l’encre, très inspirées de «aïku », avec dimension métaphysique. Danielle Grégoire nous rappelle la sensibilité à la musique dans « Semaison IV » car Philippe Jaccottet est aussi musicien.


Pour conclure, André Ughetto cite par deux fois Simone Weil  citée par Jaccottet dans « La Semaison » : « toutes les fois que l’on fait vraiment attention, on détruit du mal à soi. »


                                  http://jaccottet.free.fr/bibliojaccottet.htm
      

« LES ONZE » Pierre Michon (Ed. Verdier)
18 Mars 2012 Le réel ou le bluff Monique Bécour
 
    Pierre Michon né à Châtelus-le-Marcheix (Creuse) en 1945.
Elevé par sa mère enseignante, le père parti, dans la maison de ses grands parents, puis pensionnaire à Guéret, il étudie les Lettres à Clermont Ferrand et veut consacrer son mémoire de maîtrise à Antonin Artaud (Le theâtre et son double). Dans les années 1968, il est maoïste. Sans but précis, il rejoint un petit groupe de théâtre et n’exercera jamais aucun métier. Il est boulimique de lectures : Proust, Mallarmé, Faulkner mais surtout Borgès « dont il se sent très proche ». « Ses ruminations sur les vies enfuies et sur les théories écoulées qui sont pour lui comme des vies me fascinent. » dit il dans une interview d’Anne-Sophie Perlat et Franz Johansson.
Il publie « Vies minuscules », à trente huit ans, biographies de certains provinciaux qui auraient pu être de grands personnages. oeuvre qui reçut le prix France Culture en 1984. Il dit encore « qu’on ne choisit pas ce qu’on est, qu’on ne peut pas se faire…Il arrive parfois qu’on ait la chance d’écrire « Vies minuscules », ou bien non…Si je n’avais pas écrit « vies minuscules », je serais certainement dans le métro à faire la manche ».C’est pour cela qu’on peut dire « ou bien ». Jean Pierre Richard parle de « la rhétorique de l’hésitation ». Il écrit sur le registre du visible, les personnages encombrés de symbolique..
  Incertitude de la vie de Pierre Michon qui vit de la charité publique aidé, secouru par sa mère.
 
Pierre Michon publie ensuite « Rimbaud le fils », « demi-fiction sur un écrivain » texte court sur cette destinée vue par les personnages autour de son enfance, dans la province ardennaise ou dans la Creuse pour Michon « avec le thème de la paternité spirituelle et de la paternité biologique qui sont au cœur des deux œuvres ». selon l’ interview,.
Je puis dire, personnellement, que nous retrouvons le même processus chez Victor Segalen, Jean Genêt, tellement d’autres écrivains marqués par Rimbaud.
A trente cinq ans, Michon n’a toujours rien fait, car impossibilité d’écrire.
En 1999, naissance de sa fille et en 2001 sa mère meurt
En 2009, à 63 ans, il publie « Les Onze » qui obtient le « Grand Prix de l’Académie française ».
 
     François-Elie Corentin peintre du XVIIIème siècle doit peindre un tableau « Les onze, » à la manière de Tiepolo, qu’il vénère.
La première partie de l’ouvrage, écrite par Michon en 1993, est la description de la jeunesse de François-Elie Corentin. Ce dernier nait dans la douceur de vivre imaginée du début du 18ème siècle. Il vit dans la légèreté entre sa grand-mère, veuve très riche d’un homme qui s’était enrichi sur l’eau, pour creuser le canal d’Orléans à Montargis, « à l’heure où ses coreligionnaires étaient sur les galères du roi, » qui finit « Ingénieur des turcies et levées de Loire », crées par Colbert. L’homme s’arrête à soixante ans et épouse Juliette « une fillette de vieille noblesse et petite fortune ». Vers 1710, nait Suzanne, la mère de François- Elie sa seule foi et sa seule loi avaient été de placer cette graine avec un intense plaisir dans un ventre blanc à sang bleu »…. » Le vieux n’eut même pas le temps d’en profiter car il mourut presque aussitôt ». La petite Suzanne élevée comme une princesse « de porcelaine » se rendait avec sa mère dans de petits salons littéraires où elle rencontre François Corentin, « jeune poète d’église » , « peintre philosophe, fils d’un maçon Corentin de La Marche venu de La Marche, « sobriquet sans doute attribué par les compagnons » du Devoir, à mon avis. Ce père Corentin excellait dans le mélange de vins violets et d’alcools blancs avec betterave et son fils François, subit la « férule d’un jésuite ou d’un oratorien, et prend à quinze ans le petit collet avec la tonsure symbolique de ces beaux abbés » de l’époque. De la rencontre avec Suzanne naît François- Elie, les hommes de lettres étant de Paris, François, à « peine eut-il joui de la fille » part à Paris. « S’il arrive que les Limousins choisissent les Lettres, les Lettres, elles, ne choisissent pas les Limousins. »
L’enfant, adulé par sa mère et sa grand-mère « qui le dévoraient d’amour », règne sur deux femmes prosternées. « La perte du père ne lui fût pas une souffrance ». La description de cette vie campagnarde du petit malicieux de dix ans est pétillante : il est beau comme le jour et vit dans les jupes énormes, mordorées avec grand panier, que l’on voit dans les tableaux de Watteau, dans une lumière blonde, s’étonnant d’ouvriers limousins refaisant le canal, il répond à sa mère, « belle dame privée d’homme longtemps, » émue de l’émoi qu’elle voit chez les ouvriers : « Ceux là ne font rien, ils travaillent. » Et la belle dame regarde ailleurs parce que la loi est de fer, que le Père universel veille et, parce que Dieu est un chien » leitmotiv qui revient sans cesse : « Diàu ei un tchi ».
Pierre Michon dans la même interview dit « qu’il ne peut pas écrire un seul texte sans me(se) donner la possibilité de placer Dieu. J’ (il) y éprouve une jouissance extrême à employer ces mots, à ce bluff qui n’en est pas un ». Le seul mot du dictionnaire, selon Roland Barthes qui est un gouffre, c’est Dieu ». Michon dit aussi qu’il est interpellé par le pari pascalien.
Bien plus tard, de retour au pays après leur disparition, il dira « elles m’ont tué d’amour mais je le leur ai bien rendu ».
Cette évocation de l’enfant dans les jupes de sa mère m’a fait penser au film de Bergman « Fanny et Alexandre ».
En 2008, quinze ans après, avec beaucoup de difficultés, d’hésitations, Michon reprend l’écriture de son livre. La deuxième partie se déroule sous la Terreur.
Il met en œuvre sa fiction à travers plusieurs procédés littéraires, dans une prose magnifique claire, aérée, empruntant de nombreux mots à l’ancien français, à des métaphores reliant à des passages de l’Histoire Exception faite du premier chapitre car le lecteur est un peu désarçonné par le style de départ et il a tendance à laisser tomber le livre, notamment le portrait de Marat comme le relève Gisèle, ce lecteur, passe comme je l’ai fait, sur deux amorces fines mais non révélatrices à ce moment là. Dès la page 14 : le portrait tardif de Marat attribué à Vivant Denon est un faux ».De même que l’évocation de « deux peintres irrécusables (p.12) Gianbattista Tiepolo et Giandominico Tiepolo son fils ».
 
Procédé principal utilisé : un narrateur s’adresse à un interlocuteur unique « Monsieur » avec lequel « il visite le Musée du Louvre et qu’il attire vers le Pavillon de Flore, tout au bout de la galerie du Bord- de- l’Eau » afin de lui faire découvrir un tableau « Les onze », tout en lui expliquant la vie de François-Elie Corentin, son auteur, « le Tiepolo de la Terreur » et les circonstances qui entourèrent la commande de l’œuvre, dans la nuit de nivôse, dans la sacristie de l’église Saint-Nicolas-des-champs, Proli entouré des dix autres membres du Comité de Salut Public, avec le pain et le vin partagé plagiat du rite eucharistique (coup de patte de Michon fidèle à son pari pascalien).
Les conditions et la finalité de la commande étaient spécifiques : « Personne ne savait encore en nivôse an II, soit autour du 5 Janvier 1794, si Robespierre allait vaincre ou périr. Donc « le joker » de Collot « peindre un tableau où il serait représenté parmi les siens. » L’énigmatique Collot, fait, à mon avis un pari que j’ai qualifié de pascalien, si on accepte l’idée de Robespierre déifié.
« Si Robespierre prenait définitivement le pouvoir on produirait le tableau au grand jour comme preuve éclatante de sa grandeur… Si au contraire, Robespierre chancelait, s’il était à terre, on produirait le tableau comme preuve de son ambition effrénée pour la tyrannie en disant que c’était lui qui l’avait commandé. » !
 
La véracité de cette œuvre est accréditée par une mise en abime avec le fauteuil jaune de Collot décrit dans la séance de la sacristie lors de la commande du tableau « Les Onze », ce fauteuil, étant actuellement au Musée Carnavalet, mais aussi par la citation des douze pages de Michelet sur « Les onze », dans le chapitre III du seizième livre de « L’Histoire de la Révolution française ».
Ces précisions confortent toujours et encore la réalité de ce tableau. « Les Onze » » ne sont pas de la peinture d’Histoire, c’est l’Histoire » (p.132) : comme cela vient de Michelet, c’est l’âme de Michelet qui parle en nous : cela semble donc sortir d’un tableau de Caravage et non de Tiepolo ; de même que les chevaux dans les écuries, près de la sacristie renvoient à la férocité de la Terreur, à la fascination des massacres et des tueries, et évoquent selon Solange et certains de nos lecteurs « Guernica », dans les trois dernières pages épiques, majestueuses du livre.
Le caractère insistant qui se veut probant de cet ouvrage, le collage d’œuvres picturales, depuis Tiepolo peignant à fresco avec un personnage (le petit français) qui figure plus tard dans « Le serment du Jeu de paume » de David, « les Sybilles », le vrai chef d’œuvre de Corentin, le décor que Corentin avait planté pour le spectacle préparé par Collot au théâtre d’Orléans. David qui craignait Corentin parce que c’était un maître, le méprisait parce qu’il était vieux, tiepolien, obsolète mais il l’employait, « l’habit à la nation qu’avait dessiné Corentin en personne sous David , le manteau couleur de fumée d’enfer du tyran, « L’officier de chasseurs » de Géricault, une bataille de Rubens, Füssli qui fit les illustrations de Macbeth, ou « Cauchemar », la jument emblématique, le Tres de Mayo de Goya, la bataille d’Uccello, le Marat assassiné de David, les chasses équestres sculptées des Assyriens de Ninive : bas reliefs au Louvre tant admirés, tout embarque le lecteur dans la crédulité..
Le sujet est emprunté aux barbares de l’époque moderne « passé ou pure fiction, fiction pure puisque passé » (L’Empereur d’Occident).
Nous comprenons alors que Pierre Michon grand admirateur de Borgès qui l’a toujours fasciné en a repris les mêmes procédés.
Anne Frering-Arnaud Vignon)            Présentation du 06/02/2012

Toute une histoire
De Hanan El Cheikh
Paru en 2010

Biographie de l’auteur
HANAN est  née en 1945,dans une famille chiite extrêmement pauvre du SUD-LIBAN.Très jeune , HANAN aime écrire . Elle écrit des articles dans le journal de l’école puis dans d’autres revues. Elle fait une partie de ses études au Caire puis séjourne dans des pays du Golfe.
Dans tous ses romans (traduits en plusieurs langues), les personnages qu’elle crée sont des femmes à forte personnalité , courageuses, combattantes, qui assument leur liberté alors que les usages sont différents.
Enfin, elle décide d’écrire la vie de sa mère et celle -ci est à l’image de ces femmes qu’elle a créées dans ses romans.
Ses ouvrages portent les titres suivants
Femmes de Sable et de myrrhe - paru en Février 1995
Histoire de Zahra - paru en mars 1999
Le Cimetière des rêves -nouvelles parues en Février 2000
Londres mon amour - paru en Mai 2002
Il y a un parallèle dans le chemin de vie des 2 femmes , la mère et la fille.
Elle vit aujourd’hui à Londres
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Les personnages
Le livre comporte de nombreux personnages qu’il est utile de présenter pour la bonne compréhension de l’histoire
Kamleh Personnage central, c’est son histoire. Elle a un frère Kamel de 4 ans son ainé (peu d’impact sur l’histoire).
La mère de Kamleh Elle sera répudiée par son mari tombé amoureux d’une autre femme.Les enfants ont alors 6 et 10 ans .
La mère de Kamleh a déja 4 enfants d’un premier mariage, 2 garçons et 2 filles. Ils vivent à Beyrouth où ils sont mariés.
La fille ainée Manifeh est mariée à Abou Hussein qui aura une place essentielle dans le récit (Beau-frère et 1er mari de Kamleh) .Elle mourra d’une morsure de rat et sera donc remplacée par Kamleh , contre son gré. .
Ibrahim, marié et 2 filles , associé avec Abou Hussein dans les affaires , il sera évincé des affaires par un autre homme et il deviendra finalement conducteur de tram; c’est un garçon sombre, rigoureux et autoritaire avec son demi-frère et sa demi sœur.
Raoufeh mourra très tôt d’une forte fièvre (appendicite) un an après le décès de Manifeh et laissera 5 enfants dont s’occupera la mère.de Kamleh et elle-même.
Hassan (musicien) avec lequel Kamleh s’entend très bien. Il est l’ainé mais est trop doux pour s’imposer.
 Maryam et Inam , 2 des filles de Raoufeh, viendront vivre dans la grande maison et cela changera la vie de Kamleh (P105/106)
Fatmeh la couturière chez qui on envoie Kamleh pour qu’elle apprenne à coudre 
Khadijeh épouse d’Ibrahim et belle soeur de Kamleh participera à son mariage forcé
Mohammed (rencontre avec Kamleh p..73et 74) est un jeune homme de la famille de Fatmeh la couturière . Kamleh va de plus en plus chez Fatmeh chez qui elle se sent très bien , comprise. Un jour où Kamleh chante , Moahmmed l’entend et est séduit .C’est un peu le coup de foudre .Ils ont 13 et 17 ans .Il sera le second mari de Kamleh.
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Prologue
 Dans une voiture fonçant vers New-York Hanan raconte sa propre  histoire , et comment elle a fini par accepter de faire le récit de la vie de sa mère, Kamleh, ce qu’elle avait longtemps refusé pour différentes raisons.L’histoire est racontée à la 1ere personne par Kamleh , et comprend une cinquantaine de chapitres (Les phrases en italiques sont des citations).

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Après un premier chapitre fondateur, intitulé simplement Kamleh, qui nous présente une petite fille d’environ 6 ans déjà courageuse et déterminée courant dans la campagne du Sud Liban, c’est le retour à Beyrouth chez les grands enfants de la mère.
Kamleh va être mise au travail immédiatement , alors que « même les pigeons vont à l’école » (p.55) Elle trime comme un « âne de somme » à s’occuper de ses neveux et nièces et survit grâce au cinéma qu’elle découvre très tôt (avec l’affiche de la Rose Blanche) et grâce à la rencontre qu’elle fait d’un beau jeune homme , Mohammed . Ils ont respectivement 11 et 17 ans. C’est le coup de foudre. Mais elle se fait piéger par une phrase obscure  « Tu seras mon substitut » (p.70) que sa mère et ses sœurs lui font dire devant les hommes de la maison , et sera obligée de ce fait d’épouser son beau-frère Abou Hussein, agé de 18 ans de plus qu’elle.
Le mariage avec Abou-Hussein a lieu quand elle a 14 ans, malgré sa résistance farouche (p.99/100/101) . C’est un véritable viol.
S’ouvre alors une période de 10 années qui vont sans doute être les plus difficiles mais aussi les plus heureuses de sa vie. Elle est d’abord enfermée dans sa maison qu‘elle surnomme «  le terrier de serpents » (p.105) avec un mari qu’elle déteste.  Elle donne naissance à une 1ere petite fille « Fatmeh »  à l’âge de 15 ans. Mais elle s’échappe vite de la maison et cherche à s’amuser de toutes les façons possibles . Elle fréquente assidument le « Cabaret de Mme Nadja » (p118)  et va beaucoup au  cinéma  Elle retrouve Mohammed et l’amour , et ils réussissent à mener une vie de couple dans la chambre de Mohammed. Ce sont 4 années de bonheur marquées en particulier par la naissance de Hanan. N’ayant plus aucun rapport avec son mari Abou Hussein, Kamleh se trouve obligée, pour dissiper le doute, de passer une nuit d’amour avec lui, ce qu’elle vivra comme un viol. Mohammed, poussé par sa famille, voudrait qu’elle divorce, ce qu’elle refuse , à cause de ses enfants, et parcequ’elle a juré fidélité sur le Coran. Elle fait une tentative de suicide.
Mohammed finit par se lasser de la situation , car sa famille l’enjoint de se marier, avec une autre. Il réussit , après de dures négociations, à obtenir le divorce de Abou Hussein.  Kamleh est libre , mais elle aura dû laisser ses enfants à leur père. Ils se marient , elle à environ 25 ans et lui 7 de plus .
Mohammed a une bonne situation dans la police. Kamleh est constamment enceinte , avec la naissance en 8 ans de 3 filles et de 2 garçons. Elle est très heureuse mais elle s’ ennuie un peu, car ses 2 premières filles,lui manquent. Elle regrette quelquefois le temps de leurs jeunes amours , elle et Mohammed. Malheureusement , Mohammed a un accident d’automobile et Kamleh se retrouve veuve à 34 ans.
Elle achète alors une nouvelle maison, place son argent , et reprend goût à la vie en créant « le club des veuves joyeuses « (p.272) .Elle continue à être très courtisée. Elle parvient non sans peine à se libérer de la tutelle de sa belle-famille Elle élève ses 5 enfants , et essaye le plus possible de garder le contact avec ses premières filles Hanan et Fatmeh.  Trois de ses3 filles se marient presque simultanément.
1975 marque le début de la guerre du Liban. Kamleh part pour l’Amérique où se trouvent 2 de ses enfants .Elle se plait , grâce au climat , mais la barrière de la langue fait qu’elle finit pas s’ennuyer. Elle va alors s‘installer au Koweit près de ses filles , mais ne supporte pas non plus cet univers climatisé .Après 16 ans d’absence, « la guerre est finie » (p.290) et elle retourne chez elle . Elle reprend contact avec sa fille Hanan qui entre temps a fait une belle carrière d’écrivain.  Ensemble , elles vont faire un pèlerinage sur les lieux où Kamleh a vécu enfant , et se parlent comme elles ne l’ont jamais fait.
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Epilogue
Kamleh séjourne quelques mois à l’hopital à cause d’un cancer : elle est constamment entourée par ses enfants qui viennent du monde entier. Elle meurt et la voiture qui l’emmene vers sa tombe à coté de Mohammed traverse Beyrouth en passant dans tous les lieux où elle a mené sa vie. C‘est le dernier voyage de la vie. Hanan réfléchit à toute cette histoire , et admire le fait que Kamleh et Mohammed ait pu former un couple aussi uni et heureux alors que Mohammed aimait par-dessus tout la poésie et l’écriture et qu’elle ne savait ni lire ni écrire.


PURGE de SOFI OKSANEN

PURGE         de    SOFI OKSANEN    (édition Stock)           
5 Mars 2012                                     Monique BECOUR
PURGE, traduit en 2010, prix Roman Etranger FNAC,  a obtenu le Fémina étranger en 2011 et le Prix du roman européen. De nombreuses critiques élogieuses ont entouré sa publication, et sa traduction en vingt et une langues.

La double origine de Sofi  OKSANEN, père finlandais et  mère estonienne semble lui poser problème nous disent Anne Marie et Gisèle, deux sœurs,  qui nous font découvrir cette œuvre importante. Sofi OKSANEN, de langue finnoise,  née en 1977 à Jyvaslakylà au Nord d’HelsinskI  suit des études littéraires, puis de dramaturgie à HelsinskI, obtient un doctorat sur la langue finnoise. Elle publie trois romans dont « Les vaches de Staline » , « Baby Jane » non traduit « sur la violence et l’anxiété dans les couples lesbiens » et «  la génération Wiki Leaks » (leaks : les fuites) et « Purge ».Nancy Huston dit de ce  livre « a marvel, a sheer masterpiece, literary genius ».Très engagée, Sofi Oksanen écrit sur l’identité multinationale, sur l’égalité sexuelle, elle se dit bisexuelle.

Avant d'être un roman, Puhdistus, est une pièce nourrie par les recherches de l'auteur sur le viol en temps de conflit. C'est en développant un des personnages que Sofi OKSANEN prend conscience qu 'elle a le matériau pour rédiger un roman. Elle a aussi utilisé les archives d'anciens officiers du KGB et la culture de l’Estonie transmise par ses  parents et grands parents. Nos animatrices la citent : « derrière tout cela , il y avait la peur ». Dans une interview, l’auteur décrit les Estoniens d’anciennes générations qui parlent sous le manteau des diverses occupations subies à travers les décennies : «alors les nappes des tables  se soulèvent », dit elle.

  Sur la quatrième de couverture de l’édition Stock,  Kirkus Reviews dit que ce livre est écrit  «  dans une tonalité qui rappelle « Expiation » d’Ian McEwan ».

 Le roman est traversé par la confrontation de deux femmes  : d’abord deux sœurs Ingel et Aliide en concurrence sur les choses de la vie, du ménage, de la cuisine, de la ferme. Ingel prend le pas sur sa jeune sœur. Elles tombent amoureuses du même homme,  Hans, celui-ci  choisit et épouse l’aînée,  lui donne une fille Linda et Aliide va prendre une revanche terrible dans le temps.

Le récit n'est pas linéaire, il ne suit pas l'ordre chronologique. Les lecteurs sont ballotés entre présent et  passé,
Ils appréhendent l’Histoire de l’Estonie aidés heureusement par la chronologie en fin de livre sur les occupations successives :
La Russie jusqu’en 1917 suivie de la Guerre d’Indépendance jusqu’en 1920 et de la proclamation de la République. Las, alors que l’Allemagne envahit la Pologne fin 1939, l’Armée Rouge pénètre en Estonie et « rapatrie »  certains estoniens vers l’Allemagne, l’URSS incorpore l’Estonie sous le nom de « République socialiste soviétique d’Estonie » et cette fois déporte massivement vers la Sibérie.
En Juillet 1941, violation du pacte germano soviétique par l’Allemagne, nouvelle occupation et extermination de la communauté juive.
En 1944, l’Armée Rouge repousse les nazis et occupe pour la deuxième fois l’Estonie : immigration de russes provenant de l’URSS, collectivisation des campagnes déportations massives en 1949 vers la Sibérie, viennent  Khrouchtchev, en 1985 début de la perestroïka, puis « la Révolution chantante » jusqu’en 1991 où est restaurée « la République d’Estonie » avec le drapeau bleu-noir-blanc et la monnaie la couronne estonienne.

 L’entrelacement des faits, des actes des personnages permet de distiller les informations et la tension dramatique est intense. De plus des textes différents coexistent: le roman mais aussi des extraits du journal de Hans, sauvé par Aliide,  maintenu caché dans la ferme dans des conditions épouvantables et la dernière partie du livre, rappelle Gisèle, est constituée des rapports secrets de Martin aux chefs de réseau KGB et permet de comprendre certains faits restés assez obscurs.

Aliide m’évoque  la « Veuve noire », (lafrodectus mactans), venimeuse, mortelle pour l’homme l’araignée qui tue, mange le mâle et ses opposants. Aliide, devenue la maîtresse femme du domaine, rusée, calculatrice, domine, de façon détournée, Martin  TRUU, son mari agent secret chargé de localiser les criminels d’Etat,  et Hans caché, qu’elle veut tout à elle mais,  lui, son débiteur, la repousse.

Aliide  représente pour Gilbert et Robert, nos lecteurs, le héros tragique, mythique, qui se bat constamment. Elle est, pour d’autres lectrices, la mouche qu’elle pourchasse constamment dans la cuisine, mouche du coche, symbole de la fatalité.  Rude, rugueuse, elle n’est sympathique que dans l’aide qu’elle apporte à Zara,  enfuie du milieu de prostitution où elle est enfermée par Pacha son  proxénète.
 Les scènes de description des maisons d’abattage sont très dures, perversité, maltraitances et cruauté infinies, insoutenables : « les victimes de violences sexuelles en temps de guerre ont des symptômes comparables à ceux des victimes de proxénétisme. J’ai découvert que nous avons de véritables camps de concentration consacrés au viol en plein cœur de l’Europe. Nous avons besoin d’être informés sur ces sujets » dit Sofi OKSANEN dans une interview récente.

Les Estoniens des campagnes, dont Hans,se  regroupent dans un mouvement de résistance dès 1944 « les  frères de la forêt ». J’ai vu un documentaire glorifiant ceux-ci,  sur la chaîne cinq,  il y a quelques temps. Ils construisaient des abris souterrains, des cabanes en rondins de bois et recueillaient des juifs tout en rançonnant des fermes pour la nourriture. Il y était interdit aux femmes de se trouver enceintes,  car problèmes ingérables. J’ai  regretté que ce sujet ne soit pas plus fouillé dans le livre.  Jean rappelle  que les allemands, occupants l'Estonie pendant  la guerre des années 1940, étaient reçus à la table de Ingel et Hans et qu’ils auraient souhaité qu’un d’entre eux s’intéresse à Aliide. Dans le même temps les juifs estoniens étaient exterminés, sans que le roman en fasse mention !

C’est un roman de femmes, écrit par une femme. Aliide refuse d’accepter ouvertement, tout au long du livre, son lien de parenté avec Zara, mais elle la recueille, la réconforte, la cache,  la défend des deux proxénètes et va jusqu’à les tuer  pour la sauver.
Gisèle  fait aussi apparaître la similitude de destinée entre l’ancienne Princesse Augusta du Château de Koluvere proche de la ferme d’ Aliide,  avec Zara, la prostituée qui veut retrouver la grand tante inconnue. Augusta au mari violent,  morte en captivité, en hurlant de malheur. Zara enfuie de la voiture de Pacha, persécuteur, cherche son chemin vers la ferme décrite par sa grand-mère Ingel,.  « Pourquoi personne n’avait aidé la Princesse, pourquoi personne n’avait laissé la princesse sortir du château, alors que ses pleurs étaient connus de tous ? Aide-moi Augusta ? aide  moi à trouver mon chemin ».
Enfin , le portail de la ferme est reconnu, encadré par des saules pleureurs et une grosse pierre :
« Le portail de cette ferme serait-il le commencement de l’histoire de Zara, d’une nouvelle histoire ? ».

Ce livre est à lire absolument, Je l’ai apprécié.  Merci à deux sœurs de nous l’avoir présenté.  Peut-être aura-t-il une suite ? Un film tiré de « PURGE » paraîtra en 2012, produit par  Markus Selin.

"Ana Non " de Agustin gomez Arcos

                              "Ana Non" de Agustin Gomez-Arcos

Agustin Gomez-Arcos entreprend de raconter le destin d'une femme: Ana, dont l'existence est niée puisque le titre complet de roman est "Ana Non" et qu'il se termine par la phrase: "Des non".
Qui sont ces non? les noms d'Ana et son mari et de ses fils. Or au cours de ces 310 pages l'auteur a bien donné vie à Ana et aux siens. Parce que ce récit, où le réel et l'allégorie se côtoient, exprime la volonté d'effacer la république espagnole de 1931-1936 en même temps que la persistance de cette république; dût-elle apparaître sous les traits d'une pauvre vieille et d'un aveugle chanteur de "romances". Tous deux étant d'ailleurs la réincarnation du couple mythique du roman de Galdos: "Miséricorde". Bénina comme Ana grandit dans son être au fur et à mesure que son apparence se détériore.
Car c'est bien de l'Espagne dont il s'agit ici et de ses deux visages: celui des vainqueurs dont les noms des morts figurent sur le mausolée"del valle de los caidos" et celui des vaincus condamnés à  l'oubli, à la prison ou à l'exil.
Parlant du "Tormes": rivière-lyre ,Trinidad explique: "Tout ce qu'il y a de plus noble et de plus misérable dans l'histoire de notre pays  est passé par ici; à propos de Salamanque fondée au XIIIe siècle il parle d'un noyau de répression et de culture.
Le personnage de "Jesus" le petit, le seul de la famille, Paücha, à savoir lire et écrire, m'a évoqué la figure du berger poète Miguel Hernandez mort à 34 ans dans une prison franquiste. Voici une strophe de son poème "avant la haine"écrit en prison:

"Il n'est point de prison pour l'homme
Nul ne peut me ligoter définitivement
Ce monde de fers et de chaînes
M'est lointain et insignifiant
Car qui tenaille un sourire
Qui incarcère la voix?"

Agustin Gomez-Arcos cite Unamuno répliquant au général Millan-Astray: "Vous vaincrez. Vous ne convaincrez pas ! "
Pendant combien de temps la voix du juge Garzon sera-t-elle étouffée?

Christiane VINCENT

STELES de Victor SEGALEN (1878-1919)
15 Janvier 2012 Monique Bécour

Joëlle GARDES, Professeur à La Sorbonne, nous présente l’œuvre de Victor SEGALEN, un des plus grands écrivains de langue française à partir de St John Perse. STELES de Victor SEGALEN figurait au programme de l’agrégation dans les années 1980, cependant il se révèle très peu connu des personnes de notre groupe. Il fait l’objet d’une thèse remarquable d’Henri BOUILLIER en 1961 pour le Doctorat ès Lettres, d’une édition critique en 1963 (Plon), nouvelle édition en1986 au Mercure de France, et d’une critique de François Julien qu’évoque Joëlle Gardes..
Les lieux de vie ont une très grande importance pour SEGALEN et il faut noter quatre naissances chez cet auteur :
Première naissance, en Bretagne, à Brest dans une famille casanière, « héberluée ». Il pèse sur toute la famille catholique la culpabilité de la grand-mère, « fille-mère », il semble aussi que le petit Victor soit un enfant trouvé. Il suit ses classes chez les Jésuites à Brest et y apprend la puissance de la rhétorique.
Blessé par sa mère qui lui refuse d’épouser Marie Gailhac dont il s’est épris, il s’éloigne et rompt avec le milieu breton, d’où failles et cicatrices. Il n’aime pas la mer, mais plus tard le fleuve sera pour lui une des composantes de l’exotisme. Rebelle, début de parcours ressemblant à celui de Rimbaud.
En 1895, il prépare à Brest le concours d’entrée de l’Ecole de Santé navale de Bordeaux qu’il intègre en 1898.. Il rencontre Huysmans en 1899.

Deuxième naissance : Médecin de la Marine. En 1902, sa thèse de doctorat en médecine porte sur « L’observation médicale chez les écrivains naturalistes » (publiée aujourd’hui sous le titre « Les cliniciens ès lettres »), sujet dont il discute avec le poète Saint-Pol Roux et Rémy de Gourmont, qui va en publier une partie dans « Le Mercure de France » sous le titre « Les Synesthésies et l’Ecole symboliste ». Première expérience de l’opium suivie d’autres, plus tard, en Océanie et en Chine. Rémy de Gourmont lui parle de Gauguin en 1902 Il est nommé médecin, à Toulon il attend une affectation lointaine : ce sera Tahiti, il s’embarque, et découvre enfin les Tuamotu, puis Papeete et la civilisation Maorie « ici comme ailleurs, la race se meurt ».
 
Troisième naissance : « LE JOUIR » en raison de «La maison du Jouir » peint en 1901 par Gauguin à Atuana (Marquises). Déferlement de la sensualité. Gauguin vient de mourir aux îles Marquises quelques mois auparavant mais SEGALEN consulte chez le Gouverneur, les papiers, carnets, croquis du peintre, il achète sept toiles dont «Le village breton sous la neige » (au Louvre), des panneaux sculptés : « Je puis dire n’avoir rien vu du pays et de ses Maoris avant d’avoir parcouru et presque vécu les croquis de Gauguin », écrit-il à Daniel de Monfreid. En Juin 1904, parait au Mercure de France un article de SEGALEN « Gauguin dans son dernier décor ».
Très sensibilisé par l’EXOTISME :il rédige « Journal des Isles » il prend des notes pour son « Essai sur l’exotisme », non terminé, puis approfondit ce thème dans son premier livre « Les Immémoriaux » (1907) sous le nom de Max Anély, rencontre avec le différent, l’Autre, il se dépouille et renait à chaque fois. : « écartez le banal, le cocotier et le chameau, car l’exotisme c’est la rencontre de l’Autre »
Autre sensualité si discrète dans « René Leys », ( roman paru en 1922, sur la Cité interdite de Pékin et portrait rocambolesque de Maurice Roy, d’après « Les annales secrètes», sensualité notamment dans la description fine du « Palais des Délices Temporelle » « seul le cinquième sens, le goût est satisfait ». Les noms choisis des hôtesses « Jade aux cinq couleurs, » « Sœur minuscule », « Patience expérimentée », Montagne fleurie, « Pureté indiscutable » présageaient pour les visiteurs bien des promesses très éloignées du voyeurisme scatologique prétendu littéraire, même pas érotique, de certains de nos contemporains.
De retour en France, en congé en 1905, il obtient un poste de médecin à l’école des mousses jusqu’en 1908. Il s’initie au bouddhisme, admire Rimbaud et publie « Le double Rimbaud » en 1906 au Mercure de France. Comparatiste, je relève que plus tard René Char, inspiré, dans « La fontaine narrative » écrira : « Tu as bien fait de partir Arthur Rimbaud », « correspondances » poétique » entre deux écrivains..
 
: Quatrième naissance : LA CHINE en 1909.
En 1908, Segalen s’était mis à l’étude de la langue chinoise aux « Langues Orientales ». Il obtient son diplôme d’élève interprète de la Marine, il part en expédition avec Gilbert de Voisins et Jean Lartigue en Chine où il rencontre Claudel auquel il dédiera « Stèles ». Durant six mois, les trois amis visitent les provinces de Shansi, du Shaanxi jusqu’au Sichan, descendent le Yangtseu sur une jonque qui lui inspirera un beau texte : « Le Grand Fleuve ». Il est détaché en Chine de 1909 à 1914.
Victor Segalen n’est pas un écrivain du voyage mais un écrivain à la recherche de sa propre densité, constamment à la recherche de son Moi profond, universel ; la Vie, une étape suivie de la Mort. Ses pôles sont La Vue intérieure (La Connaissance) et la Sensation (l’Action).
Celui qui veut tout éprouver vit en deux contraintes antithétiques, donc malaise constant entre plusieurs visions philosophiques : le Pré socratique via Nietzche, le taoïsme, d’où opposition entre l’Etre et le Multiple, donc l’éparpillement, l’éclatement ou le pulvérisé, Héraclite inspirant aussi René Char. Le philosophe Schopenhauer également présent pour Segalen car l’ART EST LE SEUL MOYEN DE CONNAISSANCE. Nous retrouvons l’idée du Chet, du Surhomme (comme pour René Char ou pour St John Perse dans « Anabase » . Segalen déteste la Révolution, donc non engagé politique cependant comme René Char plus tard.
 
Segalen n’aborde l’écriture qu’à travers « les arts intercesseurs ». Il est extrêmement doué : il dessine, peint, compose de la musique et pousse son sens artistique à travers l’écriture.
Le premier art intercesseur est la peinture. « Il n’est pas trop artiste pour goûter le réel ». Le réel c’est à travers le dedans de l’Autre, à travers son mystère et il voit Tahiti à travers Gauguin : avant lui, nulle image de Tahiti ou d’un Maori n’était arrivée en Europe. Il apprécie les traits mystérieux de cette race : le Sensible..
J’énonce l’idée selon laquelle certains universitaires ou critiques avancent que la peinture de Gauguin va conduire Segalen à « l’Exphrasis » (qui est une description d’un usage particulier avec comme exemple, la description d’un tableau, la Salomé de Gustave Moreau dans « A Rebours » de Huysmans.). Joëlle Gardes réfute totalement ce point de vue.
Pour Segalen, le contact avec la peinture chinoise, la pensée de Nietzche engendre la Clairvoyance plus que la Connaissance. Les dieux sont morts, le « Grand Pan » (l’incarnation de l’Univers et du grand Tout pour les philosophes) est mort et il n’y a donc pas de transcendance. S’il y a du divin c’est de l’homme et pas ailleurs.
 
Le deuxième art intercesseur est la musique
Dès 1906, Segalen avait présenté à Claude Debussy une collaboration pour l’écriture d’un opéra sur son poème « Siddhârta ». Debussy lui propose plutôt un projet sur le mythe d’Orphée. Segalen compose des Odes, œuvres poétiques qu’il cherche à transposer sous une autre forme, contact entre l’écriture et les autres Arts. En 1907, paraît dans le « Mercure musical » : « Voix mortes, musique maori ». Il travaille encore sur l’épopée « Le Maître du jouir » dont le héros serait Gauguin..

STELES : Segalen cherche une « chine des formes » peu connue et hautaine. Il croit profondément que la forme est créatrice de contenu. Il donne une forme comme Baudelaire décrit d’abord l’albatros, puis le poète.
Les « STELES », correspondent à l’ « Haïku » poème japonais de trois vers en dix sept syllabes, donc esthétique entre horizontalité et verticalité ; elles permettent la clairvoyance qui est déjà de la peinture. Les stèles sont rectangulaires et sur l’édition originale du texte, en papier de Corée, pliage en portefeuille figure l’encadrement de la stèle en bois. Leur composition suit un quadrillage de l’espace chinois, leur direction n’est pas indécise mais concertée. C’est une transposition des stèles originales, disposées sur le bord des chemins sur le passage de la route liée à l’Empire du Milieu.
Face au midi, la Stèle, porte les décrets, les textes officiels ; face au Nord, les stèles amicales ; vers l’est sont les stèles amoureuses et vers l’Ouest ensanglanté, les violentes, les guerrières, poèmes du soleil couchant…D’autres désignent le Milieu, la Chine et l’Empereur du Milieu.
L’épigraphe en chinois, des textes mais non pas la traduction du poème. Les poèmes ou idéogrammes sont courts, densité de la pierre suggérée : « remplir les blancs avec recherche de mots courts » dit Joëlle Gardes. L’idéogramme monosyllabe fait coller le mot à la chose. La stèle sous forme d’image qui est celle de la peau (gravée en creux), la peau de l’image de la pierre avec impassibilité, m’a évoqué les tatouages brodés des maoris de Nouvelle Zélande, ( leur flèche en bois sculpté au faîte des grandes cases claniques des chefferies) des îles de Nouvelle Calédonie, ( moins typiques de nos jours en Polynésie).
Transposition proche de l’hermétisme, donc de la pensée poétique. Il y a opposition entre le divers et l’unité : le pouvoir de concevoir l’Autre, encore une fois. Il cherche à transposer une forme Autre. Dans cette rencontre va s’établir le mystérieux qui n’est pas le mystère, synthèse d’opacité et de transparence, moment où l’on retrouve la pensée héraclitéenne, telle celle retrouvée chez Char : « l’exaltante alliance des contraires » -(Partage formel XV). Segalen n’est ni dans le réel (les lignes de la connaissance dans lesquelles il couche le corps subtil du poème) (idem aphorisme VII), ni dans l’imaginaire, « susceptible aussi d’action » (Feuillets d’Hypnos 18) qui n’est pas l’invention mais la marche vers l’absolu. Le désir doit demeurer désir, ce qui compte dans la pensée héraclitéenne
Dans le poème « Char emporté », Segalen, le Seigneur est l’allégorie de la Sécurité, de la Raison ; la fin, c’est la limite du fond, du monde, l’enfermement. Les cavales intérieures conduisent le poète vers la tentation de l’Absolu, « La licorne me traîne je ne sais plus où » ; de corpulents chevaux tiennent l’horizon, les repères sont là : « Je sais pourtant les pistes familières, le lieu où la Rouge hennit, où la Maigre bute … je touche aux limites..» : l’horreur débouche sur la mort
Dans « Cité violette interdite » n’ont été retenus que les traits susceptibles d’amener à la Vie intérieure. Bouillier écrit que « Segalen c’est la recherche de l’éternité », mais aussi évocation de la ville de Pei-king (capitale du Nord,) dont les caractères sont inscrits « dans la ville Intérieure » près de l’aqueduc, : dans la cité souterraine « l’enceinte hautaine, la Conquérante aux âpres remparts, aux redans, aux châteaux d’angles pour mes bons défenseurs ». L’explication nous en est donnée dans « René Leys » ( Poche n°16051-éd.1999), la Cité « centrale, souterraine…pleine d’eaux mortes ».
La fadeur de l’eau, éloge extrêmement important dans la pensée chinoise, c’est, dit François Jullien, « cette sorte d’immanence, le fond des choses qui ne s’éprouve pas dans la transcendance, dans l’horizontalité du monde mais dans l’eau du lac qui n’a pas de goût reconnaissable. Elle a des vertus contradictoires, pleine de possibles » d’où découle la comparaison dans le poème « Mon amante a les vertus de l’eau » : dans la première strate pour le poète en quête d’inspiration tous les possibles sont permis alors que dans la deuxième strate, la description de l’amour est décevant, « l’eau jetée sur les charbons rouges » pour se terminer négativement « et j’avale une poignée de boue » .
Joëlle Gardes insiste beaucoup sur « l’idée aristotélicienne d’opposer le poète au rhéteur », il faut « chercher les virtualités et non ce qui existe », dit elle.. Dans le poème « La passe », l’allégorie est traduite, l’obstacle, le seuil, à franchir dans le premier verset, dans le deuxième le champ des possibles, dans le troisième, obstacle franchi. Le quatrième, promesses réalisées en termes de joie qui explose en se retournant. Ce qui compte c’est la pensée héraclitéenne, « le poème, l’amour du désir demeuré désir » (René Char, Partage formel, 30), la force vivante du désir qui nous pousse à changer le monde autour de nous ou encore ne jamais aller au bout de son désir, ceci et son contraire.
Dans « Moment », Joëlle Gardes relève la régularité des versets mais signale que le rythme est cassé par une variation, l’allégorie du Milieu, alors tout s’ouvre, et l’on passe dans l’arrière monde. Recherche du Moi profond comme dans « Sans marque de règne » également, donc fusion entre les présocratiques et la philosophie chinoise
 
« La poésie est du côté de la philosophie qui dit, non pas ce qui est mais ce qui pourrait être » rappelle en conclusion Joëlle Gardes