Gustave FLAUBERT : "L'éducation sentimentale"


Le billet à Claudine de Michel BOUDIN
Ce n'est jamais sans une certaine appréhension, jolie cousine, qu'on entreprend la visite d'un monument de la littérature de la taille de "L'éducation sentimentale".
Surtout quand je songe que ma première approche remonte à plus d'un demi-siècle et que je n'en ai jamais relu depuis une seule page! De quoi se demander comment allaient se passer ces retrouvailles avec Frédéric Moreau et avec "l'Idiot de la famille".
Je dois à la vérité de dire, Claudine, que le talent de M. Bruno VIARD, universitaire, a grandement facilité les choses et que j'ai retrouvé avec délice cet inimitable univers flaubertien. Les rapports de l'auteur avec la vie politique, littéraire, sociale de son temps furent examinés et débattus au cours d'échanges solidement documentés. La notion de "décristallisation" permit d'aller fouiller dans de nombreux recoins de l'oeuvre. Une éducation ou pas, ce long parcours de Frédéric? Chacun se sera fait son opinion.
Le temps nous a manqué, peut-être, cousine, pour examiner le rapport de Flaubert à l'écriture. Je pense à cette remarque de Roland Barthes qui lit dans "Bouvard et Pécuchet" cette phrase:
"Des nappes, des draps, des serviettes pendaient verticalement, attachées par des fiches de bois à des cordes tendues."
"Je goûte ici, dit Barthes, un excès de précision, une sorte d'exactitude maniaque du langage. La langue littéraire s'ajuste à la langue pure, à la langue essentielle, à la langue grammairienne. La description n'est plus le discours oratoire (on ne "peint" rien du tout) mais une sorte d'artefact lexicographique.
Comment mieux définir la magie du verbe de Flaubert?
Je crois, Claudine, que je vais sans plus tarder, aller retrouver Bouvard et Pécuchet qui ont toujours fasciné l'esprit de ton cousin:
FLORENTIN
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L'éducation sentimentale de Gustave Flaubert - 21.09.2008 Monique BECOUR
Mr Bruno Viard, professeur de l'université d'Aix en Provence nous présente Flaubert que Proust appréciait beaucoup ; l'action se passe en 1867, donc deuxième partie du XXe siècle. Le Romantisme s'étend de 1802 (avec Chateaubriand) à 1851 sous la deuxième République. La révolution de 1848 a été une grande chose mais échec avec 6000 à 10 000 morts à Paris, (fusillés aux Invalides ou emprisonnés dans les caves des Tuileries, 9OO déportations environ), puis le coup d'état du 2 Décembre 1851 de Napoléon III. Il existait deux tendances de républicains contre républicains.
Par sa correspondance on découvre également la maladie dépressive de Flaubert : ses œuvres de jeunesse ne sont que de lugubres descriptions. L'auteur, dans ce livre fait son entrée dans l'Histoire mais de façon impersonnelle ; il s'agit d'une critique exaltée du Monde moderne qui commence le 29 Juillet 1830 avec « les Trois glorieuses ». Le Capitalisme, les Affaires, traumatisent cette génération. Le Romantisme est un cri de désespoir et une fuite éperdue vers les hypostases de la Nature, de la passion amoureuse, de la Révolution avec l'amour du peuple (ex.Gavroche en Juin 1832 sur les barricades), de la passion de l'Orient ou de l'Antiquité, de l'amour de la Poésie, de l'Art, de la Littérature. A ces hypostases j'ai rajouté personnellement l'amitié, mais l'on constate qu'il n'y a ici aucune amitié vraie. C'est aussi une recherche d'investissement remplie de beauté éthique, tournée vers la Religion. (hypostase : en philosophie chez Plotin substance considérée comme divine, pour Kant entité abstraite déduite à tort de la réalité objective ).
Dans « l'Education sentimentale » Flaubert renonce à tous les rêves précédents. Ne reste que l'amour de l'Art porté très haut avec Stendhal, l'Art devient une anti -société, une anti- vie : « après le malheur de naître, je ne connais pas de plus grand malheur que d'enfanter ».
A l'inverse de Stendhal qui décrit « la cristallisation », c'est à dire l'immense engagement de l'amour par l'imagination, Flaubert procède par la « décristallisation » au désamour : la femme aimée ne résiste pas à l'épreuve du Temps. Procédé inverse car si les héros de Stendhal meurent vers 5O ans, les héros de Flaubert tombent amoureux mais s'enfuient ou se séparent, comme chez Gérard de Nerval dans «A ngélique».
En quoi consiste cet art «déconstructeur» ? « C'est un livre qui ne tient sur rien d'autre que le style ».
Le réalisme de Flaubert est un courant contraire au réalisme (néologisme qui apparaît vers 1850-1855). Flaubert déteste la Réalité, la précision, l'exactitude malgré qu'il soit très fidèle aux documents historiques de la Révolution de 1848.
Frédéric Moreau est atteint de bovarysme. Flaubert avait écrit Salammbô qui est bâti sur le rêve. Le désespoir flaubertien est construit sur une certaine réalité qui est ignoble mais le rêve est stupide donc toujours distance ironique avec pour exemple la description des toiles au Louvre
La foule qui envahit les Tuileries le 23 Février 1848 et procède à sa mise à sac veut s'amuser. L'action sera suivie par un bain de sang en Juin 1848 ).
Notre auteur emploie un style indirect libre sans avertir par les deux points de ponctuation. Il feint d'épouser l'opinion de la foule pour mieux faire adhérer le lecteur ; il reproduit les idées comme si c'étaient les siennes, donc piège selon Bruno Viard. Survient ensuite une ellipse de 1840 au 2 Décembre 1851, jour du coup d'état et il saute ensuite seize autres années jusqu'en 1867.
Une participante fait remarquer que cette « lucidité amère, cette critique des passions lui évoque les Moralistes et La Rochefoucauld, ». Mr Viard ajoute « un pessimisme semblable envers le christianisme, un même dualisme, le dieu de la littérature occupe une place antithétique ».
Flaubert nous montre les « quarante-huitards » comme des « jobards » à travers le « Club de l'Intelligence ». Il atteint également par ses piques, ses réflexions cyniques les bourgeois parisiens.
Les droits positifs acquis en Juin 1848 sont la devise « Liberté-Egalité-Fraternité », le suffrage universel, l'abolition de la peine de mort pour les politiques et l'abolition de la peine de mort par Schoelcher,( 27 Avril 1848). N'existait auparavant aucune association mais au printemps 48 fleurissent associations, mutuelles d'aides, caisses d'assurances.
L'idée de Nation est-elle une hypostase ? Les soldats de Jemmapes, de Valmy défendaient l'idée de Nation, étaient fidèles à l'idéal républicain, sans exaltation romantique, 1848 va au-delà des « ronflements ».

"Le jeu de l'envers" d' Antonio TABUCCHI le 18 mai 2008



BILLET à CLAUDINE par Michel BOUDIN
Connais-tu, adorable Claudine, situation plus inconfortable que celle d'un participant à une séance de DIRELIRE qui vient là sans rien connaître de l'auteur proposé?
Ce fur pourtant le lot de ton malheureux cousin qui eut à subir la honte de n'avoir rien lu d'Antonio Tabucchi dont il ignorait jusqu'à l'existence!
Il m'a donc été donné d'apprendre qu'Antonio Tabucchi est un écrivain de renom, universellement connu et apprécié et dont l'oeuvre littéraire mérite largement qu'on y prête attention.
J'ai ainsi pu découvrir que ce diable d'homme avec son "Jeu de l'envers" nous fait le plus souvent penser à l'envers du jeu qu'il propose. Alice (et son miroir) n'y retrouverait ni chat ni lapin. Mon intérêt pour cet auteur fut en outre éveillé par l'excellente analyse qui fut proposée concernant la référence au tableau de Vélasquez "Les Ménines".
J'ai cru comprendre, en effet, à travers ce commentaire, que l'oeuvre de Tabucchi avait quelque chose à voir avec ce que dit des "Ménines" Michel Foucault dans le premier chapître de son livre "Les mots et les choses":
"C'est que peut-être, en ce tableau, comme en toute représentation dont il est pour ainsi dire l'essence manifestée, l'invisibilité profonde de ce que l'on voit, malgré les miroirs, les reflets, les imitations, les portraits."
Les passages lus, les exemples apportés, les témoignages croisés, sont venus conforter la similitude pouvant exister entre le texte de Tabucchi et l'appréciation de Foucault contemplant "Les Ménines".
Voila, Claudine, que s'ouvre ainsi tout un champ de lecture et de réflexion pour ton cousin
FLORENTIN
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Monique BECOUR

Le 18 Mai 2008, nous nous réunissions autour de Marie Goblot et de deux charmantes italiennes. L'une Judith Rosa, traductrice du dernier recueil de Tabucchi « Au pas de l'oie » (Seuil 2006), la deuxième, Bérangère Salemi, étudiante, doctorante sur « L'inaccompli et le mystère dans l'œuvre d'Antonio Tabucchi » (travail non encore terminé).
Marie Goblot nous présente ce Toscan, né à Pise en 1943, Antonio Tabucchi, dont le sujet de fin d'études à Sienne fût « Le surréalisme au Portugal », y devint professeur puis à Bologne. Il est de culture italienne, ibérique mais aussi française ; en voyage au Portugal, il trouve sur un quai un recueil de Pessoa, traduction française du « Bureau de tabac » Incité à apprendre le portugais il se rend à Lisbonne où il obtient très vite un poste de Directeur de l'Institut Culturel italien de 1987 à 1990. Ayant épousé une portugaise, Marie José de Lancastre, il vit au Portugal et se sent citoyen, surtout lors des incendies énormes en 2005 qui ravagent une partie du Portugal « J'ai deux patries », dit il. Il est chroniqueur du « Corriere della Sera », et en Espagne d' « El Païs »
Pour les italiens, comme pour Tabucchi, la forme littéraire privilégiée est le récit « il racconto ». Cette forme brève en prose, s'apparente pour lui au sonnet, pour les contraintes imposées : l'atmosphère, la vie à donner brièvement aux personnages, donc une course contre le Temps.
Il est un grand admirateur de Pessoa, très présent dans « Le Jeu de l'envers » et Marie nous fait remarquer que Pessoa veut dire « personne « en portugais, en latin, « persona » est le masque de théâtre, ce qui nous explique mieux la photo de la couverture du recueil tirée de la série « Masques » par Paul Steinberg (The Saul Steinberg Foundation- N Y).
Tabucchi écrit sous divers hétéronymes : Bernardo Soarès « Fernando Pessoa, le livre de l'intranquillité », mais aussi Ricardo Reis, une forme itinérante dans ce premier récit, « je ne change pas avec mes masques, je voyage » dit-il et souvent avec le train que l'on retrouve dans plusieurs contes, in « Vagabondage ». Ces trains qui ne s'arrêtent pas dans les petites gares, par exemple dans « La Lettre de Casablanca » : Joséphine écrit depuis un hôpital à sa sœur Lina, quittée dix huit ans auparavant afin de lui donner ses dispositions pour que son corps soit rapatrié et enterré près de leur mère, disparue dramatiquement ou assassinée par le père : le non dit est terrible : tout est suggéré. Elle craint l'issue fatale de l'intervention chirurgicale et le lecteur devine que Joséphine qui ne veut pas qu'Ettore, son vrai prénom soit porté sur la tombe, est en fait un transexuel. Récit particulièrement émouvant.
Le train dans « Le chat du Cheschire » s'arrête dans la gare de Grosseto où Alice, envolée il y a longtemps, « deux jours avant la découverte de l'Amérique, » «a laissé un message sur la glace de la salle de bains » à son ex-compagnon ; Alice, donc, a fixé rendez vous à « Chat » par répondeur téléphonique, : il doit descendre en gare de Grosseto, point du rendez-vous mais « Chat » ne descend pas du train … qui repart. Moyens employés afin de sentir le temps qui passe.. mais aussi jeu de l'envers : il laisse sur place celle qui l'a quitté autrefois. Le lecteur s'interroge : Y a- t-il eu vraiment message ? Alice n'est pas sur le quai !
Tabucchi est attiré aussi par la cuisine « exotique » dirait un américain, « l'arroz de cabidela », au goût raffiné mais à l'aspect répugnant (sang et vin bouillis), « les raviolis à la ricotta", ou les « cocktails d'avocat » dans « Paradis Céleste ».
Ce dernier conte sucré, languide, luxueux, met en scène les fastes d'une grande demeure où une jeune institutrice échappée d'un couvent école de Charleroi se retrouve propulsée dame de compagnie dans un monde raffiné, artistique où les discussions littéraires sur fond musical alternent avec celles sur les arts plastiques ; elle reçoit de la maîtresse de maison, une formation à l'art japonais des compositions florales : Jushoku, Moribana et autre Ikebana…La chute du conte « Le jeu de l'envers » toujours, fait découvrir au lecteur l'horrible vérité : Mr Huppert, le maître de maison, revenu de Côte d'Ivoire, sans avoir réalisé de « chiffre d'affaires suffisant » est écrasé à table par son patron Mr Delatour qui lui assène ces mots : « Combien de fois avez-vous porté à ces pauvres gens les merveilleux produits de notre société sans inscrire dessus des traités d'éthique ? Cherchez un nom plus inoffensif et conventionnel « (il remarque alors sur la table l'ikebana « Paradis Céleste ») « Vendez leur pour quelques millions de dollars de Paradis Céleste ». (trafiquants d'armes, dealers, toujours le non-dit)
Antonio Tabucchi joue d'un humour féroce dans ce conte comme d'ailleurs dans « Petit Gatsby »
Tabucchi veut nous faire passer sans cesse de l'autre côté du miroir ainsi que l'a expliqué Michel Foucault dans « Les mots et les choses », qui parle du jeu des correspondances.
Nos amies se sont longuement arrêtées sur le premier conte « Le jeu de l'envers » et sur « Les Ménines » de Vélasquez exposées au musée du Prado à Madrid. L'importance du tableau dans le récit éclaté sert de cadre à la nouvelle : « la clef du tableau se trouve dans la figure du fond, c'est un jeu de l'envers ». Il est dit et repris ici et là, (livres d'art, opinions, guide au Musée du Prado) que ce jeune seigneur noble, à la pose altière, ce personnage sur les marches de l'escalier est le double de Vélasquez lui-même, ou son alter ego.
Ce récit nous a posé le problème de l'envers de la révolution et de la politique sous Salazar. Maria do Carmo Meneses de Sequeira est assez fuyante dans ses actions politiques. Son mari Nuno, critique auprès du narrateur, venu pour les obsèques de Maris, l'action politique de son épouse. Or, ce narrateur apportait précédemment subsides et lettres de trois partis démocratiques italiens à des émigrés italiens. Toujours le non-dit…L'ambiguïté n'est absolument pas levée…selon deux opinions de lecteurs présents. Lisez et jugez par vous-même…
Tabucchi se dit « n'être pas un écrivain engagé mais un écrivain de littérature », « être engagé avec soi-même, l'engagement où personne ne le dit, où personne ne le sait » nous précise Marie Goblot.
J'ai alors dit tout mon intérêt pour la nouvelle « Petit Gatsby », qui m'a incitée à relire « Tendre est la nuit » de F. Scott Fitzgezrald que nous avait présenté, Hervé, il y a de nombreuses années, Hervé, si absent, grand connaisseur de Fitzgerald et de la « beat generation », ainsi dénommée par Gertrude Stein, américaine, en son salon de la rue de Fleurus à Paris, où elle recevait les écrivains américains et artistes des années 20 ; « la génération perdue, » les témoins de la première guerre mondiale, l'expression est reprise par Hemingway en tête de « Le Soleil se lève aussi » (l926) Mais quel est le rapport avec Tabucchi me direz-vous ?
Tabucchi dans son jeu magnifique de l'envers, met en scène (vers 1955) une petite assemblée de vacanciers à « l'hôtel de Baltimore » sur la Riviera, qui se distribuent les rôles des héros de « Tendre est la nuit », en écoutant les disques de Cole Porter, Tony Bennett chantant "Tender is the night" mais tout est faussé. Ce n'est pas ici l'oeuvre de Fitzgerald que décrit le narrateur mais un truquage au travers du souvenir de son propre père qui était serveur en l929 à « l'hôtel de Baltimore », qui y a connu Fitzgerald et où il vivait plus tard, dans une chambre sur l'arrière avec son jeune fils, le narrateur. Ensuite avec le temps, « l'hôtel baissant, la clientèle changée », il avait passé les dernières années de sa vie « à servir de vieilles putains en fourrure, des morphinomanes distingués, des pédérastes querelleurs ».
L'envers du monde fitzgeraldien est aussi l'avis critique de Tabucchi ?
Michel Butor (pape du Nouveau Roman) dans « La modification » emploie le même procédé magnifique repris par Tabucchi pour accentuer le désamour d'un couple avec l'objet mis en abîme, (les volets rouillés de la chambre où se repose le couple pour Butor) et le côté décadent et obsolète de l'hôtel, (l'envers) et donc, de l'histoire, la désacralisation : « sur le portail de fer forgé, la peinture blanche est écaillée. Là où la peinture a sauté, à cause du soleil et de l'air salé, il y a de larges plaques de rouille fine et très jaune, le portail émet un grincement étouffé comme un gémissement. » (p. 147). Je vous recommande la lecture d'Alabama Song de Gilles Leroy (mi-fiction – mi réalité) si la vie de Zelda et le désamour de Scott Fitzgerald pour elle vous intéresse (comme pour Hervé et moi-même) et aussi bien entendu les livres écrits par Zelda.
En conclusion, Judith Rosa, la traductrice de l'ouvrage « Le pas de l'oie », traduit en 2006, nous a dit l'opinion de Tabucchi sur l'Italie contemporaine et Berlusconi : « la vie a disparu de la littérature italienne (fini les Dante, Boccace, Pasolini , etc etc) » . Pour Tabucchi, membre fondateur du Parlement international des Ecrivains, défendant les écrivains italiens et qui craint « la pensée unique » (article du Monde) « la démocratie est une conquête continue ». Il y aurait « expropriation linguistique par Berlusconi , de centaines de mots et concepts italiens ». « Liberté et démocratie ont été déviés. »
Ce qui nous a ramené à « L.T.I, Lingua Tertii Imperii, la langue du IIIe Reich » de Victor Klemperer (Pocket n°202), devenu la référence de toute réflexion sur le langage totalitaire, œuvre présentée avec brio par Paulette Queyroy, il y a quelques semaines.

"LTI, la langue du IIIème Reich" de Victor KLEMPERER le 5 mai 2008



« L.T.I. Lingua Tertii Imperii, la langue du IIIe Reich » de Victor KLEMPERER (l881-1960)

Paulette Queyroy. germaniste, nous faisait découvrir ce jour l'écrivain Victor Klemperer, né en 1881 à Landsberg fils de rabbin et cousin du célèbre chef d'orchestre Otto Klemperer. Philologue, spécialiste du XVIIIe siècle en littérature française et italienne, il enseigne à l'Université de Dresde. Il est féru des rationalistes et déteste le populisme. Dès l933, il a une haine viscérale du nazisme ; il commence à rédiger son Journal et avec sa femme Eva, musicienne, non juive, très proche de lui, il s'achète une maison, mais en l935, comme juif, il est destitué de son poste par les nazis, échappe à la déportation en raison de l'origine de son épouse, mais est assigné à résidence avec elle dans une « Judenhaus ». Il continue à étudier le XVIIIe siècle, mais, interdit de bibliothèque, ses recherches se restreignent malgré l'aide d'Eva qui continue à sortir des livres pour lui de diverses bibliothèques. Après le premier bombardement de Dresde, il est interdit d'écriture et Eva, tous les trois ou quatre jours, porte son travail de notes chez des amis sûrs, à la campagne.
Paulette a beaucoup éclairé la vie de ce couple, d'Eva, épouse non juive qui a tout abandonné pour lui, a pris beaucoup de risques pour son œuvre, entièrement dévouée. Il le lui rend bien, car malade, alitée, la nuit, il lui lit Montesquieu et les philosophes français.
Juif d'origine, son rapport au judaïsme est inexistant, aucun intérêt pour aucune religion, ni pour l'hébreu, ni pour les fêtes juives. Ses frères étaient baptisés comme sa femme (protestantisme). Il paye ses impôts obligatoires aux églises, 50% à l'église protestante, 50 % à l'église juive. Eva, pas plus que lui ne présente d'intérêt pour la religion.
Notre auditoire avait été subjugué par ce livre et les questions et commentaires ont fusé de toutes parts, car certains pensent qu'actuellement, nous avons en France une certaine dérive. Jean Courdouan a pris comme exemple, une émission récente : « C' dans l'Air » dans laquelle lors d'un débat actuel sur la récidive, un Juge présent sur le plateau de télé, poussé un peu par l'animateur a déclaré sur « Récidive, laxisme ou Répression » :
« Il me semble qu'en France, actuellement on ne veut plus traiter de questions complexes . »
Pour un autre lecteur il semble que Klemperer, après guerre, soit entré dans le mécanisme de la R.D.A. notamment au moment de la mort de Staline, qu'il aurait pu mener une étude comparative avec la langue de bois stalinienne.
Pour Claude Simonot notre philosophe, il semble que le fascisme, non pas en tant qu'idéologie mais comme façon d'être, peut être considéré comme maladie endogène et congénitale comportementale. « On tire des bords » dans la façon de penser donc pathologie surréaliste » selon lui. Notre assemblée, a en partie, refusé, le mot pathologie. Notre ami rend hommage aux étudiants résistants allemands qui ont servi dans les commandos marines anglais.
Un autre auditeur Gilbert a éclairé la République de Weimar qui précède le nazisme, ses sentiments profonds, la construction intellectuelle par rapport au germanisme, au Romantisme des grandes mythes anciens, à la Nature, à l'idée de Dieu, à l'enracinement dans le sol. J'ai, pour ma part, évoqué le culte de l'homme fort, le jeune sportif du gymnasium, beau, qui a donné naissance à ce logo : l'homme nu, bras ouverts, inscrit, dans un triangle et dans un cercle. Notre amie a insisté (dans le contexte historique) sur « L'homme qui a des racines, or le Juif n'a pas de racines et donc, devient l'ennemi principal dans lequel l'antisémitisme prend racine » Notre discussion portant sur les racines du nazisme.
Jean Pierre Queyroy s'est exprimé par rapport à « la germanité au XIXe, et à l'ancien culte à Schiller, à Goethe que Klemperer vénérait. L'importance et l'obsession prise pour le XVIIIe, notamment pour le théâtre de Diderot. Les allemands cultivés imprégnés des valeurs universelles de la culture française et européenne ».
Jean Courdouan rebondit sur « un débat actuel en France concernant la remise en cause des « Lumières » comme étant la source des régimes tortionnaires au XXème siècle, donc batailles idéologiques actuelles ».
Dans la langue L.T.I ., le mot «éternel», ainsi que le mot «radieux» ou «solaire» prennent un sens spécial, l'ultime fardeau, le superlatif, le début du divin, de l'éternité » , insiste Paulette.
En conclusion, notre amie était elle-même radieuse, très satisfaite de son auditoire pris par le livre. « C'est une aventure humaine exceptionnelle, jour après jour, en courage, qui remonte le moral car tellement d'insignifiants nous entourent , » poursuit-elle : « Klemperer est la source de tous les travaux intellectuels sur le pouvoir de la langue, admirablement écrit, une lucidité, une faculté d'analyse, un pouvoir de synthèse phénoménal, travail de douze années. »

Monique BECOUR

"Cinq leçons de psychanalyse" de Sigmund FREUD le 20 avril 2008



Le Billet à Claudine
Comment lire Freud?
Quelle séance, jolie cousine, que cette séance du 20 avril 2008, à DireLire, qui vit Madame Janine ALTOUNIAN, traductrice de FREUD, maintenir sous le charme de ses professorales explications une assistance médusée!
Qui aurait pu jamais croire, Claudine, qu'il était aussi difficile de traduire Freud? Toutes mes naïves certitudes sur la pureté et l'innocence des textes français, alors lus jusque-là sans malice, ont fondu comme neige au soleil et tu me vois désemparé devant l'immensité du naufrage.
Car sais-tu, savante cousine, que la libido, décidément, n'est plus ce qu'elle était! Ni le "çà" ni la pulsion, ni l'inconscient.
Passées à la moulinette étymologique et soumises aux filtres latins et germaniques, toutes ces notions, en effet, ne sont plus que miettes et débris. "Mais alors que lit-on?" s'est exclamée dans l'assistaance une participante excédée...
Et c'est bien là toute la question, Claudine. Les comparaisons effectuées en séance entre différentes traductions ont mis en évidence des contresens fâcheux et jusqu'à des abîmes d'incompréhension.
Alors qui dit vrai?
Et quel Freud lisons-nous?
Il se serait certes bien amusé à nous entendre et n'aurait pas manqué d'en tirer de pertinentes conclusions quant à nos secrets refoulements.
Mais nos consciences furent tout de même apaisées par la pertinence des analyses de Madame ALTOUNIAN dont chaque proposition nous apparut comme le résultat d'un travail appuyé sur une haute compétence et validé par une solide réflexion collective.
C'est donc réconcilié quelque peu avec la psychanalyse qu'est reparti dans le soleil d'avril, l'inconscient légèrement cabossé, ton incorrigible cousin FLORENTIN

"A l'ombre des jeunes filles en fleur" de Marcel PROUST le 16 mars 2008


Le billet à Claudine de Michel BOUDIN


Marcel PROUST (Art et rédemption)

Nous étions très nombreux, jolie cousine, ce dimanche 16 mars, à être venus écouter M. Bruno VIARD, professeur à l'Université d'Aix-Marseille, qui nous parla de PROUST, à partir de "A l'ombre des jeunes filles en fleur".

On croit toujours tout savoir sur PROUST, Claudine, et on pense un peu facilement en avoir fait le tour quand on a évoqué la trop célèbre petite madeleine et le déroulement infini de ses phrases à subordonnées gigognes.

Mais qu'un lecteur averti, doué d'un grand talent professoral tel que celui de M. VIARD, s'en empare et voila que se dessine sous nos yeux le profil d'un auteur d'une richesse et d'une profondeur qui nous paraissent insondables.

Le coeur du propos toucha les rapports existant entre l'Art et la Vie et la façon dont l'un pouvait peut-être sauver l'autre.

"L'art qui permet de convertir la douleur en beauté".

"La vraie vie, nous dit PROUST, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent vécue, c'est la littérature."

On peut, cousine, ne pas acquiescer à cette conclusion brutale mais force est de reconnaitre qu'elle éveille en nous bien des échos.

MALRAUX par exemple:"Chacun des chefs-d'oeuvre de l'art est une purification du monde."

Ou encore: "Les arts ont lié l'homme à la durée sinon à l'éternité et tendu à faire de lui autre chose que l'habitant comblé d'un univers absurde".

On connait aussi: "L'art est un anti-destin".

On peut penser également à KUNDERA et à sa légèreté de l'être". Légèreté si totale qu'elle en serait "insoutenable" sans le secours de l'art.

Voila, Claudine, des pensées bien sévères en cette approche du printemps. Tu voudras bien ne pas en tenir rigueur à ton cousin.

FLORENTIN



Le compte-rendu de Monique BECOUR pour "A l'ombre des jeunes filles en fleur"

Le dimanche l6 Mars 2008, nous étions réunis, assemblée maximum, à la Brasserie Massilia afin d'écouter Monsieur Bruno VIARD, Professeur en Littérature, Philosophie, Psychologie politiques à l'Université d'Aix Marseille, nous parler de l'amour et « du baiser volé » dans l'œuvre de Marcel Proust.

Mr VIARD qui sort très prochainement en librairie, un opuscule « La littérature ou la vie ! » sous titré « Mauss lecteur de Proust » aux Editions Ovadia, s'est volontairement limité à ce thème du « baiser volé », à partir de l'expérience de l'enfance : le baiser donné chaque soir ou non par la mère, - non donné lorsque la famille Proust reçoit des invités, parmi lesquels Swann, - donc un sevrage raté provoquant un concentré de nœuds affectifs chez l'enfant frustré, difficile à élever, jamais satisfait ensuite lorsqu'il découvre les jeunes filles.

Mr Viard a beaucoup insisté sur l'expérience toujours décevante pour le jeune Marcel car si le baiser est donné par la mère, malgré qu'elle le lui ait refusé plus tôt dans la soirée, il se reproche ensuite qu'elle lui ait cédé. Provoquant ainsi une double expérience de l'angoisse car l'objet empêché puis en deuxième lieu, donné. « L'angoisse de l'attente de la mère est la matrice…des attentes amoureuses futures. » (cf. B.Viard, p22).

Le deuxième baiser volé est celui qu'il tente auprès d'Albertine, dans la chambre de la jeune fille au Grand Hôtel de Balbec (le Grand Hôtel de Cabourg où Proust loue toujours quatre chambres) : c'est elle qui a invité le héros à monter alors qu'elle est déjà couchée.. Il s'était dit, le naïf, « que ce n'était pas pour ne rien faire, qu'une jeune fille, fait venir un jeune homme en cachette, en s'arrangeant pour que sa tante ne le sache pas, que d'ailleurs l'audace réussit à ceux qui savent profiter des occasions, « etc. etc.(cf.p.333, JFF)

Approchant ses lèvres de la joue, il entendit un son précipité, prolongé : « Albertine avait sonné de toutes ses forces . » !

Je fis remarquer que dans le premier tome des JF en fleurs, est décrit un épisode bien plus érotique et abouti (p.157-158), le jeune Marcel qui rejoint Gilberte chaque après midi dans les jardins des Champs Elysées pour des jeux (barres, etc) se voit subtiliser une lettre de Swann, le père de Gilberte, qui lui est destinée. La jeune fille assise, « aux joues rouges et rondes » lutte et se penche en arrière, lettre à la main : « je la tenais serrée entre mes jambes comme un arbuste après lequel j'aurais voulu grimper,…..je répandis comme quelques gouttes de sueur arrachées par l'effort, mon plaisir auquel je ne pus pas même m'attarder le temps d'en connaître le goût » ! Gilberte, naïve ? plutôt perverse, lui propose de recommencer ! Quel âge a le jeune Marcel ? Difficile de répondre à cette question. Cependant, sur une photo le jeune Albert Proust, Gilberte et un troisième garçon posent au Parc Monceau, âgés d'environ treize, quatorze ans.

Pour revenir au baiser donné à Albertine, il faudra attendre « Du côté de Guermantes » pour qu'il soit réalisé, chaque soir, sur la joue, sur le grain de beauté, toujours le lien avec Maman.

Notre groupe a apprécié l'humour de l'homme Marcel Proust avec l'épisode de la potiche chinoise, héritée de la tante, vendue pour que le héros Marcel puisse se rendre avec son copain de lycée, Bloch, dans une maison de passe. Héros, dégoûté de cette fréquentation lorsqu'il reverra le canapé rouge vendu ou donné provenant de la vieille tante où sont alanguies les filles dénudées.

L'aspect sociologique a été cerné par une auditrice lors de sa lecture de la métaphore filée de la « salle à manger –aquarium » du Grand Hôtel, contre les vitres de laquelle s'écrasent les visages des gens, « de peu », les habitants de Balbec qui ne parviendront jamais à ce luxe étalé sous leurs yeux. Proust dénonce … aussi la riche société décrite, du Boulevard St Germain,- le livre est écrit entre 1905 et 1912 - qui se promène le midi au Jardin d'Acclimatation au Bois de Boulogne avec la description fabuleuse d'une toilette de Madame Swann, l'ex maîtresse (Odette de Crécy), demi-mondaine, épousée, mise quand même au ban de certaines, et qui deviendra, après la mort de Swann, l'épouse d'un ex amant. Les codes sociaux de la riche bourgeoisie ont changé mais je fis remarquer que cette société des réseaux,- des clubs,(du Jockey Club, des Cent, du Country Club, du St James Club) des Cercles ( de l'Etrier, du Pen Club, du Bois de Boulogne, de l'Union Interalliée etc) - existe encore (plus de trois mille actuellement) et que de nombreux diplomates, altiers et fermés entrés dans la « Carrière » portent encore des noms aristocratiques (exception faite de Gary, en raison de son implication en résistance).

"Le ravissement de Lol V. Stein" de Margurite DURAS le 17 février 2008



C'est un livre fascinant car il atteint en nous le plus enfoui de nous-mêmes: la scène primitive, l'impossibilté de fusion du deux en un, la présence d'un tiers regardé ou regardant, l'attrait de la mort ou de la folie, ou alors la possibilité de la vacuité bouddhique, de la transcendance des mystiques (Marguerite Duras lisait Saint-Jean de la Croix et Sainte Thérèse d'Avila). François Nourrissier déclare: "Marguerite Duras atteint une forme blessée de nous-mêmes". Elle va ravir Lacan mais elle-même est éloignée de la psychanalyse, elle brouille sans cesse les significations et pervertit même l'idée du sens.
Dans toute son oeuvre on retrouvera le thème de l'exil intérieur, l'approche et la dérobade, la douleur et la transgression. Lol incarnera cette volupté intérieure à ne pas être.
L'été 1963 après une cure de désintoxicarion alcoolique après avoir rompu avec son amant du moment, Gérard Jarlot, elle était seule à Trouville face à la mer. "C'est fait, dit-elle à Gallimard, je ne peux pas me relire, je n'en peux plus, l'animale est là, je l'aime". La même année elle écrira "Le Vice-Consul". "Il fallait le faire quand même!" dira-t-elle.
On retrouve là Michaël devenu Richardson et Anne-Marie Stretter vieillie et toujours belle, toujours ravisseuse d'hommes. "C'est une femme du Nord, elle vient, elle passe, elle voit la mendiante et l'enfant dans les bras, mourant et dévoré par les vers, les lépreux dans l'odeur fade des lauriers roses, les poubelles et les mendiants, et elle voit et elle passe et elle meurt.
Lol meurt-elle? devient-elle folle? Après avoir été ravie, elle décidera à son tour, elle ravira l'amant de son amie, le manipulera à sa guise, se gavera de la vue de leurs corps nus et enlacés, puis fatiguée du "voyage" dormira dans le champ de seigle.
Maryvonne NICCOLAI

Monique BECOUR
Ce livre au titre déjà ambigu nous incite à nous interroger sur chaque mot le composant.
Lol ou Lola V (Valérie -Valéria) STEIN. Ce V, « dont les ailes » dit Lacan « évoquent les ciseaux, Stein :la pierre ». Donc ce jeu « de la mourre » de mains d' adolescents : les ciseaux coupent la feuille, mais la feuille entoure la pierre et la pierre tombe dans le puits…
Le « ravissement » pour moi, le premier sens de Lol, la ravie, c'est le sens provençal, la fada (de), la simplette, « elle n'est pas tout à fait normale »… « petite, elle n'était jamais là » dit son amie de pension, Tatiana, jusqu'à la fin où Lol , « si constamment envolée de sa vie vivante » dit Jacques Hold, s'échappe en une terrible crise de folie. Et peu à peu, d'autres sens surgissent éclairant le ravissement.
Lacan parle de « l'objectif ou du subjectif du ravissement qui fait énigme ». Pour éclairer, Lol va être victime d'un rapt, mais elle même va se rendre coupable d'un rapt, elle prend, (p112) elle ravit.
Toute l'histoire est basée sur trois nœuds ou relations triangulaires. Premier triangle : à dix huit ans, Lol, est fiancée à Michael Richardson, - (elle a vécu avec lui un seul acte d'amour dans une chambre de l'hôtel des Bois, refuge d'un autre couple ). Lol, voit au bal du Casino de T.Beach, Michaël, séduit par une arrivante Anne Marie Stretter, d'âge mur puisqu'elle est accompagnée de sa jeune fille. La séductrice «avait la grâce abandonné e d'un oiseau mort, elle était maigre, l'avait toujours été et revêtait cette maigreur d'un robe noire à double fourreau de tulle, à la souriante indolence de la légèreté d'une nuance, d'une cendre »
« Elle promène un non-regard sur le bal » et subjugué, Michaël, « dans la plénitude de la maturité », danse avec Anne-Marie Stretter, collé, serré, durant toute la nuit, sous les regards voyeurs de la salle de bal sur Lol atterrée, la blonde et de son amie Tatiana à la chevelure luxuriante brune, cachées derrière des palmiers en pot. La ravisseuse et sa conquête dansent, dansent jusqu'au matin et dix ans après, lorsque Lol retourne, une journée à T.Beach avec J. Hold, (le voyeur cette fois) dans le train, elle ressasse cette danse de mort, rythmée par le fracas des bogies du wagon. La Mort dans l'âme pour Lol qui ne s'en remettra jamais.
Ces deux passages au bal, et dans le train où ils ont pris place dans la deuxième partie du livre, m'ont fait ressurgir (cf. Nathalie Sarraute) un film surréaliste « Le train » (?) des années 1960, de Delvau, cinéaste belge sur une catastrophe ferroviaire dans lequel le héros, choqué, égaré, errant le long des voies, dans un champ, rencontre dans un estaminet belge proche, le même genre de séductrice fatale, fourreau noir, yeux de braise et cheveux aile de corbeau, typée Maria Casarès. Et tous deux, dans une musique syncopée, en mineur, assourdissante, de ducasse belge, dansent, dansent, raides comme des marionnettes tirées par des ficelles, gestes heurtés, cassés… Lorsque le héros dans le plan suivant retourne vers le train, il trouve sa compagne morte allongée au milieu des victimes, le long de la voie. La femme fatale, la Mort ! (souvent représentée ainsi dans les œuvres de Breughel et dans l'art flamand).Fatum.
La deuxième relation triangulaire (deuxième nœud) de notre récit est celle de Tatiana Karl mariée à Pierre Beugner médecin. Elle a pour amant Jacques Hold et leurs rendez-vous amoureux se passent dans le même Hôtel des Bois de S. Tahla, ville natale de Lol, qui y est revenue, vivre, dix ans après, dans la maison parentale, mariée à Jean Bedford, dont elle a eu trois enfants. Lol qui a observé, jour après jour, dans la rue, en le suivant, (toujours le thème du voyeurisme), le manège séducteur de Jacques Hold renoue contact avec Tatiana Karl afin de mieux guetter, couchée dans un champ de seigle, invisible, la fenêtre de la chambre des deux amants qui y apparaissent, nus, parfois : scène érotique ! C'est alors qu'elle va unir toutes ses forces mentales dans le rapt, le ravissement de Jacques Hold : elle répète l'événement qui l'a tant fait souffrir et basculer de l'autre côté du miroir.
La troisième relation triangulaire (troisième nœud) est la relation amoureuse légère de Jacques Hold, qui, l'âme, la psyché, ravie par Lol, (est-ce une relation mystique ?) se détourne momentanément de Tatiana et dans le wagon vide du train, parvient, en caressant le visage de Lol « au corps chaud et bâillonné de sa main,(il) s'y enfonce, heure creuse pour Lol, heure éblouissante pour son oubli, s'y greffe » jusqu'à la petite mort de Lol. A partir de cet épisode, Lol, va de plus en plus basculer dans la vacuité, l'absence (phrases interrompues, insensées, regards vides qui ont commencé deux jours auparavant, lors d'un dîner qu'elle a donné avec son mari jusqu'à LA crise. Pour Lacan, ce ravissement de Lol est le ravissement subjectif.
Il vous faut découvrir ce récit qui n'a peut-être pas plu au genre masculin malgré l'érotisme diffus, le genre féminin serait-il plus sensible aux aléas des situations décrites avec une poésie, une précision ou une imprécision infinies ?
Il faut noter aussi la relation diffuse, presque charnelle qui unit Lol à Tatiana depuis leur passage au lycée, la chevelure noire, luxuriante, qui ravit encore et toujours Lol, leurs étreintes amicales, vraiment ? leurs baisers, innocents ? La sensualité de Marguerite Duras est sous-jacente. Le lecteur peut penser qu'il s'agit ici de désir non accompli ! Lol qui a élevé trois petites filles est détachée, peu ou pas maternelle : rien de visible à ce niveau.
En ce qui concerne la composition du livre, Le narrateur (l'auteure) omniprésent décrit au présent, parfois à l'imparfait jusqu'à la page 75 où Jacques Hold, l'amant, médecin à l'hôpital dans le service de Pierre Beugner, le relaye au passé simple en discours narrativisé (psycho-récit) au présent. La difficulté de lecture vient que l'on passe du narrateur auteure au narrateur Hold qui s'interroge, étudie comme un analyste le comportement de plus en plus étrange de Lol.
Lacan dit, toujours dans l'étude citée précédemment, qu' « un sujet est terme de science, comme parfaitement calculable , et le rappel de son statut devrait mettre un terme à ce qu'il faut bien désigner par son nom : la goujaterie, disons le pédantisme d'une certaine psychanalyse ». J'ai pensé, avec Pierre Beugner qui parle de Lol, après la soirée où Tatiana voit Lol ravir peu à peu Jacques Hold, que ce dernier surveille le retour de la maladie de Lol comme un clinicien : « cette absence de Lol à table, comme c'était impressionnant et c'est sans doute çà qui intéresse Jacques Hold ». D'ailleurs, Hold retrouve le lendemain Tatiana. Beugner qui accepte les amants de sa jalouse épouse Tatiana, « console celle-ci et la presse dans ses bras, pour empêcher la souffrance encore débutante de prendre corps » . Tant d'amour de Pierre pour Tatiana cela se rencontre ?.. oui, c'est rare, à encadrer. LOL, LOL, LOL, LOL, LOL……..
Monique BECOUR

"Le journal" d'Eugène DELACROIX le 16 février 2008









Notes de lecture tirées de "L'intemporel" d'André MALRAUX par Michel BOUDIN
Filiation: "Titien, qui eût reconnu en Delacroix un fils, n'eût pas compris la nature de la vénération que Baudelaire lui porte".
Art moderne: "Ce génie (il s'agit de Goya) que nous tendons à rapprocher de nous, parce qu'il prophétise l'art moderne, dont il n'est séparé, comme Delacroix, que par la primauté du spectacle".
Couleur: "Baudelaire devine sous le peintre à grand spectacle qu'est Delacroix, le génie souterrain en qui Cézanne reconnaitra la palette la plus éblouissante d'Europe".
Esquisse et art moderne: "Pour Delacroix, pour tous ses contemporains, la grande peinture commençait à L'Adoration des Mages deLéonard de Vinci, la plus célèbre des oeuvres inachevées".
"Les esquisses de Delacroix, si marquées qu'elles soient par leur époque, semblent annoncer l'art moderne, lorsque le peintre, en même temps qu'il renonce au spectateur, renonce à la profondeur".
Un art commun: "On ne découvre pas encore que devant l'Olympia de Manet, Ingres, Corot, Delacroix et Courbet appartiennt au même art".
Création et représentation: "Ce qui suit unit serètement Delacroix à Ingres, ce par quoi un tableau est création et non représentation, paraît plus manifestement devant la photographie que devant la vie même ou l'imagination".
Originalité de Delacroix: "Delacroix n'imitait pas une représentation antérieure, celle des Vénitiens et de Rubens, il leur succédait dans une même conquête".
Delacroix et son temps: "Delacroix est plus lié à son temps parce qu'il est celui de son musée imaginaire, que parce qu'il est celui des premiers chemins de fer".