"Ana Non " de Agustin gomez Arcos

                              "Ana Non" de Agustin Gomez-Arcos

Agustin Gomez-Arcos entreprend de raconter le destin d'une femme: Ana, dont l'existence est niée puisque le titre complet de roman est "Ana Non" et qu'il se termine par la phrase: "Des non".
Qui sont ces non? les noms d'Ana et son mari et de ses fils. Or au cours de ces 310 pages l'auteur a bien donné vie à Ana et aux siens. Parce que ce récit, où le réel et l'allégorie se côtoient, exprime la volonté d'effacer la république espagnole de 1931-1936 en même temps que la persistance de cette république; dût-elle apparaître sous les traits d'une pauvre vieille et d'un aveugle chanteur de "romances". Tous deux étant d'ailleurs la réincarnation du couple mythique du roman de Galdos: "Miséricorde". Bénina comme Ana grandit dans son être au fur et à mesure que son apparence se détériore.
Car c'est bien de l'Espagne dont il s'agit ici et de ses deux visages: celui des vainqueurs dont les noms des morts figurent sur le mausolée"del valle de los caidos" et celui des vaincus condamnés à  l'oubli, à la prison ou à l'exil.
Parlant du "Tormes": rivière-lyre ,Trinidad explique: "Tout ce qu'il y a de plus noble et de plus misérable dans l'histoire de notre pays  est passé par ici; à propos de Salamanque fondée au XIIIe siècle il parle d'un noyau de répression et de culture.
Le personnage de "Jesus" le petit, le seul de la famille, Paücha, à savoir lire et écrire, m'a évoqué la figure du berger poète Miguel Hernandez mort à 34 ans dans une prison franquiste. Voici une strophe de son poème "avant la haine"écrit en prison:

"Il n'est point de prison pour l'homme
Nul ne peut me ligoter définitivement
Ce monde de fers et de chaînes
M'est lointain et insignifiant
Car qui tenaille un sourire
Qui incarcère la voix?"

Agustin Gomez-Arcos cite Unamuno répliquant au général Millan-Astray: "Vous vaincrez. Vous ne convaincrez pas ! "
Pendant combien de temps la voix du juge Garzon sera-t-elle étouffée?

Christiane VINCENT

STELES de Victor SEGALEN (1878-1919)
15 Janvier 2012 Monique Bécour

Joëlle GARDES, Professeur à La Sorbonne, nous présente l’œuvre de Victor SEGALEN, un des plus grands écrivains de langue française à partir de St John Perse. STELES de Victor SEGALEN figurait au programme de l’agrégation dans les années 1980, cependant il se révèle très peu connu des personnes de notre groupe. Il fait l’objet d’une thèse remarquable d’Henri BOUILLIER en 1961 pour le Doctorat ès Lettres, d’une édition critique en 1963 (Plon), nouvelle édition en1986 au Mercure de France, et d’une critique de François Julien qu’évoque Joëlle Gardes..
Les lieux de vie ont une très grande importance pour SEGALEN et il faut noter quatre naissances chez cet auteur :
Première naissance, en Bretagne, à Brest dans une famille casanière, « héberluée ». Il pèse sur toute la famille catholique la culpabilité de la grand-mère, « fille-mère », il semble aussi que le petit Victor soit un enfant trouvé. Il suit ses classes chez les Jésuites à Brest et y apprend la puissance de la rhétorique.
Blessé par sa mère qui lui refuse d’épouser Marie Gailhac dont il s’est épris, il s’éloigne et rompt avec le milieu breton, d’où failles et cicatrices. Il n’aime pas la mer, mais plus tard le fleuve sera pour lui une des composantes de l’exotisme. Rebelle, début de parcours ressemblant à celui de Rimbaud.
En 1895, il prépare à Brest le concours d’entrée de l’Ecole de Santé navale de Bordeaux qu’il intègre en 1898.. Il rencontre Huysmans en 1899.

Deuxième naissance : Médecin de la Marine. En 1902, sa thèse de doctorat en médecine porte sur « L’observation médicale chez les écrivains naturalistes » (publiée aujourd’hui sous le titre « Les cliniciens ès lettres »), sujet dont il discute avec le poète Saint-Pol Roux et Rémy de Gourmont, qui va en publier une partie dans « Le Mercure de France » sous le titre « Les Synesthésies et l’Ecole symboliste ». Première expérience de l’opium suivie d’autres, plus tard, en Océanie et en Chine. Rémy de Gourmont lui parle de Gauguin en 1902 Il est nommé médecin, à Toulon il attend une affectation lointaine : ce sera Tahiti, il s’embarque, et découvre enfin les Tuamotu, puis Papeete et la civilisation Maorie « ici comme ailleurs, la race se meurt ».
 
Troisième naissance : « LE JOUIR » en raison de «La maison du Jouir » peint en 1901 par Gauguin à Atuana (Marquises). Déferlement de la sensualité. Gauguin vient de mourir aux îles Marquises quelques mois auparavant mais SEGALEN consulte chez le Gouverneur, les papiers, carnets, croquis du peintre, il achète sept toiles dont «Le village breton sous la neige » (au Louvre), des panneaux sculptés : « Je puis dire n’avoir rien vu du pays et de ses Maoris avant d’avoir parcouru et presque vécu les croquis de Gauguin », écrit-il à Daniel de Monfreid. En Juin 1904, parait au Mercure de France un article de SEGALEN « Gauguin dans son dernier décor ».
Très sensibilisé par l’EXOTISME :il rédige « Journal des Isles » il prend des notes pour son « Essai sur l’exotisme », non terminé, puis approfondit ce thème dans son premier livre « Les Immémoriaux » (1907) sous le nom de Max Anély, rencontre avec le différent, l’Autre, il se dépouille et renait à chaque fois. : « écartez le banal, le cocotier et le chameau, car l’exotisme c’est la rencontre de l’Autre »
Autre sensualité si discrète dans « René Leys », ( roman paru en 1922, sur la Cité interdite de Pékin et portrait rocambolesque de Maurice Roy, d’après « Les annales secrètes», sensualité notamment dans la description fine du « Palais des Délices Temporelle » « seul le cinquième sens, le goût est satisfait ». Les noms choisis des hôtesses « Jade aux cinq couleurs, » « Sœur minuscule », « Patience expérimentée », Montagne fleurie, « Pureté indiscutable » présageaient pour les visiteurs bien des promesses très éloignées du voyeurisme scatologique prétendu littéraire, même pas érotique, de certains de nos contemporains.
De retour en France, en congé en 1905, il obtient un poste de médecin à l’école des mousses jusqu’en 1908. Il s’initie au bouddhisme, admire Rimbaud et publie « Le double Rimbaud » en 1906 au Mercure de France. Comparatiste, je relève que plus tard René Char, inspiré, dans « La fontaine narrative » écrira : « Tu as bien fait de partir Arthur Rimbaud », « correspondances » poétique » entre deux écrivains..
 
: Quatrième naissance : LA CHINE en 1909.
En 1908, Segalen s’était mis à l’étude de la langue chinoise aux « Langues Orientales ». Il obtient son diplôme d’élève interprète de la Marine, il part en expédition avec Gilbert de Voisins et Jean Lartigue en Chine où il rencontre Claudel auquel il dédiera « Stèles ». Durant six mois, les trois amis visitent les provinces de Shansi, du Shaanxi jusqu’au Sichan, descendent le Yangtseu sur une jonque qui lui inspirera un beau texte : « Le Grand Fleuve ». Il est détaché en Chine de 1909 à 1914.
Victor Segalen n’est pas un écrivain du voyage mais un écrivain à la recherche de sa propre densité, constamment à la recherche de son Moi profond, universel ; la Vie, une étape suivie de la Mort. Ses pôles sont La Vue intérieure (La Connaissance) et la Sensation (l’Action).
Celui qui veut tout éprouver vit en deux contraintes antithétiques, donc malaise constant entre plusieurs visions philosophiques : le Pré socratique via Nietzche, le taoïsme, d’où opposition entre l’Etre et le Multiple, donc l’éparpillement, l’éclatement ou le pulvérisé, Héraclite inspirant aussi René Char. Le philosophe Schopenhauer également présent pour Segalen car l’ART EST LE SEUL MOYEN DE CONNAISSANCE. Nous retrouvons l’idée du Chet, du Surhomme (comme pour René Char ou pour St John Perse dans « Anabase » . Segalen déteste la Révolution, donc non engagé politique cependant comme René Char plus tard.
 
Segalen n’aborde l’écriture qu’à travers « les arts intercesseurs ». Il est extrêmement doué : il dessine, peint, compose de la musique et pousse son sens artistique à travers l’écriture.
Le premier art intercesseur est la peinture. « Il n’est pas trop artiste pour goûter le réel ». Le réel c’est à travers le dedans de l’Autre, à travers son mystère et il voit Tahiti à travers Gauguin : avant lui, nulle image de Tahiti ou d’un Maori n’était arrivée en Europe. Il apprécie les traits mystérieux de cette race : le Sensible..
J’énonce l’idée selon laquelle certains universitaires ou critiques avancent que la peinture de Gauguin va conduire Segalen à « l’Exphrasis » (qui est une description d’un usage particulier avec comme exemple, la description d’un tableau, la Salomé de Gustave Moreau dans « A Rebours » de Huysmans.). Joëlle Gardes réfute totalement ce point de vue.
Pour Segalen, le contact avec la peinture chinoise, la pensée de Nietzche engendre la Clairvoyance plus que la Connaissance. Les dieux sont morts, le « Grand Pan » (l’incarnation de l’Univers et du grand Tout pour les philosophes) est mort et il n’y a donc pas de transcendance. S’il y a du divin c’est de l’homme et pas ailleurs.
 
Le deuxième art intercesseur est la musique
Dès 1906, Segalen avait présenté à Claude Debussy une collaboration pour l’écriture d’un opéra sur son poème « Siddhârta ». Debussy lui propose plutôt un projet sur le mythe d’Orphée. Segalen compose des Odes, œuvres poétiques qu’il cherche à transposer sous une autre forme, contact entre l’écriture et les autres Arts. En 1907, paraît dans le « Mercure musical » : « Voix mortes, musique maori ». Il travaille encore sur l’épopée « Le Maître du jouir » dont le héros serait Gauguin..

STELES : Segalen cherche une « chine des formes » peu connue et hautaine. Il croit profondément que la forme est créatrice de contenu. Il donne une forme comme Baudelaire décrit d’abord l’albatros, puis le poète.
Les « STELES », correspondent à l’ « Haïku » poème japonais de trois vers en dix sept syllabes, donc esthétique entre horizontalité et verticalité ; elles permettent la clairvoyance qui est déjà de la peinture. Les stèles sont rectangulaires et sur l’édition originale du texte, en papier de Corée, pliage en portefeuille figure l’encadrement de la stèle en bois. Leur composition suit un quadrillage de l’espace chinois, leur direction n’est pas indécise mais concertée. C’est une transposition des stèles originales, disposées sur le bord des chemins sur le passage de la route liée à l’Empire du Milieu.
Face au midi, la Stèle, porte les décrets, les textes officiels ; face au Nord, les stèles amicales ; vers l’est sont les stèles amoureuses et vers l’Ouest ensanglanté, les violentes, les guerrières, poèmes du soleil couchant…D’autres désignent le Milieu, la Chine et l’Empereur du Milieu.
L’épigraphe en chinois, des textes mais non pas la traduction du poème. Les poèmes ou idéogrammes sont courts, densité de la pierre suggérée : « remplir les blancs avec recherche de mots courts » dit Joëlle Gardes. L’idéogramme monosyllabe fait coller le mot à la chose. La stèle sous forme d’image qui est celle de la peau (gravée en creux), la peau de l’image de la pierre avec impassibilité, m’a évoqué les tatouages brodés des maoris de Nouvelle Zélande, ( leur flèche en bois sculpté au faîte des grandes cases claniques des chefferies) des îles de Nouvelle Calédonie, ( moins typiques de nos jours en Polynésie).
Transposition proche de l’hermétisme, donc de la pensée poétique. Il y a opposition entre le divers et l’unité : le pouvoir de concevoir l’Autre, encore une fois. Il cherche à transposer une forme Autre. Dans cette rencontre va s’établir le mystérieux qui n’est pas le mystère, synthèse d’opacité et de transparence, moment où l’on retrouve la pensée héraclitéenne, telle celle retrouvée chez Char : « l’exaltante alliance des contraires » -(Partage formel XV). Segalen n’est ni dans le réel (les lignes de la connaissance dans lesquelles il couche le corps subtil du poème) (idem aphorisme VII), ni dans l’imaginaire, « susceptible aussi d’action » (Feuillets d’Hypnos 18) qui n’est pas l’invention mais la marche vers l’absolu. Le désir doit demeurer désir, ce qui compte dans la pensée héraclitéenne
Dans le poème « Char emporté », Segalen, le Seigneur est l’allégorie de la Sécurité, de la Raison ; la fin, c’est la limite du fond, du monde, l’enfermement. Les cavales intérieures conduisent le poète vers la tentation de l’Absolu, « La licorne me traîne je ne sais plus où » ; de corpulents chevaux tiennent l’horizon, les repères sont là : « Je sais pourtant les pistes familières, le lieu où la Rouge hennit, où la Maigre bute … je touche aux limites..» : l’horreur débouche sur la mort
Dans « Cité violette interdite » n’ont été retenus que les traits susceptibles d’amener à la Vie intérieure. Bouillier écrit que « Segalen c’est la recherche de l’éternité », mais aussi évocation de la ville de Pei-king (capitale du Nord,) dont les caractères sont inscrits « dans la ville Intérieure » près de l’aqueduc, : dans la cité souterraine « l’enceinte hautaine, la Conquérante aux âpres remparts, aux redans, aux châteaux d’angles pour mes bons défenseurs ». L’explication nous en est donnée dans « René Leys » ( Poche n°16051-éd.1999), la Cité « centrale, souterraine…pleine d’eaux mortes ».
La fadeur de l’eau, éloge extrêmement important dans la pensée chinoise, c’est, dit François Jullien, « cette sorte d’immanence, le fond des choses qui ne s’éprouve pas dans la transcendance, dans l’horizontalité du monde mais dans l’eau du lac qui n’a pas de goût reconnaissable. Elle a des vertus contradictoires, pleine de possibles » d’où découle la comparaison dans le poème « Mon amante a les vertus de l’eau » : dans la première strate pour le poète en quête d’inspiration tous les possibles sont permis alors que dans la deuxième strate, la description de l’amour est décevant, « l’eau jetée sur les charbons rouges » pour se terminer négativement « et j’avale une poignée de boue » .
Joëlle Gardes insiste beaucoup sur « l’idée aristotélicienne d’opposer le poète au rhéteur », il faut « chercher les virtualités et non ce qui existe », dit elle.. Dans le poème « La passe », l’allégorie est traduite, l’obstacle, le seuil, à franchir dans le premier verset, dans le deuxième le champ des possibles, dans le troisième, obstacle franchi. Le quatrième, promesses réalisées en termes de joie qui explose en se retournant. Ce qui compte c’est la pensée héraclitéenne, « le poème, l’amour du désir demeuré désir » (René Char, Partage formel, 30), la force vivante du désir qui nous pousse à changer le monde autour de nous ou encore ne jamais aller au bout de son désir, ceci et son contraire.
Dans « Moment », Joëlle Gardes relève la régularité des versets mais signale que le rythme est cassé par une variation, l’allégorie du Milieu, alors tout s’ouvre, et l’on passe dans l’arrière monde. Recherche du Moi profond comme dans « Sans marque de règne » également, donc fusion entre les présocratiques et la philosophie chinoise
 
« La poésie est du côté de la philosophie qui dit, non pas ce qui est mais ce qui pourrait être » rappelle en conclusion Joëlle Gardes
 
 
« ANA NON »  de Agustin GOMEZ –ARCOS 9 Janvier 2012 Monique Bécour
J’ai trouvé beaucoup d’intérêt dans deux épisodes particuliers : d’abord celui où Ana et Trinidad arrivent suivant le fil rouge imaginaire qui traverse ce livre, lors de leur chemin de croix, le long de la voie ferrée à « El Valle de los Caïdos », la Vallée des Tombés, l’immense vallée enlaidie, transmuée en monument de gloire et de victoire, le mémorial, aux républicains, sans aucun nom des soldats tombés, «  la croix est aussi haute que le vol des corbeaux. Elle s’élève jusqu’aux aigles.. Une pierre verticale qui monte vers le ciel, fermement. ». Ana ajoute : « Dieu n’est pas crucifié sur ses bras, elle est nue » et Trinidad ajoute : « Croix-épée, enfoncée dans la terre après la victoire, croix de force ! ».
Ana, la vue d’un soldat républicain, fouille les lettres, les mots, les saints, les couronnes de pierre, les symboles, toutes sortes de signes : les noms de ses morts n’y sont pas. Trinidad lui explique que des milliers de prisonniers ont travaillé à la construction de l’édifice, peut-être ses fils : «  beaucoup y ont laissé leurs os mêlés au béton. ». Il lui confirme «  qu’ un républicain, un rouge, n’a pas de patrie, pas de postérité »
Enfin, le deuxième épisode que j’ai retenu est celui où Ana est recueillie par le directeur d’un cirque miteux « le Grand cirque universel » qu’elle accompagne vers le Nord, logée dans un des trois compartiments de la caravane du directeur, avec une vieille guenon, un caniche aux dents acérées, un perroquet qui pique et une chèvre. La deuxième cabine est la demeure du « phénomène » qui se livre durant le voyage « à des méditations cosmiques».
Dans la troisième cabine, « la grosse égérie sur maquillée » raconte bruyamment des anecdotes salaces au Directeur. Lorsque «  tous deux font la fête » en buvant du vin épais, Ana est contrainte de se réfugier à la place du mort dans la jeep d’accompagnement. L’égérie « rondeurs grasses couvertes de paillettes, juchée sur des talons, araignée monstrueuse, » qui annonce le programme, est séduite par un éleveur de taureaux ::    « l’héritage insolite de présentatrice » échoit désormais à Ana, travestie par la naine avec de la soie et des plumes : « Pourquoi la Mort la laisse-t-elle profaner ses souvenirs-sanctuaires ? » Cette évocation du film consacré à Maria Montes est très réussie.
Cependant, un intervenant, annonce être resté à côté du roman, il le voit comme roman de la rédemption, mélange métaphorique, dénonçant la force corrosive du décorum de l’Eglise.
Danielle y décèle une œuvre du baroque flamboyant avec des références cinématographiques à Bunuel, le misérabilisme d’Ana : référence « aux Vieilles » de Goya, un hommage typique espagnol de l’auteur à l’écrivain
Je suis entièrement d’accord avec l’explication du roman d’apprentissage, de mémoire, qui est un peu long du point de vue du cheminement d’Ana qu’il restitue cependant parfaitement mais «  incredible » pour l’alphabétisation par un aveugle en un mois et demi (mon métier) et l’apprentissage de la logorrhée politique insufflée à Ana. J’ai dit « livre écrit par un homme, pour des hommes », réminiscence de Montaigne « Les lois sont faites par des hommes pour des hommes ! ». Certes, son mari et Jesus avaient une conscience politique mais Ana n’est, durant toute sa vie de fille et d’épouse écrasée, qu’une pauvre petite femme de pêcheur, décrite comme une femme amoureuse par un homme avec son langage personnel qui n’est pas celui d’une paysanne andalouse s’usant les yeux à regarder la mer bleue, guettant le retour d « Anita, la joie du retour », qui enduisait de goudron la barque du mari, lavait, ravaudait le linge de ses frères, du père, du mari, des fils et attendait patiemment la lecture par Jesus, le petit, du feuilleton journalier « les moineaux du trottoir  ». J’ai évoqué l’idée, de ce fait, que le découpage du livre avait peut-être été conçu afin de paraître, dans un avenir improbable sous forme de feuilleton d’apprentissage dans un journal républicain pour les générations futures. Opinion contestée par le groupe.

Agustin Gomez-Arcos



« ANA NON » ( 1977 )
De Agustin GOMEZ-ARCOS
Anne Marie D’Ornano
 

Agustin GOMEZ ARCOS naît à Alméria (Esp.) en 1939, meurt à Paris en 1898. Après des études de droit, il quitte l’Université pour sa passion le théâtre. Il est d’abord comédien, metteur en scène, traduit des pièces, en écrit lui-même : pièces qui sont plusieurs fois censurées et interdites. En 1966, (27 ans) face à cette censure, il émigre d’abord en Angleterre puis en France où il apprend notre langue tout en faisant mille petits métiers..Il est l’auteur de huit romans écrits en français parmi lesquels le sublime « Agneau carnivore » ( prix Hermès 1975)..

Il obtint presque le Prix Goncourt en 1977 pour « Ana non », son troisième roman mais reçoit : Le Prix du Livre Inter (1977), le prix Thyde Monnier (Sté des Gens de Lettres) et le Prix Roland Dorgelès (1978).

« ANA non «     est l’histoire d’une vieille femme andalouse Ana Paücha, après la guerre d’Espagne de 1936. Elle a perdu son mari pêcheur et ses deux fils aînés morts tous trois à la guerre. Trente ans après, elle entreprend une longue marche vers le Nord de l’Espagne pour y retrouver son dernier fils Jesus « le petit, », (53 ans) en prison depuis la fin de la guerre et l’embrasser une dernière fois avant de mourir, en lui apportant « son pain aux amandes huilé, anisé, fortement sucré, un vrai gâteau », leitmotiv anecdotique murmuré qui traverse et martèle le roman.de façon obsédante.

« ANA non » est le récit d’un voyage tourné vers la déchéance puis la mort, roman qui comporte tous les codes du roman initiatique qui fonctionnerait « à l’envers » puisque ce genre littéraire concerne le plus souvent un héros Ana Non » serait davantage le roman de la dés initiation.

Cette dégénérescence, ce déclin d’une vieille femme qui se dépouille peu à peu jusqu’à perdre toute dignité, sont accompagnés d’une évolution d’Ana bien réelle car peu à peu au cours de son errance le long des voies de chemin de fer vers le Nord, Ana va apprendre ce que ses compagnons de route vont lui transmettre. D’abord une vieille chienne affamée, qui croise sa route par hasard, d’abord ennemie, s’adoucissant au cours de la pérégrination, est la compagne qui l’aide à trouver des restes de nourriture, chiot mort, rats, légumes pourris ; à côté d’elle, les villes sont désertes, sales, malodorantes, pleines de déchets et de pourriture. Ana n’est plus qu’un mammifère qui se bat pour se nourrir et survivre : il n’y a plus de place pour la Vie., le « rien », sonne comme une fin.

«  La chienne n’est plus qu’une pelade… Les pattes de la chienne faiblissent de plus en plus, fleurissent de plaies et de pustules où les tiques sont à la fête. Les espadrilles d’Ana, n’ont plus de semelle. Elle a fini par envelopper ses pieds de chiffons. ».

Dans les descriptions de paysages majestueux du Sud de l’Espagne, « les deux vieilles font figure de tumeurs malignes parmi tant de splendeurs »…. Las, la chienne est capturée et noyée dans une fosse fermée en son sommet d’une grille en présence d’Ana. Nouvelle perte dans sa vie après son mari et ses fils, « elle a mangé en route ses faibles économies et… sous  le portail byzantin de Notre Dame des Sept Conquêtes, Anna Paücha à soixante quinze ans tend la main pour demander sa première aumône. »

Son second compagnon est un chanteur aveugle Trinidad, reçu avec elle chez le gouverneur pour «  un repas de charité exemplaire,  hautement louable, un jour par an, les riches sont tenus de mettre un pauvre à leur table», puis rejeté le lendemain sans aucune aide pécuniaire ! (scène dénoncée avec une ironie terrible ). Cet « aveugle-voyant » marque un tournant dans le cours du roman : ils seront un guide l’un pour l’autre : « la cécité de son compagnon oblige Ana Paücha à le conduire par le sentier qui longe la voie ferrée. » Elle lui prête ses yeux, il lui propose de lui apprendre à lire et à écrire » ! « Mon petit voulait m’apprendre, il n’a pas eu le temps !». Trinidad est le personnage qui donne au roman sa vraie dimension initiatique : la quête vers le Nord se transforme en une quête vers le savoir. L’ambivalence entre l’initiation et la régression perdure cependant car Ana semble redevenir une enfant en apprentissage : avec son bâton il dessine sur la terre la brève silhouette des lettres. Ana suit, un mot puis un autre. En apprenant à lire, Ana n’est plus un personnage passif. Son histoire n’est plus racontée par la voix extérieure et protectrice, car elle est désormais capable de la prendre en main. La voix poétique (la Mort dès le premier paragraphe du livre) qui accompagnait Ana lui laisse la parole, lui donne le pouvoir. La poésie disparaît pour laisser place à un récit à la première personne, SIGNE DE SON INDEPENDANCE NOUVELLE, décision soudaine : « elle va raconter l’histoire de sa vie. Puisqu’elle sait enfin lire et écrire, elle peut parler d’elle-même ! »

Suit un chapitre dominé par la présence du «je » d’Ana (Ana lettrée) qui dresse une rétrospective de sa vie depuis son enfance. Le voyage vers le Nord et ce changement de ton oral réunifie et donne une cohérence,. d’autant plus authentique qu’il tranche avec l’écriture poétique des autres chapitres. Elevée dans un milieu masculin (ses frères, «  mes douze pères, » pêcheurs comme le père ), Ana découvre l’amour avec Pedro Paücha, le soir même de l’enterrement de ses deux parents dans le lit de mort de ceux-ci, dans la sueur  ! Il l’épouse, naîtront trois fils.

A la quête du savoir s’ajoute celle de l’unité perdue. Le voyage vers le Nord est une poursuite vers l’unité : Ana est un personnage à la fois un et multiple C’est aussi l’unité de la femme enceinte qu’elle recherche « cette totalité unique qui fait des femmes le réservoir de la vie ». Elle poursuit le souvenir de « son petit », de même qu’elle attendait le retour de la barque « Anita, la joie du retour ». La barque ( Charon le passeur) et le ventre fécond sont tous deux liés à l’origine et au retour. Elle se dirige vers la mort, désormais capable de regarder son existence passée morcelée. Trinidad a été arrêté mis en prison en raison de son opposition au régime, clamée sur les places publiques.

Suit un épisode des plus violents, celui de l’hôpital Provincial, « port de catastrophe » où échouent les morts vivants  : tuberculose, cancer, lèpre, agonisants, cardiaques, morts nés y trouvent- leur terminus ! « tout ce qui pue la mort y atterrit ! » Ana y a trouvé un petit travail, nettoyer les cadavres. pour quelques piécettes. C’est l’épisode du renoncement et de la résignation : plus de lutte possible contre la mort

« Ana non » c’est aussi l’histoire de la guerre d’Espagne, toile de fond et racine du roman, sous forme d’allusions éparses ou d’épisodes ponctuels, le roman se concentrant davantage sur le trajet de la vieille femme. Ana résignée est le symbole de l’Espagne vaincue. La guerre contribue à sa déchéance. Si le roman n’a pas la forme d’un pamphlet comme l’écrit Bernanos dans « Les grands cimetières sous la lune », cet épisode a une forte résonnance politique.

Dans une ville, Ana est sollicitée et emmenée en car avec des nécessiteux vers une autre ville pour une manifestation de rue. Ana, la rouge participant, naïvement à une manifestation franquiste : « il apparaît entouré de sa gloire, faite de force et de sang. Il devrait être gigantesque, démesuré par sa taille et son rayonnement, cosmique d’attirance, divin de souffle. Non, il est petit, contrefait d’allure, chétif, vieux…Aucun synchronisation entre l’homme et le personnage victorieux. Soudain Ana entend son nom : Un Viva Franco ! angoissé, craché par toutes les bouches, payées et payantes comme si c’était le dernier cri du monde ». La vieille femme vomit, quelques instants plus tard, elle déchire en petits morceaux et jette les quatre cents pesetas reçues ».

Elle va refaire à pied les quatre cents kilomètres en sens inverse ! Elle n’est pas sans rappeler « la Mère » de Gorki. Ana mourra dans la honte de cette guerre que Bernanos appelle « une farce » qui lui a enlevé son mari, ses trois fils pour finalement l’anéantir elle aussi. Elle est à la fois une  Antigone entêtée qui refuse de se taire, qui continue de se battre malgré la honte et le déshonneur pour sa cause, une nouvelle Hécube anéantie par la mort de son fils, animée par un désir de vengeance. Malgré la Mort, il est difficile de parler d’échec, sa fin a malgré tout une dimension glorieuse. A la fin du roman, Ana se met à rire face à la mort qu’elle affronte avec dignité. Ana dont le prénom signifie « mère de la mort et de la vie » apprend à dire « oui » à la mort, elle s’est livrée à la quête de son propre nom, arrivant au bout de son périple pleinement une et unie à ses fantômes. :
 
 
                                              René Fregni  « La fiancée des corbeaux »

Quelle bonne idée d'avoir au premier jour de l'exil scolaire jeté ses lunettes pour ne plus être vu des autres et   scruter dans le flou le monde opaque où tout doit se deviner, se construire dans la quête curieuse et sauvage des expériences buissonnières ambigües.
Mais l'innocent de jadis tard , mal et douloureusement sevré , celui qui tout petit partageait avec sa maman « la nostalgie de l'(notre) avenir »*,peut maintenant écrire  la vie calme et tranquille sous les ciels d'automne et d'hiver de Giono ponctués de corbeaux attentifs ,vigilants, énigmatiques et fidèles.
A présent tous les êtres s'oublient, s'éloignent, s'effacent comme s'éteignent les chandelles au fil des Leçons de Ténèbres dans un hiver bleu comme les yeux de ceux qui gagnent à tous les coups.
Mais restent ouvertes des fenêtres tant sur la folie ou l'énigme des autres si semblables aux siennes et qu'elles justifient , que sur les corps anonymes nus et beaux comme il l'a été ou comme il les a pris ,même s' »il écoute aux joints vieillis des vitres l'âme damnée du vent ».

« C'est si long l'enfance ! On n'en voit jamais le bout: quand on y arrive c'est trop tard! ».*
Ana NON
d’Augustin Gomez-Arcos.
C’est un roman déjà ancien, que Gomez-Arcos publie dans les années 1977. C’est en furetant dans ma bibliothèque que je suis tombé ou plutôt retombé sur ce livre magnifique, c’est encore d’une femme qu’il s’agit. Cette femme est laide, vieille, pauvre, malheureuse. A soixante quinze ans elle ferme la porte de chez elle dans le sud de l’Espagne et entreprend à pieds la traversée du pays du sud, au nord prés des Pyrénées. Un terrible et fabuleux voyage,
La guerre lui a pris son mari et ses deux fils, il lui reste un dernier fils qui est emprisonné à perpétuité. Cela se passe au temps de Franco, mais sans rien approfondir à ce sujet, c’est un simple survol dans la pauvreté et la souffrance de cette femme qui n’attend que de voir son fils pour mourir. On suit bouleversé et ému la longue, lente et poussive marche de cette vieille femme amaigrie, devenue pour les autres un simple tas de loques, obstinée, résolue à ne pas mourir avant d'avoir embrassé son petit et lui avoir donné son "pain aux amandes, huilé, anisé et fortement sucré,
Les dialogues d’Ana Non avec la mort tout au long du livre  révèlent  le talent d’un auteur hors du commun, c’est sans conteste l’un des plus beaux personnages de femme de la littérature en même temps qu’une  étonnante allégorie de la condition humaine. La maitrise de l’écriture d’Augustin Gomez-Arcos, et je n’ai pas peur des mots est absolument fabuleuse, et il est curieux de constater combien la plume d’un étranger quand il écrit et qu’il aime le français peut devenir sublime.
Livre en vente ici

              Sans marque de règne

Honorer les Sages reconnus ; dénombrer les Justes ; redire à toutes les faces que celui-là vécut, et fut noble et sa contenance vertueuse,
Cela est bien. Cela n'est pas de mon souci : tant de bouches en dissertent ! Tant de pinceaux élégants s'appliquent à calquer formules et formes,
Que les tables mémoriales se jumellent comme les tours de veille au long de la voie d'Empire, de cinq mille en cinq mille pas.
o
Attentif à ce qui n'a pas été dit ; soumis par ce qui n'est point promulgué ; prosterné vers ce qui ne fut pas encore,
Je consacre ma joie et ma vie et ma piété à dénoncer des règnes sans années, des dynasties sans avènement, des noms sans personnes, des personnes sans noms,
Tout ce que le Souverain-Ciel englobe et que l'homme ne réalise pas.
o
Que ceci donc ne soit point marqué d'un règne ; — ni des Hsia fondateurs ; ni des Tcheou législateurs ; ni des Han, ni des Thang, ni des Soung, ni des Yuan, ni des Grands Ming, ni des Tshing, les Purs, que je sers avec ferveur.
Ni du dernier des Tshing dont la gloire nomma la période Kouang-Siu, —
o
Mais de cette ère unique, sans date et sans fin, aux caractères indicibles, que tout homme instaure en lui-même et salue.
A l'aube où il devient Sage et Régent du trône de son cœur.