Fables de Jean de La Fontaine traduites en anglais par Christopher CARSTEN séance du 21 décembre 2008


Quel est le degré de trahison? C'est insoluble, on ne peut pas traduire...

D'autre part, nous vivons dans un autre monde, donc il faut moderniser. Et pour la traduction, il faut trouver la rime ... et le rythme; mais, dit Danielle, le choix du mot et la concision du verbe comptent. Vouloir absolument rimer n'est pas nécessaire. Et puis l'archaïsme apporte un mystère, mystère qui exalte notre intérêt. Jean: "L'important est de rester dans les mots de La Fontaine".
Montrer le courage de celui-ci par rapport aux puissants de son époque. "Il faut rajouter un peu d'humour" , cet humour qui n'existe pas dans les Fables", rétorque Christopher. Si La Fontaine n'a pas d'humour, pourquoi en rajouter? La Fontaine n'est pas Fabrice Lucchini... Bref, la rencontre fut intéressante, agrémentée par le talent de la dessinatrice, Sophie de Garam .
Mais laissons La Fontaine maître de son oeuvre.
Maryvonne NICCOLAI


Le billet à Claudine par Michel BOUDIN
Mais que diable peut-on attendre encore, Claudine, d'une séance littéraire consacrée à La Fontaine et à ses fables? Après les avoir tant et tant lues, ces fables, après avoir suivi tant et tant de commentaires, après avoir apprécié tant et tant d'explications, quelles informations neuves, quelles trouvailles nouvelles espérer?
C'est pourtant, jolie cousine, ce qui nous arriva par la grâce d'un traducteur inspiré qui nous tint sous le charme de sa passion pour La Fontaine et de sa profonde intelligence des textes.
Il est vrai que les exigences de la traduction (ici en anglais) obligent à pénétrer au plus profond du sens des fables mais aussi à intensément s'imprégner du rythme particulier des vers du fabuliste.
Pari difficile. Pari tenu!
C'est en effet avec un bonheur rare que nous avons pu voir Monsieur Christopher CARSTEN examiner d'improbables équivalences, soupeser la densité d'une tournure, jauger la malice d'une cabriole linguistique.
Les fables, soudain, reprenaient vie autrement. Un peu comme un tableau dont on rafraîchit les couleurs.
Le débat, dans ces conditions, Claudine, ne porta guère que sur des détails. Jusqu'où peut-on "tricher", moderniser, provoquer? J'ai pour ma part été chaque fois convaincu par la pertinence des arguments de M. CARSTEN.
Mais le charme ne s'arrêta pas là. Sophie de GARAM, avec ses gravures sur bois, nous introduisit dans une autre dimension. Les fables empruntaient au tracé onirique de ses dessins une subtile intemporalité. Nous étions dans un monde où des renards aériens guignaient d'intouchables et merveilleux raisins!
Pour qui ces raisins? se demande encore aujourd'hui, tout songeur, ton cousin:
FLORENTIN


voici cinq fables traduites en anglais par Christopher Carsten.


Le renard et les raisins, Fox and Grapes

A fox with something of a Gascon swagger
(Though some say full of Norman pith and cunning),
Half starving, spied up high upon an arbor
Grapes, whose visibly ripe clusters, dangling
With full red rosy skins, in sunlight shone.
Gladly he would have made of them a meal alone.
But since he couldn't even reach them with a stick :
« They're much too green, » and added « food for a hick. »
Wasn't this better than to gripe and groan ?



Le loup et l'agneau, Wolf and Lamb


The strong one always happens to be right,
And proof of this will be immediate.
A lamb was drinking one fine day
The cool, pure water of a rippling stream.
Drawn by his stomach it would seem,
A hungry wolf arrives in search of prey.
« Who gave you the right to cloud my beverage ? »
Growled the animal in snarling rage :
« You shall be punished hard for your temerity. »
« Sire, » replied the lamb, « your Majesty
Should not give way to anger,
But rather consider
That since I wade and drink
A goodly distance down the stream
From thee, your Grace,
I could have left no trace
Or cloud, as you might think. »
« You're clouding it, » rejoined the cruel beast ;
« Besides, I know you slandered me last year. »
« How could I, if I wasn't even born ? »
Enquired the lamb, « I'm suckling my mother. »
« Well if it wasn't you, it was your brother. »
« I haven't got one. » « Then ‘twas folks of yours :
You, your shepherds, and your hounds
Are always after me, and never off the track.
That's what I've heard : it's time I pay you back. »
This said, the wolf with a leap and a bound
Seizes the lamb, and mile on mile
Of empty forest witnesses the feast.
Such was the extent of his fair trial.


La besace The Beggar's Bag

Said Jupiter one day : “Let every breathing creature
Come gather round the toenails of my grandeur.
If anyone's unhappy with his size (or nose or ear),
Let him speak without fear,
For I will make amends.
You first, monkey (what a sight!) come tell your friends
About their looks ; do they compare with yours?
Are you content?” -- “Who me? Of course I am,
I too have four feet like the rest of them.
My portrait, Sire, reflects perfection's charm,
But, as for brother bear, who' s got the craft
To make a painting out of that rough draft?”
The bear gets up ; all wait for a dark complaint.
Far from it. Praising himself without restraint,
He scorns the elephant's ungainly plight:
“Add to his tail! Take something off the ears!
Revise, he says, that unbecoming fright.”
The elephant now ponders what he hears,
And, though considered wise, speaks like the bear:
Observing how she eats, he judges that
Madam the whale is verily too fat.
Dame Ant demeans the mite as scarcely there
While she herself is statuesque.
Old Jupey damned the lot, dismissed them all --
Each self-deluded beast. Yet more grotesque,
Our species takes the cake. With patent skill
We give ourselves full pardon, then
Deny it when it comes to other men.
For them we're eagle-eyed,
But for ourselves, as blind as bats.
The sovereign maker made us, past
And present, into beggar's bags :
He put a pouch for our defects in back,
And then, to balance out the cosmic laws,
He put one up in front for others' flaws.



La cigale et la fourmi, Cicada and Ant




Having sung the summer through,
Cicada found herself quite destitute.
And when the North Wind blew,
Provisions being less than scant,
She crawled on down to neighbor ant
With cries of famine,
Hoping to borrow just a bit of seed
To tide her over till the coming Spring.
« I'll pay of course, » she tried to plead,
« Before the month of August,
Both interest and principal.
Come, trust a fellow animal ! »
The ant however is no lender ;
Lending is the least of all her flaws.
«Could you tell me what you did
On all those hot dry days ? »
She asked the borrower.
« Night and day, my pardon to you ants,
I sang, for one and all. »
« You sang ? I am enthralled !
Now all you have to do is dance. »



La grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le boeuf, Frog and Ox


There was a frog who saw an ox
As massive as he was robust.
No bigger than an egg herself, she must
At once be like him. Envy stalks
Her every gesture. With a huff and a puff
She says, “Now tell me what you think, Sis;
How's this for a start? No? Not enough?” --
“Nope.” -- “How ‘bout now?” -- “No way.” -- “And this?” --
“Not even close.” Though confident at first,
Poor little froggy huffed so much she burst.

Folks today show symptoms of her flaw :
Like Pharoah, this one bids
The raising of glass pyramids ;
For every senator, “L'Etat, c'est moi,”
And all those tiny governors, though dopes,
Nurse presidential hopes.

"Le serment des barbares" de Boualem SANSAL le 16 novembre 2008





















Boualem Sansal , né en Algérie, près d' Orléansville eut un grand père francophile, chef de gare. Il fréquente l'école de Jules Ferry, n'a que 13 ans en l962 et donc aucune possibilité d'engagement fort. Après de solides études d'ingénieur, il devient économiste, crée une entreprise, devient directeur général de l'industrie, écrit sur la turbo réaction et l'économie.

Très proche de Rachid Mimouni dont il suit le parcours, il s'enferme chez lui physiquement et intellectuellement, pour éviter d'être abattu, il décide d'écrire en 1998 à Boumerdès une fiction pour décrire les évènements en Algérie.

Ce premier livre immédiatement retenu par Gallimard en 1999, obtint le «Prix du Premier Roman», peu lu en Algérie mais reçut un accueil favorable en France.

Jean Courdouan, qui nous présente cette œuvre magistrale, nous donne un petit aperçu historique de l'Algérie indispensable pour la compréhension de l'œuvre et nous incite à la retrouver dans « Le Petit éloge de la Mémoire ou 4000 et une années de nostalgie » du même auteur.

« Le Serment des Barbares » se situe en 1998-1999 . L'intrigue du livre est difficile à maîtriser, peu lisible, camouflée parmi un vertige d'énumérations. Abdallah Bakour , ouvrier agricole, (parti dans l'armée de Bellounis ) s'exile en France dès 1963 dans la famille de ses ex-patrons colons, près de Toulouse. Il revient à Rouiba , et proche d'eux, il promet de s'occuper des anciennes tombes familiales.Un membre de la mafia locale, Sidi Moh , « bazariste , noceur de la pire espèce, soutien financier des intégristes, maître d'œuvre de la corruption qui agite l'administration de la ville » s'oppose vainement à son assassinat décrété par des anciens du Clan Bellounis , désormais affairiste. Devenu un obstacle, Sidi Moh, est exécuté par un islamiste commandité par ses anciens amis . En même temps que lui, Abdallah Bakour est poignardé, près d'une tombe chrétienne.L'enquête, dans ce polar qui n'en est pas un, commence, menée par Larbi , vieux policier de 65 ans, ancien moudjahidin, opposé aux exactions de tous ordres, qui découvre sur une photo destinée à être envoyée à un ex-colon, l'ombre d'un homme, Aouida, qu'il a vu cracher sur une tombe. Larbi demande au photographe local qui a pris la photo de prévenir Aouida qu'il est sur la piste du tueur.Le lecteur découvre les événements dans lesquels Larbi est engagé mais ne sait jamais qui commande, peut être la SM, la Sécurité Militaire, ou les ex-gangsters entrés dans le FLN, ou encore les affairistes qui utilisent l'Islam dévoyé ou le Pouvoir. Lisez le livre, même si vous le posez, vous le reprendrez car il vous tient en haleine.

Les échanges ont beaucoup porté sur cette difficulté de comprendre, mais plus qu'une culture différente, le lecteur est subjugué par l'indignation de Sansal débordante. Le style est magnifique: les descriptions fulgurantes d'Alger, la manifestation du 22 Mars 1993, rue Michelet à Alger (p.174-180- Gallimard), la foule, microcosme organisé par les Algérois qui veulent marquer que le Gouvernement doit jouer le jeu de la République et non de l'Islamisme dévoyé, tout porte un souffle épique vivant.

Un lecteur qui connut l'ancienne Algérie a émis un avis, « l'un des plus grands bouquins lus depuis quinze ans, en raison de sa forme sociologique, analytique, politique, humaine, comme une géologie vivante très complexe ». Un autre s'exprime : « ce style exaspéré, foisonnant rend tout à fait les sentiments qu'ont les « pieds-noirs » pour l'Algérie ».

Mon avis s'exerce sur les petits chapitres, petites nouvelles insérées en 2 pages de police de caractères différents « Histoire d'un mariage » où la jeune mariée débile de 13 ans est assassinée avec toute la noce, ou encore les quatre types d'éducation nationale (p 359), celle des islamistes en costard, celle des taghout (anglaise, française, suisse, québécoise) loin du théâtre des opérations, celle des tangos (les talibans de père en fils), celle de la république dont « le chef est le neveu du Président où l'on apprend à avoir la mémoire courte».

A la question posée sur le titre, Jean répond que « Le Serment des Barbares » représente, vraisemblablement, « la solidarité, la complicité de ceux qui ont pris le pouvoir économique et policier ».

A lire «le Voyage de l'Allemand»(même auteur) sorti en 2008.

Monique BECOUR

"Les filles du feu" de Gérard de NERVAL le 19 octobre 2008

Gérard de NERVAL ou le refus du réel par Michel BOUDIN

Les séances de Direlire, jolie cousine, sont décidément des occasions de fortes méditations!
Après l'enrichissant exposé de Monsieur VIARD, universitaire, sur Gérard de NERVAL et les "Filles du Feu", je tombe sur ces lignes du philosophe Clément ROSSET, tirées de son livre "Le Réel et son double": "Rien de plus fragile que la faculté humaine d'admettre la réalité, d'accepter sans réserves l'impérieuse prérogative du réel. Le réel n'est généralment admis que sous certaines conditions et seulement jusqu'à un certain point: s'il abuse et se montre déplaisant, la tolérance est suspendue. Si le réel insiste, il pourra toujours aller se faire voir aillleurs.

Quelle lumière, Claudine, jetée ainsi sur l'oeuvre de NERVAL

On sait déjà que "le rêve est une autre vie" ou que "la vie est ailleurs".

Ce refus du réel, poursuit ROSSET, peut revêtir des formes naturellement très variées. Et il cite:
Anéantissement du réel par anéantissement de soi. C'est la formule du suicide. On ne saura jamais si c'est bienn celle qu'a choisie NERBVAL.
Effondrement mental: formule de la folie. On sait que celle-ci fit irruption dans son existence quotidienne et que pour une large part son oeuvre fut écrite contre cette irruption.
Aveuglement volontaire: alcool, drogue, (ou condition de l'écriture?);
Enfin se situer à mi-chemin entre l'admission et l'expulsion pure et simple du réel.

Mais là, cousine, c'est tout NERVAL qu'il faudrait relire. C'est d'ailleurs tout le plaisir que te souhaite en cette fin d' année ton cousin

FLORENTIN



LES FILLES DU FEU de Gérard de NERVAL (1808-1855) par Monique BECOUR


Gérard LABRUNIE est le fils d'Etienne LABRUNIE , d'ascendance agenaise et de Marie-Antoinette dont la famille est issue du Valois (Ile-de-France). Né à Paris, Gérard est placé en nourrice à LOISY, près de Mortefontaine, alors que sa mère accompagne le Dr LABRUNIE, médecin de l'armée du Rhin, qui dirige l'hôpital de Hanovre dans la Grande Armée de Napoléon. Agé de deux ans, l'enfant perd sa mère qui est enterrée au cimetière polonais de GLOGAU. Recueilli par la famille maternelle, il ne revoit son père qu'à l'âge de 6 ans et revient habiter avec lui rue St Martin à Paris. Elève du Lycée Charlemagne, en 1829, il traduit Faust de Goethe à la très grande satisfaction de l'auteur allemand. En 1830, il soutient HUGO lors de la bataille d'Hernani avec T. GAUTIER, A.DUMAS et fait partie des « Jeunes-France », mais ne s'identifie pas, totalement à leurs parties fines. En 1834, il hérite de 30.000 F de sa grand-mère qui a certainement dû l'entretenir toute son enfance. Sa fille a abandonné Gérard et a ainsi très fortement imprimé en lui cette obsession d'où vraisemblablement les désordres de la névrose. Cependant, après la Révolution de Juillet, il se met à voyager dans le Sud de la France, en Italie, en Angleterre, en Belgique et fréquente beaucoup les théâtres lors de ses retours en France. Il a une aventure avec Jenny Colon , une actrice des Variétés et afin de la lancer il fonde en 1835 « Le Monde Dramatique » qui est liquidé en une année. Endetté, il devient journaliste, écrit des « piges » pour le « Figaro » ; il est à remarquer la similitude complète entre les destinées d'Edgar Poe (cf.mon article sur Poe) et de Gérard de Nerval , pseudonyme qu'il a adopté en souvenir d'un champ cultivé de 51 ares : le Clos de Nerval près de Loisy .

Bruno VIARD, professeur à la Faculté d'Aix-Marseille nous révélait ensuite la signification des « Filles du Feu ». L'alchimie du Feu à travers l'adoration à la mère et l' abhorration du père: Le Feu paternel Caïn, et le soleil insuffisant pâle du côté féminin Abel ou côté maternel dans la Mythologie.

La première nouvelle présentée succinctement, « JENNY » est la lutte d'une femme pour garder successivement deux hommes, un fermier caricatural puis un chef indien non créatif. Selon Mr VIARD , l'ironie de ces pages présente une forme de réussite parfaite de l'horreur économique du standard américain.


La deuxième nouvelle présentée « SYLVIE » n'est pas une autofiction, pas un roman, pas une autobiographie, mais composée à partir d'éléments de la vie de Gérard, c'est la question du mariage qui se pose.

C'est une histoire d'hallucination mentale entre deux femmes, la blonde élancée Adrienne qui chante les airs anciens dans la prairie valoisienne de son adolescence confondue avec Aurélie la comédienne vue tous les soirs au théâtre parisien (image de Jenny Colon selon certains critiques comme Raymond JEAN mais réfutée nous dit B.VIARD par d'autres). Il s'agit d'un rêve, d'un imaginaire, d'une folie : LES CHIMERES du monde de la nuit, des ombres, que Gérard (le Je- narrateur) transcrit par l'écriture opposées au SOLIDE représenté par SYLVIE , la brune et jolie adolescente revue à chaque vacance à Loisy, la SOLAIRE (mon avis) : le tout dans un mouvement de balancier


Pour la composition, c'est le Nerval de 1850 (40 ans), qui sort d'un théâtre, devenu riche – l'actrice mariée à un régisseur - qui se souvient du Nerval du lendemain de la Révolution de 1830 (22ans). Malgré ce recul de vingt ans, le narrateur revoit les événements comme s'il en était encore contemporain, donc prise de recul par rapport à l'action représentée comme s'il était en train de les vivre ; voyant dans un journal qu'a lieu à Loisy, « la fête folklorique druidique du Bouquet », il décide de s'y rendre pour un retour à ses sources et désir de renouer avec ses amours enfantines, loin des amours vénales de Paris. « Nuit perdue ? Une nuit mal employée ? Mais le Jour sera-t-il gagné ? » Sylvie que j'aimais tant, pourquoi l'ai-je oubliée depuis trois ans ? »

Au début du ch. III, Gérard prend la résolution du départ en coche et jusqu'à la fin du ch.VII où il arrive à Châalis à quatre heures du matin, les souvenirs recomposés défilent, comme dans la technique du rêve. C'est-à dire qu'en un temps très court et dense sont revêtus des évènements longs et durables, quelques secondes de rêve, dans un demi-sommeil, dans le cahotement de la voiture à cheval font apparaître des souvenirs recomposés qui défilent. Autrement dit, le procédé littéraire est implicite : utiliser le rêve comme moyen d'aménager le Temps dans le récit.

Devant l'abbaye de Châalis , retour arrière obsessionnel, les deux époques, enfance et adolescence ne se distancient pas l'une par rapport à l'autre mais s'attirent, se rapprochent, se fondent et échappent à la chronologie avec les objets marquant le Temps : l'horloge, la montre …


SYLVIE , la dentelière, retrouvée, les pieds ancrés sur sa terre natale qui avait fait des efforts pour se hausser au ni veau de Gérard « le petit parisien » de son enfance, lisant « La Nouvelle Héloïse » de Rousseau , qui, pour mieux se rapprocher du monde concret de l'argent est devenu gantière ne peut s'affranchir du principe de réalité.

Les dernières pages consacrent l'échec, pas d'unité de lieux ni d'unité de Temps également brisées. L'image de Sylvie mariée au frère de lait de G. le désespère, l'accable, Adrienne est morte en 1832 dit en riant Sylvie .

J'ai conclu sur Nerval , dont Proust découvrait les nouvelles formes de sensibilité avec l'évolution des modes de penser, de sentir, ignoré au XXe siècle par la critique officielle, renaissance entre 1901 et 1926 sous le signe de vertus suspectes d'une France nationaliste qui chante « le pays de Sylvie » qui crée des conditions à l'éveil des curiosités. Cependant Apollinaire en 1911, réveille Nerval par la souscription pour son monument dans « le Mercure ». André Breton en 1924 dans « son Manifeste du Surréalisme » pense « que ses amis avec lui auraient pu employer le terme de « supernaturalisme » utilisé par Nerval dans la dédicace des Filles du Feu :

« Nerval possédait à merveille l'esprit dont nous nous réclamons », de l'admiration doctrinale à la fascination devantl'expérience vécue de la folie, de « la lecture illuminante ». Une dernière fois, les contraintes de la seconde guerre mondiale poussant les esprits à des formes littéraires poétiques privilégiant le rêve et la vérité intérieure de l'homme, refuges possibles de sa liberté font renaître Nerval et le révèle à toute une génération, vont permettre de nouvelles grilles de lecture, l'approfondissement de son ésotérisme, de l'occultisme, de l'alchimie ainsi que la critique des profondeurs.

Monique BECOUR

Gustave FLAUBERT : "L'éducation sentimentale"


Le billet à Claudine de Michel BOUDIN
Ce n'est jamais sans une certaine appréhension, jolie cousine, qu'on entreprend la visite d'un monument de la littérature de la taille de "L'éducation sentimentale".
Surtout quand je songe que ma première approche remonte à plus d'un demi-siècle et que je n'en ai jamais relu depuis une seule page! De quoi se demander comment allaient se passer ces retrouvailles avec Frédéric Moreau et avec "l'Idiot de la famille".
Je dois à la vérité de dire, Claudine, que le talent de M. Bruno VIARD, universitaire, a grandement facilité les choses et que j'ai retrouvé avec délice cet inimitable univers flaubertien. Les rapports de l'auteur avec la vie politique, littéraire, sociale de son temps furent examinés et débattus au cours d'échanges solidement documentés. La notion de "décristallisation" permit d'aller fouiller dans de nombreux recoins de l'oeuvre. Une éducation ou pas, ce long parcours de Frédéric? Chacun se sera fait son opinion.
Le temps nous a manqué, peut-être, cousine, pour examiner le rapport de Flaubert à l'écriture. Je pense à cette remarque de Roland Barthes qui lit dans "Bouvard et Pécuchet" cette phrase:
"Des nappes, des draps, des serviettes pendaient verticalement, attachées par des fiches de bois à des cordes tendues."
"Je goûte ici, dit Barthes, un excès de précision, une sorte d'exactitude maniaque du langage. La langue littéraire s'ajuste à la langue pure, à la langue essentielle, à la langue grammairienne. La description n'est plus le discours oratoire (on ne "peint" rien du tout) mais une sorte d'artefact lexicographique.
Comment mieux définir la magie du verbe de Flaubert?
Je crois, Claudine, que je vais sans plus tarder, aller retrouver Bouvard et Pécuchet qui ont toujours fasciné l'esprit de ton cousin:
FLORENTIN
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L'éducation sentimentale de Gustave Flaubert - 21.09.2008 Monique BECOUR
Mr Bruno Viard, professeur de l'université d'Aix en Provence nous présente Flaubert que Proust appréciait beaucoup ; l'action se passe en 1867, donc deuxième partie du XXe siècle. Le Romantisme s'étend de 1802 (avec Chateaubriand) à 1851 sous la deuxième République. La révolution de 1848 a été une grande chose mais échec avec 6000 à 10 000 morts à Paris, (fusillés aux Invalides ou emprisonnés dans les caves des Tuileries, 9OO déportations environ), puis le coup d'état du 2 Décembre 1851 de Napoléon III. Il existait deux tendances de républicains contre républicains.
Par sa correspondance on découvre également la maladie dépressive de Flaubert : ses œuvres de jeunesse ne sont que de lugubres descriptions. L'auteur, dans ce livre fait son entrée dans l'Histoire mais de façon impersonnelle ; il s'agit d'une critique exaltée du Monde moderne qui commence le 29 Juillet 1830 avec « les Trois glorieuses ». Le Capitalisme, les Affaires, traumatisent cette génération. Le Romantisme est un cri de désespoir et une fuite éperdue vers les hypostases de la Nature, de la passion amoureuse, de la Révolution avec l'amour du peuple (ex.Gavroche en Juin 1832 sur les barricades), de la passion de l'Orient ou de l'Antiquité, de l'amour de la Poésie, de l'Art, de la Littérature. A ces hypostases j'ai rajouté personnellement l'amitié, mais l'on constate qu'il n'y a ici aucune amitié vraie. C'est aussi une recherche d'investissement remplie de beauté éthique, tournée vers la Religion. (hypostase : en philosophie chez Plotin substance considérée comme divine, pour Kant entité abstraite déduite à tort de la réalité objective ).
Dans « l'Education sentimentale » Flaubert renonce à tous les rêves précédents. Ne reste que l'amour de l'Art porté très haut avec Stendhal, l'Art devient une anti -société, une anti- vie : « après le malheur de naître, je ne connais pas de plus grand malheur que d'enfanter ».
A l'inverse de Stendhal qui décrit « la cristallisation », c'est à dire l'immense engagement de l'amour par l'imagination, Flaubert procède par la « décristallisation » au désamour : la femme aimée ne résiste pas à l'épreuve du Temps. Procédé inverse car si les héros de Stendhal meurent vers 5O ans, les héros de Flaubert tombent amoureux mais s'enfuient ou se séparent, comme chez Gérard de Nerval dans «A ngélique».
En quoi consiste cet art «déconstructeur» ? « C'est un livre qui ne tient sur rien d'autre que le style ».
Le réalisme de Flaubert est un courant contraire au réalisme (néologisme qui apparaît vers 1850-1855). Flaubert déteste la Réalité, la précision, l'exactitude malgré qu'il soit très fidèle aux documents historiques de la Révolution de 1848.
Frédéric Moreau est atteint de bovarysme. Flaubert avait écrit Salammbô qui est bâti sur le rêve. Le désespoir flaubertien est construit sur une certaine réalité qui est ignoble mais le rêve est stupide donc toujours distance ironique avec pour exemple la description des toiles au Louvre
La foule qui envahit les Tuileries le 23 Février 1848 et procède à sa mise à sac veut s'amuser. L'action sera suivie par un bain de sang en Juin 1848 ).
Notre auteur emploie un style indirect libre sans avertir par les deux points de ponctuation. Il feint d'épouser l'opinion de la foule pour mieux faire adhérer le lecteur ; il reproduit les idées comme si c'étaient les siennes, donc piège selon Bruno Viard. Survient ensuite une ellipse de 1840 au 2 Décembre 1851, jour du coup d'état et il saute ensuite seize autres années jusqu'en 1867.
Une participante fait remarquer que cette « lucidité amère, cette critique des passions lui évoque les Moralistes et La Rochefoucauld, ». Mr Viard ajoute « un pessimisme semblable envers le christianisme, un même dualisme, le dieu de la littérature occupe une place antithétique ».
Flaubert nous montre les « quarante-huitards » comme des « jobards » à travers le « Club de l'Intelligence ». Il atteint également par ses piques, ses réflexions cyniques les bourgeois parisiens.
Les droits positifs acquis en Juin 1848 sont la devise « Liberté-Egalité-Fraternité », le suffrage universel, l'abolition de la peine de mort pour les politiques et l'abolition de la peine de mort par Schoelcher,( 27 Avril 1848). N'existait auparavant aucune association mais au printemps 48 fleurissent associations, mutuelles d'aides, caisses d'assurances.
L'idée de Nation est-elle une hypostase ? Les soldats de Jemmapes, de Valmy défendaient l'idée de Nation, étaient fidèles à l'idéal républicain, sans exaltation romantique, 1848 va au-delà des « ronflements ».

"Le jeu de l'envers" d' Antonio TABUCCHI le 18 mai 2008



BILLET à CLAUDINE par Michel BOUDIN
Connais-tu, adorable Claudine, situation plus inconfortable que celle d'un participant à une séance de DIRELIRE qui vient là sans rien connaître de l'auteur proposé?
Ce fur pourtant le lot de ton malheureux cousin qui eut à subir la honte de n'avoir rien lu d'Antonio Tabucchi dont il ignorait jusqu'à l'existence!
Il m'a donc été donné d'apprendre qu'Antonio Tabucchi est un écrivain de renom, universellement connu et apprécié et dont l'oeuvre littéraire mérite largement qu'on y prête attention.
J'ai ainsi pu découvrir que ce diable d'homme avec son "Jeu de l'envers" nous fait le plus souvent penser à l'envers du jeu qu'il propose. Alice (et son miroir) n'y retrouverait ni chat ni lapin. Mon intérêt pour cet auteur fut en outre éveillé par l'excellente analyse qui fut proposée concernant la référence au tableau de Vélasquez "Les Ménines".
J'ai cru comprendre, en effet, à travers ce commentaire, que l'oeuvre de Tabucchi avait quelque chose à voir avec ce que dit des "Ménines" Michel Foucault dans le premier chapître de son livre "Les mots et les choses":
"C'est que peut-être, en ce tableau, comme en toute représentation dont il est pour ainsi dire l'essence manifestée, l'invisibilité profonde de ce que l'on voit, malgré les miroirs, les reflets, les imitations, les portraits."
Les passages lus, les exemples apportés, les témoignages croisés, sont venus conforter la similitude pouvant exister entre le texte de Tabucchi et l'appréciation de Foucault contemplant "Les Ménines".
Voila, Claudine, que s'ouvre ainsi tout un champ de lecture et de réflexion pour ton cousin
FLORENTIN
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Monique BECOUR

Le 18 Mai 2008, nous nous réunissions autour de Marie Goblot et de deux charmantes italiennes. L'une Judith Rosa, traductrice du dernier recueil de Tabucchi « Au pas de l'oie » (Seuil 2006), la deuxième, Bérangère Salemi, étudiante, doctorante sur « L'inaccompli et le mystère dans l'œuvre d'Antonio Tabucchi » (travail non encore terminé).
Marie Goblot nous présente ce Toscan, né à Pise en 1943, Antonio Tabucchi, dont le sujet de fin d'études à Sienne fût « Le surréalisme au Portugal », y devint professeur puis à Bologne. Il est de culture italienne, ibérique mais aussi française ; en voyage au Portugal, il trouve sur un quai un recueil de Pessoa, traduction française du « Bureau de tabac » Incité à apprendre le portugais il se rend à Lisbonne où il obtient très vite un poste de Directeur de l'Institut Culturel italien de 1987 à 1990. Ayant épousé une portugaise, Marie José de Lancastre, il vit au Portugal et se sent citoyen, surtout lors des incendies énormes en 2005 qui ravagent une partie du Portugal « J'ai deux patries », dit il. Il est chroniqueur du « Corriere della Sera », et en Espagne d' « El Païs »
Pour les italiens, comme pour Tabucchi, la forme littéraire privilégiée est le récit « il racconto ». Cette forme brève en prose, s'apparente pour lui au sonnet, pour les contraintes imposées : l'atmosphère, la vie à donner brièvement aux personnages, donc une course contre le Temps.
Il est un grand admirateur de Pessoa, très présent dans « Le Jeu de l'envers » et Marie nous fait remarquer que Pessoa veut dire « personne « en portugais, en latin, « persona » est le masque de théâtre, ce qui nous explique mieux la photo de la couverture du recueil tirée de la série « Masques » par Paul Steinberg (The Saul Steinberg Foundation- N Y).
Tabucchi écrit sous divers hétéronymes : Bernardo Soarès « Fernando Pessoa, le livre de l'intranquillité », mais aussi Ricardo Reis, une forme itinérante dans ce premier récit, « je ne change pas avec mes masques, je voyage » dit-il et souvent avec le train que l'on retrouve dans plusieurs contes, in « Vagabondage ». Ces trains qui ne s'arrêtent pas dans les petites gares, par exemple dans « La Lettre de Casablanca » : Joséphine écrit depuis un hôpital à sa sœur Lina, quittée dix huit ans auparavant afin de lui donner ses dispositions pour que son corps soit rapatrié et enterré près de leur mère, disparue dramatiquement ou assassinée par le père : le non dit est terrible : tout est suggéré. Elle craint l'issue fatale de l'intervention chirurgicale et le lecteur devine que Joséphine qui ne veut pas qu'Ettore, son vrai prénom soit porté sur la tombe, est en fait un transexuel. Récit particulièrement émouvant.
Le train dans « Le chat du Cheschire » s'arrête dans la gare de Grosseto où Alice, envolée il y a longtemps, « deux jours avant la découverte de l'Amérique, » «a laissé un message sur la glace de la salle de bains » à son ex-compagnon ; Alice, donc, a fixé rendez vous à « Chat » par répondeur téléphonique, : il doit descendre en gare de Grosseto, point du rendez-vous mais « Chat » ne descend pas du train … qui repart. Moyens employés afin de sentir le temps qui passe.. mais aussi jeu de l'envers : il laisse sur place celle qui l'a quitté autrefois. Le lecteur s'interroge : Y a- t-il eu vraiment message ? Alice n'est pas sur le quai !
Tabucchi est attiré aussi par la cuisine « exotique » dirait un américain, « l'arroz de cabidela », au goût raffiné mais à l'aspect répugnant (sang et vin bouillis), « les raviolis à la ricotta", ou les « cocktails d'avocat » dans « Paradis Céleste ».
Ce dernier conte sucré, languide, luxueux, met en scène les fastes d'une grande demeure où une jeune institutrice échappée d'un couvent école de Charleroi se retrouve propulsée dame de compagnie dans un monde raffiné, artistique où les discussions littéraires sur fond musical alternent avec celles sur les arts plastiques ; elle reçoit de la maîtresse de maison, une formation à l'art japonais des compositions florales : Jushoku, Moribana et autre Ikebana…La chute du conte « Le jeu de l'envers » toujours, fait découvrir au lecteur l'horrible vérité : Mr Huppert, le maître de maison, revenu de Côte d'Ivoire, sans avoir réalisé de « chiffre d'affaires suffisant » est écrasé à table par son patron Mr Delatour qui lui assène ces mots : « Combien de fois avez-vous porté à ces pauvres gens les merveilleux produits de notre société sans inscrire dessus des traités d'éthique ? Cherchez un nom plus inoffensif et conventionnel « (il remarque alors sur la table l'ikebana « Paradis Céleste ») « Vendez leur pour quelques millions de dollars de Paradis Céleste ». (trafiquants d'armes, dealers, toujours le non-dit)
Antonio Tabucchi joue d'un humour féroce dans ce conte comme d'ailleurs dans « Petit Gatsby »
Tabucchi veut nous faire passer sans cesse de l'autre côté du miroir ainsi que l'a expliqué Michel Foucault dans « Les mots et les choses », qui parle du jeu des correspondances.
Nos amies se sont longuement arrêtées sur le premier conte « Le jeu de l'envers » et sur « Les Ménines » de Vélasquez exposées au musée du Prado à Madrid. L'importance du tableau dans le récit éclaté sert de cadre à la nouvelle : « la clef du tableau se trouve dans la figure du fond, c'est un jeu de l'envers ». Il est dit et repris ici et là, (livres d'art, opinions, guide au Musée du Prado) que ce jeune seigneur noble, à la pose altière, ce personnage sur les marches de l'escalier est le double de Vélasquez lui-même, ou son alter ego.
Ce récit nous a posé le problème de l'envers de la révolution et de la politique sous Salazar. Maria do Carmo Meneses de Sequeira est assez fuyante dans ses actions politiques. Son mari Nuno, critique auprès du narrateur, venu pour les obsèques de Maris, l'action politique de son épouse. Or, ce narrateur apportait précédemment subsides et lettres de trois partis démocratiques italiens à des émigrés italiens. Toujours le non-dit…L'ambiguïté n'est absolument pas levée…selon deux opinions de lecteurs présents. Lisez et jugez par vous-même…
Tabucchi se dit « n'être pas un écrivain engagé mais un écrivain de littérature », « être engagé avec soi-même, l'engagement où personne ne le dit, où personne ne le sait » nous précise Marie Goblot.
J'ai alors dit tout mon intérêt pour la nouvelle « Petit Gatsby », qui m'a incitée à relire « Tendre est la nuit » de F. Scott Fitzgezrald que nous avait présenté, Hervé, il y a de nombreuses années, Hervé, si absent, grand connaisseur de Fitzgerald et de la « beat generation », ainsi dénommée par Gertrude Stein, américaine, en son salon de la rue de Fleurus à Paris, où elle recevait les écrivains américains et artistes des années 20 ; « la génération perdue, » les témoins de la première guerre mondiale, l'expression est reprise par Hemingway en tête de « Le Soleil se lève aussi » (l926) Mais quel est le rapport avec Tabucchi me direz-vous ?
Tabucchi dans son jeu magnifique de l'envers, met en scène (vers 1955) une petite assemblée de vacanciers à « l'hôtel de Baltimore » sur la Riviera, qui se distribuent les rôles des héros de « Tendre est la nuit », en écoutant les disques de Cole Porter, Tony Bennett chantant "Tender is the night" mais tout est faussé. Ce n'est pas ici l'oeuvre de Fitzgerald que décrit le narrateur mais un truquage au travers du souvenir de son propre père qui était serveur en l929 à « l'hôtel de Baltimore », qui y a connu Fitzgerald et où il vivait plus tard, dans une chambre sur l'arrière avec son jeune fils, le narrateur. Ensuite avec le temps, « l'hôtel baissant, la clientèle changée », il avait passé les dernières années de sa vie « à servir de vieilles putains en fourrure, des morphinomanes distingués, des pédérastes querelleurs ».
L'envers du monde fitzgeraldien est aussi l'avis critique de Tabucchi ?
Michel Butor (pape du Nouveau Roman) dans « La modification » emploie le même procédé magnifique repris par Tabucchi pour accentuer le désamour d'un couple avec l'objet mis en abîme, (les volets rouillés de la chambre où se repose le couple pour Butor) et le côté décadent et obsolète de l'hôtel, (l'envers) et donc, de l'histoire, la désacralisation : « sur le portail de fer forgé, la peinture blanche est écaillée. Là où la peinture a sauté, à cause du soleil et de l'air salé, il y a de larges plaques de rouille fine et très jaune, le portail émet un grincement étouffé comme un gémissement. » (p. 147). Je vous recommande la lecture d'Alabama Song de Gilles Leroy (mi-fiction – mi réalité) si la vie de Zelda et le désamour de Scott Fitzgerald pour elle vous intéresse (comme pour Hervé et moi-même) et aussi bien entendu les livres écrits par Zelda.
En conclusion, Judith Rosa, la traductrice de l'ouvrage « Le pas de l'oie », traduit en 2006, nous a dit l'opinion de Tabucchi sur l'Italie contemporaine et Berlusconi : « la vie a disparu de la littérature italienne (fini les Dante, Boccace, Pasolini , etc etc) » . Pour Tabucchi, membre fondateur du Parlement international des Ecrivains, défendant les écrivains italiens et qui craint « la pensée unique » (article du Monde) « la démocratie est une conquête continue ». Il y aurait « expropriation linguistique par Berlusconi , de centaines de mots et concepts italiens ». « Liberté et démocratie ont été déviés. »
Ce qui nous a ramené à « L.T.I, Lingua Tertii Imperii, la langue du IIIe Reich » de Victor Klemperer (Pocket n°202), devenu la référence de toute réflexion sur le langage totalitaire, œuvre présentée avec brio par Paulette Queyroy, il y a quelques semaines.

"LTI, la langue du IIIème Reich" de Victor KLEMPERER le 5 mai 2008



« L.T.I. Lingua Tertii Imperii, la langue du IIIe Reich » de Victor KLEMPERER (l881-1960)

Paulette Queyroy. germaniste, nous faisait découvrir ce jour l'écrivain Victor Klemperer, né en 1881 à Landsberg fils de rabbin et cousin du célèbre chef d'orchestre Otto Klemperer. Philologue, spécialiste du XVIIIe siècle en littérature française et italienne, il enseigne à l'Université de Dresde. Il est féru des rationalistes et déteste le populisme. Dès l933, il a une haine viscérale du nazisme ; il commence à rédiger son Journal et avec sa femme Eva, musicienne, non juive, très proche de lui, il s'achète une maison, mais en l935, comme juif, il est destitué de son poste par les nazis, échappe à la déportation en raison de l'origine de son épouse, mais est assigné à résidence avec elle dans une « Judenhaus ». Il continue à étudier le XVIIIe siècle, mais, interdit de bibliothèque, ses recherches se restreignent malgré l'aide d'Eva qui continue à sortir des livres pour lui de diverses bibliothèques. Après le premier bombardement de Dresde, il est interdit d'écriture et Eva, tous les trois ou quatre jours, porte son travail de notes chez des amis sûrs, à la campagne.
Paulette a beaucoup éclairé la vie de ce couple, d'Eva, épouse non juive qui a tout abandonné pour lui, a pris beaucoup de risques pour son œuvre, entièrement dévouée. Il le lui rend bien, car malade, alitée, la nuit, il lui lit Montesquieu et les philosophes français.
Juif d'origine, son rapport au judaïsme est inexistant, aucun intérêt pour aucune religion, ni pour l'hébreu, ni pour les fêtes juives. Ses frères étaient baptisés comme sa femme (protestantisme). Il paye ses impôts obligatoires aux églises, 50% à l'église protestante, 50 % à l'église juive. Eva, pas plus que lui ne présente d'intérêt pour la religion.
Notre auditoire avait été subjugué par ce livre et les questions et commentaires ont fusé de toutes parts, car certains pensent qu'actuellement, nous avons en France une certaine dérive. Jean Courdouan a pris comme exemple, une émission récente : « C' dans l'Air » dans laquelle lors d'un débat actuel sur la récidive, un Juge présent sur le plateau de télé, poussé un peu par l'animateur a déclaré sur « Récidive, laxisme ou Répression » :
« Il me semble qu'en France, actuellement on ne veut plus traiter de questions complexes . »
Pour un autre lecteur il semble que Klemperer, après guerre, soit entré dans le mécanisme de la R.D.A. notamment au moment de la mort de Staline, qu'il aurait pu mener une étude comparative avec la langue de bois stalinienne.
Pour Claude Simonot notre philosophe, il semble que le fascisme, non pas en tant qu'idéologie mais comme façon d'être, peut être considéré comme maladie endogène et congénitale comportementale. « On tire des bords » dans la façon de penser donc pathologie surréaliste » selon lui. Notre assemblée, a en partie, refusé, le mot pathologie. Notre ami rend hommage aux étudiants résistants allemands qui ont servi dans les commandos marines anglais.
Un autre auditeur Gilbert a éclairé la République de Weimar qui précède le nazisme, ses sentiments profonds, la construction intellectuelle par rapport au germanisme, au Romantisme des grandes mythes anciens, à la Nature, à l'idée de Dieu, à l'enracinement dans le sol. J'ai, pour ma part, évoqué le culte de l'homme fort, le jeune sportif du gymnasium, beau, qui a donné naissance à ce logo : l'homme nu, bras ouverts, inscrit, dans un triangle et dans un cercle. Notre amie a insisté (dans le contexte historique) sur « L'homme qui a des racines, or le Juif n'a pas de racines et donc, devient l'ennemi principal dans lequel l'antisémitisme prend racine » Notre discussion portant sur les racines du nazisme.
Jean Pierre Queyroy s'est exprimé par rapport à « la germanité au XIXe, et à l'ancien culte à Schiller, à Goethe que Klemperer vénérait. L'importance et l'obsession prise pour le XVIIIe, notamment pour le théâtre de Diderot. Les allemands cultivés imprégnés des valeurs universelles de la culture française et européenne ».
Jean Courdouan rebondit sur « un débat actuel en France concernant la remise en cause des « Lumières » comme étant la source des régimes tortionnaires au XXème siècle, donc batailles idéologiques actuelles ».
Dans la langue L.T.I ., le mot «éternel», ainsi que le mot «radieux» ou «solaire» prennent un sens spécial, l'ultime fardeau, le superlatif, le début du divin, de l'éternité » , insiste Paulette.
En conclusion, notre amie était elle-même radieuse, très satisfaite de son auditoire pris par le livre. « C'est une aventure humaine exceptionnelle, jour après jour, en courage, qui remonte le moral car tellement d'insignifiants nous entourent , » poursuit-elle : « Klemperer est la source de tous les travaux intellectuels sur le pouvoir de la langue, admirablement écrit, une lucidité, une faculté d'analyse, un pouvoir de synthèse phénoménal, travail de douze années. »

Monique BECOUR

"Cinq leçons de psychanalyse" de Sigmund FREUD le 20 avril 2008



Le Billet à Claudine
Comment lire Freud?
Quelle séance, jolie cousine, que cette séance du 20 avril 2008, à DireLire, qui vit Madame Janine ALTOUNIAN, traductrice de FREUD, maintenir sous le charme de ses professorales explications une assistance médusée!
Qui aurait pu jamais croire, Claudine, qu'il était aussi difficile de traduire Freud? Toutes mes naïves certitudes sur la pureté et l'innocence des textes français, alors lus jusque-là sans malice, ont fondu comme neige au soleil et tu me vois désemparé devant l'immensité du naufrage.
Car sais-tu, savante cousine, que la libido, décidément, n'est plus ce qu'elle était! Ni le "çà" ni la pulsion, ni l'inconscient.
Passées à la moulinette étymologique et soumises aux filtres latins et germaniques, toutes ces notions, en effet, ne sont plus que miettes et débris. "Mais alors que lit-on?" s'est exclamée dans l'assistaance une participante excédée...
Et c'est bien là toute la question, Claudine. Les comparaisons effectuées en séance entre différentes traductions ont mis en évidence des contresens fâcheux et jusqu'à des abîmes d'incompréhension.
Alors qui dit vrai?
Et quel Freud lisons-nous?
Il se serait certes bien amusé à nous entendre et n'aurait pas manqué d'en tirer de pertinentes conclusions quant à nos secrets refoulements.
Mais nos consciences furent tout de même apaisées par la pertinence des analyses de Madame ALTOUNIAN dont chaque proposition nous apparut comme le résultat d'un travail appuyé sur une haute compétence et validé par une solide réflexion collective.
C'est donc réconcilié quelque peu avec la psychanalyse qu'est reparti dans le soleil d'avril, l'inconscient légèrement cabossé, ton incorrigible cousin FLORENTIN