"Morituri" et "Les sirènes de Bagdad" de Yasmina KHADRA le 21 octobre 2007



C'est l'un des auteurs francophones les plus lus et traduits que DireLire recevait ce dimanche. Mohammed Moulessehoul est né en 1955 dans le Sud algérien d'un père militaire, officier de l'ALN et blessé en 1958, qui voulut faire de lui un soldat en l'envoyant dès l'âge de neuf ans dans un lycée militaire, où il fit toutes ses études avant de servir comme officier dans l'armée algérienne pendant 25 ans. Durant la période sombre de la guerre civile algérienne dans les années 80-90, il fut l'un des principaux responsables de la lutte contre l'AIS puis le GIA, en particulier en Oranie.
Il prit sa retraite et vint s'installer en France pour poursuivre la carrière littéraire qu'il avait commencée au début des années 80, en choisissant comme pseudonyme le prénom de sa femme, Yasmina.
Après cette présentation de l'écrivain par Jean Courdouan, Yasmina Khadra nous parla d'abord de la tradition culturelle de sa famille en remontant jusqu'au 15ème siécle où, un Mohammed Moulessehoul fonda la première et peut-être la seule école pluridisciplinaire du monde arabe. Moulehessoul signifie "le seigneur des plaines", il avait tenté de faire vivre en paix les tribus voisines qui s'entre-déchiraient depuis des siècles. Aux 17ème et 18ème des Moulehessoul furent des érudits et des sages, conseillers du sultan de Meknès ou à Tombouctou. Son grand-père, paysan pauvre, était un poète conteur mais qui n'osait plus faire partager son talent à son entourage. Son père rompit cette tradition de lettré en devenant un combattant de l'ALN et en se consacrant ensuite à sa carrière militaire. Il fit don de son fils au pays en l'envoyant au lycée militaire, l'école des cadets.
Lors de ses études, il écrivait en arabe et lisait en français. Assez nul en français, dit-il, c'est un professeur qui remarqua son écriture imaginative et le poussa dans ses lectures : « L'etranger » d'Albert Camus fut pour lui la révélation que l'on pouvait exprimer des situations complexes avec des mots simples. Il serait écrivain. Il est aujourd'hui traduit dans 32 langues. Il raconte cette transformation dans « L'écrivain » qui est une oeuvre complètement autobiographique qui lui permit de sortir de l'anonymat en 2000 et de mettre fin à toutes les suppositions les plus farfelues qui couraient sur l'identité de cette Yasmina Khadra.
Il nous parla ensuite du mauvais accueil qu'il reçut de la part de l'intelligentsia parisienne, qui le considérait comme un sous-marin des services secrets algériens, comme un militaire ayant participé à ces massacres organisés par le pouvoir algérien comme le prétendait une habile propagande des islamistes et de leurs soutiens parisiens, que même des associations comme Amnesty International relayaient abondamment.
Il ne regrette pas son engagement et son action contre le terrorisme islamiste en Algérie. Il a toujours été soutenu par sa femme et il pense que son exclusion littéraire et sa solitude lui ont permis de garder sa liberté.
Claude Simonot rappelle cette citation : « Dieu n'aide pas ses saints, seul le Diable soutient ses suppôts » et fait un parallèle entre le discours de Khadra et celui de certains officiers français ayant servi pendant la guerre d'Algérie.
Il évoque ensuite l'autisme de l'Occident face au terrorisme islamiste : ce ne sont pas des psychopathes, mais des intellectuels que le dépit, la colère ou la frustration dévoient. L'intégrisme a pris naissance dans les universités.
Quelqu'un posa alors cete question : pourquoi n'entend-on pas les pères, les anciens que l'ont dit si respectés dans la tradition musulmane ? Pour lui, ils n'ont pas peur, mais ils n'ont rien à dire, ils sont eux aussi autistes. C'est la jeunesse qui pourrait changer les choses mais dans sa masse elle est plus attirée par l'islamisme que par le rationalisme.
Une journaliste algérienne lui posa le problème de la fuite des cerveaux en Algérie depuis Kateb Yacine : « Nous sommes dehors, en fuite ». Pour Khadra, dans le monde musulman, la théologie a remplacé la littérature, comme le montre une enquête d'El Watan auprès des lycéens qui citent comme écrivains les plus connus uniquement des théologiens.
« En Algérie je ne suis qu'un auteur de best-seller ou bien, un mensonge littéraire fabriqué par la France. »
« Les Algériens sont le peuple le plus doué pour l'autodétestation ».
A la question " Quel est le plus grand ennemi de l'Algérie" Khadra répond : « Les Algériens, eux-mêmes », alors que pour la journaliste algérienne ce sont les islamistes.
On parla peu du style et de l'écriture de Khadra, simple, forte et variée, si variée d'ailleurs qu'une étude présentée à la Sorbonne concluait à l'existence de plusieurs auteurs de ces livres signés Khadra.
Nous espérons donc qu'il viendra nous présenter son prochain ouvrage pour que nous puissions enfin parler littérature et écriture.
Antoine VIQUESNEL
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Le billet d'humeur de Michel BOUDIN à sa cousine Claudine
C'est un billet de grincheux que je t'adresse, aujourd'hui, jolie cousine.
Il est vrai que n'ayant strictement rien lu de Yasmina KHADRA, qui était l'invité de DireLire, je suis assez mal placé pour apprécier son oeuvre! Aussi espérais-je beaucoup de la présence de l'auteur pour entrer au coeur de son écriture.
Or je dois te confesser, Claudine, que l'homme ne m'a que modérément convaincu. Si l'authenticité de ses convictions et la ferveur qui l'anime ne sont pas en cause, la méthode employée pour défendre ses prises de position , m'a laissé songeur.
Comme les médecins de Molière qui expliquaient tout par le poumon, notre auteur se réfugie systématiquement derrière un seul et même argument: l'autisme.
Vous portez sur l'Algérie un jugement qui n'entre pas dans son système de références? C'est de l'autisme européen.
Les cadres de l'armée où il a passé de longues années ne l'apprécient pas à sa juste valeur? C'est de l'autisme militaire.
Le cercle des intellectuels parisiens n'a pas pour lui toute l'estime à laquelle il pense avoir droit? C'est de l'autisme culturel.
Une façon comme une autre de ne jamais avoir tort.
Deux intervenantes le laissèrent pourtant embarrassé. L'une lui demanda de s'expliquer sur sa "fuite". Pourquoi avoir choisi d'être romancier de langue française alors qu'il y a tant à faire "de l'autre côté" . La réponse passant par la rencontre avec "L'étranger" de Camus aurait mérité un plus substantiel développement. L'autre intervenante, manifestemment agacée, lui fit remarquer que ce qu'il considérait comme propre à l'Algérie (infidélité, mépris, trahison...) était monnaie courante de ce côté-ci de la Méditerranée. Elle échappa au renvoi dans les cordes de l'autisme national!
Et les romans de l'auteur dans tout çà? Les témoignages croisés de lecteurs convaincus m'ont laissé penser qu'ils étaient d'excellente tenue et propres à faire avancer "le dialogue des cultures".
Il faut donc lire , studieuse Claudine, les romans de Yasmina Khadra, c'est ce que va d'ailleurs faire ton cousin
FLORENTIN.
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Mon cher Florentin,
Claudine, que je viens de rencontrer m'a fait lire ton dernier Billet. Il est, comme de coutume, bien plaisant. Comme j'aime les ouvrages de Yasmina Khadra (que je ne connais pas personnellement ) j'essaie de rapprocher tes impressions de mes lectures.
Autisme? Tu as dit autisme? N'est-ce pas la chose au monde encore mieux partagée que le bon-sens? Les politiques, les armées, les écrivains ne sont-ils pas tous atteints d'une forme plus ou moins enfermante de cette terrible maladie , et n'est-ce pas une sorte d'outil nécessaire à l'accomplissement de leurs tâches? Quand un autiste rencontre un autre autiste, comme aurait pu nous le chanter Maurice Chevalier... ils n'ont généralement que la violence comme moyen d'expression. Et c'est là que notre Yasmina Khadra essaie, dans l'ouverture que lui autorise sa connaissance de deux cultures, de créer des ponts , de favoriser des compréhensions réciproques. Nous avons la chance qu'il nous offre en français, le moyen de sortir de notre vision univoque, sur les sujets du Moyen-Orient par exemple.
Il n'est pas dupe de sa propre solitude et des risques qu'elle fait courir. A l'un de ses personnages, romancier arabe sans doute trés proche de lui, à qui son interlocuteur dit: “Nous sommes en plein choc des civilisations. Il va te falloir choisir ton camp”, il fait répondre:”Je suis mon propre camp” et “Mon salut vient de cette révélation: je ne veux être ni maître, ni prophète. Je ne suis qu'un romancier qui tente d'apporter un peu de sa générosité à ceux qui veulent bien la recevoir” (“Les sirènes de Bagdad”)
L'homme est sans doute aussi un homme blessé . Blessé l'écrivain qui n'a toujours pas reçu l'accueil “officiel” espéré (même si celui des lecteurs est au rendez-vous), blessé le militaire aux premières lignes de la lutte anti-terroriste pendant huit ans , blessé à vie l'enfant forcé de quitter sa famille et embrigadé contre son gré. Tu pourras lire un beau livre de lui, une part d'autobiographie romancée, “L'imposture des mots” . Juste un extrait. C'est le Commandant Mousselehoul (Khadra militaire) qui interpelle Yasmina Khadra, l'écrivain :
“Rejoins tes phantasmes et restes-y. Tu courtisais la gloire, elle t'ouvre ses bras. Mets-y le paquet et montre-lui l'étendue de tes frustrations. Tu voulais conquérir le monde avec une machine à écrire et une rame de papier. Tu disposes de plus que ça. Mais rappelle-toi ceci, Yasmina. Quelle que soit la générosité de tes éditeurs et les clameursde tes fans, partout où portera ta muse, tu ne seras qu'un gamin de neuf ans que son père a chassé de la maison et que l'amour de tous les hommes n'en saurait consoler. Tôt ou tard il faudra bien que tu t'arrètes pour souffler. Ce jour-là, tu apprendras, à tes dépens, que nulle part tu ne seras l'enfant que tu aurais aimé être. S'il y est question de malédiction, dis-toi qu'elle ne te poursuit pas, elle est en toi.”
Lis aussi “L'écrivain” pour apercevoir de quelle gangue sa “vocation” a dû s'extraire .
Lis enfin ses “polars” algériens qui nous entraînent dans l'univers plus que noir de l'Algérie de la guerre civile des années 80-90 et qui montrent la complexité de la situation d'alors pour un fonctionnaire voyant au quotidien la sauvagerie terroriste , ayant à pratiquer la violence d'Etat dans un monde aux données incertaines ... et assumer , dans le même temps, son besoin irrépressible d'écrire pour exprimer sa vision de cette réalité .
Oui, Florentin, il te reste à découvrir cet univers dur mais jamais sans espoir où un homme, avec ses convictions et ses talents, partage son envie que ce monde soit plus vivable et les hommes plus fraternels.
Je vais de ce pas poursuivre ce débat avec Claudine.
Ton ami,
Jean.
Jean COURDOUAN
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La chronique de Monique BECOUR
Ni autiste, Ni « une dame au grand cœur », (la dédicace reçue de Yasmina Khadra) : mais LUCIDE
Lu durant l'été, sept ouvrages de Yasmina Khadra. Merci pour cette découverte.
La préface signée Marie-Ange Poyet de « MORITURI », mon premier, me confortait dans l'idée que l'écrivain était une « femme algérienne, jusqu'à plus soif ». Je fus un peu déconcertée par l'écriture policière (vocabulaire, situations, etc.) et par ce commissaire Llob, assez sympathique, au demeurant, dans sa quête assidue à la recherche des « tueurs de tout poil » et où l'on voit les fermiers des anciens colons bâtir des empires tout en utilisant « la stratégie de la magouille ». Un ex communiste, (les communistes sont très « liquidés » dans plusieurs oeuvres), Sid Lankabout, devenu Abou Kalybse( c'est voulu) en rivalité avec ce commissaire, beaucoup moins sympathique dans un autre polar « LE DINGUE DU BISTOURI», lorsqu'il appelle sa femme, « ma bête de somme » ! Elle a abandonné pour lui son métier d'enseignante et élève leurs quatre enfants, Ceci explique-t-il cela ? ( Pour un « macho » : oui des deux côtés de la Méditerranée).
A la lecture de « L'ECRIVAIN », autobiographie, l'auteure se transformait en Mohammed Moulessehoul, identité retrouvée, «entachée » dans son pays, dit-il oralement par un pseudonyme féminin.(je serre les dents). Il fût élevé dans une famille de sept enfants, le père militaire avait voué le garçon à la dure école de cadets et à la « Carrière ». La mère tant aimée de Mohammed, bien vite lâchée pour une jeune femme, - mère non royale tombée dans la misère noire. avec ses sept mômes.- (Idem, toujours des deux côtés de la Méditerranée). Le style me plaisait mieux, lectures du petit en français de Camus et autres Dumas , il se met à écrire de très bons textes dans notre langue, dès l'âge de quatorze ans ; il est, de plus, distingué par son professeur de français. (possible de notre côté). Khadra commence à y dénoncer « l'Algérie de l'intégrisme islamique et des massacres ». Ses prises de position sont très courageuses car, nous a-t- il dit, avoir été pris, à un moment pour un « sous marin de l'armée algérienne ». critiqué, mis à l'index mais traduit dans 32 pays, tout de même !
Suivent « LES HIRONDELLES DE KABOUL », le premier volume de la trilogie « qui oppose l'Orient et l'Occident ». Enfin ! mon « côté féministe » se réveille. Atiq un courageux moudjahid, reconverti en geôlier, veut sauver Zunaira, avocate, « plus belle que le ciel », qui tue son mari car elle ne le supporte plus, (radical chez nous également). Elle est désormais condamnée à l'obscurité grillagée du tchadri. Atiq va lui substituer Mussarat, sa propre épouse, malade, en fin de vie, pour la séance de lapidation publique ! (c'est trop!). Zunaira, une femme libérée ? Va-t-il la récupérer ? Quid de la fin ? Lisez le livre, Une clef :c'est celui que j'ai préféré.
Il se confirme que « Les cerfs-volants de Kaboul » se sont définitivement envolés et les hirondelles sont loin d'être de retour.
Le style de « COUSINE K », s'est affiné psychologiquement. Un garçonnet adore sa mère, qui lui préfère son frère aîné. Le mal aimé va développer une névrose jusqu'à l'assassinat de sa cousine K. Mr Khadra, nous précise oralement que c'est l'expression du rapport entre la pudeur et la psychopathie. (dans les 32 pays également). Questionné sur la relation entre son propre frère cadet et lui-même, il me fût répondu que la fin du livre n'est pas autobiographique.(Je m'en doutais : il ne serait pas là ! L'autisme serait-il des deux côtés ?) »
« LES SIRENES DE BAGDAD », met en lumière le thème du jeune homme, désabusé, venu de son bled (thème utilisé dans plusieurs volumes), « qui a perdu son honneur, » à la vue des organes génitaux de son père âgé, handicapé, réveillé, dénudé, molesté violemment par les soldats américains à la recherche de terroristes éventuels dans le village. Fuite, «Road movie ». Sa sœur, égoïste mais non autiste, chirurgien à l'hôpital, de Bagdad, le rejette, car « elle vit librement avec quelqu'un». (L' avenir de l'ancien étudiant eût été changé si elle l'avait recruté comme aide-soignant pour les soins de toilette aux hommes hospitalisés !..Je suis pragmatique, isn't ). Il va être choisi par le groupe de terroristes qui le recueille pour être le vecteur d'une guerre bactériologique. A la question posée par mon voisin :« Est-ce actuellement du domaine du possible? » Le militaire retraité répond «affirmatif » …
Je complète l'information : il me semble qu'il y a deux ans, nous étions en France, après les hépatites C, D, E, F à l'hépatite G, et qu'alors aucun vaccin ni sérum ne pouvaient contrecarrer l'évolution fatale de la mutante G. .Qu'en est-il ? et qu'en est-il du virus Ebola ?
La littérature s'est perdue dans les hautes sphères généralistes algériennes, mondialistes et l'autisme est mis en cause de toutes les façons possibles : féminin, patriarcal, national, international, intellectualisme des chapelles parisiennes ! Cependant, j'eus souhaité placer deux thèmes importants concernant l'Irak, le grand délaissé de la réunion. (d'accord avec Julien).
Alors que Mr Khadra nous avait dit avoir collaboré « au New Yorker », et qu'il décrit «des héros jetés dans des cages aux folles où des poufiasses en treillis leur tirent les oreilles et les testicules, se faisant photographier pour la postérité » (p.91 in « les sirènes de Bagdad ») j'eus souhaité débattre de l'article paru dans « Le Monde des livres » du 12 Octobre 2007, article signé Lila AZAM ZANGANEH. Elle reprend un article du « New Yorker », signé Philip GOUREVITCH où la soldate Sabrina Harman, d'Abou Ghraib « annonce son intention d'utiliser ses photos afin de mettre à nu les pratiques de l'armée américaine ».
« Pour la première fois dans l'histoire, » conclut Philip Gourevitch, « les photographes des clichés les plus symboliques d'un événement étaient eux-mêmes acteurs des événements photographiés. Ils ont volontairement posé dans ces clichés, et ces clichés sont devenus le « crime »…. « S'agissait-il d'un petit soldat pervers ou bien se jouait-il là quelques chose de beaucoup plus grave ? » Fin de citation. (Les paris sont ouverts !).
Le deuxième thème international que je n'ai pu soulever concernait « l'homophobie qui s'épanouit dans l'Irak en guerre » article in Le Monde du 5 Octobre 2OO7. En effet, dans le même ouvrage de Mr Khadra « Omar le soûlard est devenu Omar le Sodomite surpris avec Hamy, nus » (p.248-249). Ils sont tous deux abattus par Yacine et Hassan, terroristes, à l'arme blanche. Oserais-je citer M. KHADRA et l'humour de son « Faïrouz, Passe-moi la flûte » (p.96) qui côtoie l'horreur.
« Où sont donc passés les oiseaux d'Ababill qui réduisirent en pâture les armadas ennemies de naguère fonçant sur les terres bénies, à dos d'éléphant ? ». Je complète l'information : ces derniers s'agenouillant devant la pierre noire (météorite sans doute) d'Aqaba au VIIème siècle seront à l'origine du pèlerinage.
La réponse est, peut-être, chez le jeune acteur Nafa Walid in «A QUOI REVENT LES LOUPS », dans son premier assassinat gratuit de l'ancien professeur de maths, REVERE mais communiste (p.193) Walid, est de nouveau infidèle, envers le metteur en scène qui lui avait fait tourner son premier film. Le reniement a lieu après le troisième déni à la question posée par la cruelle Hind « au rictus bestial » (avant le troisième chant du coq !). Le cinéaste Rachid Derrag (p.194) préparait un documentaire sur l'intégrisme européen.
Si je suis longue dans ma revue littéraire qui ne fût pas faite lors de la réunion, quittez là.
Dans toute l'œuvre soigneusement lue, les deux femmes les plus courageuses sont in « A quoi rêvent les loups ? » la mère qui soutient sa fille Hanane Ghalem, jeune femme évoluée, au poste solide de cadre, qui veut se rendre à une manifestation de « l'association des femmes ». (Idem, de ce côté ci de la Méditerranée selon une jeune femme d'origine algérienne qui s'est exprimée mais également dans le Pacifique, pour le développement des femmes océaniennes) . Notre héroïne rattrapée par son frère Nabil est égorgée. C'est l'ouvrage le plus cruel.
Dernier livre, cette fois, à Tel Aviv, « L'ATTENTAT, » cible le véhicule du Cheik, en miettes, pulvérisé, près de l'hôpital où le Dr Amine Jaafari, chirurgien, naturalisé, officie, ramasse les blessés, les tués. Le style, magnifique, s'affine, se poétise ; la psychologie parfaitement mise en œuvre. La kamikaze, à son insu, est son épouse (bombe cachée sous robe de femme enceinte). La quête du soignant, devenu « persona non grata », mis à l'écart, persécuté, soupçonné par les Israëlites est poignante.
La conclusion : « Il te restera toujours tes rêves pour réinventer le monde que l'on t'a confisqué ». Je le souhaite de tout cœur à Mohammed Moulessehoul.
Monique BECOUR

« L’usage de la Parole » et « Enfance » de Nathalie Sarraute


Nous étions réunis  le ler Octobre 2007 afin d’écouter Marie nous parler avec beaucoup de bonheur de « L’usage de la Parole » et de « Enfance » de Nathalie Sarraute.
Nathalie Sarraute, née en Russie en 1900, de parents juifs, va souffrir d’une enfance malmenée. Lorsqu’elle a 7 ans, sa mère – qui a refait sa vie en Russie, alors que le père,  est venu s’établir en France  – confie Nathalie à son oncle dans un train en partance pour Paris. Arrachée du quai, elle ne reverra la mère que dix longues années plus tard. Les résonances, les impressions sont ressenties par le lecteur dans  « Enfance, » écrit pour ses 83 ans et qu’elle a porté en gestation, dit-elle, durant toute son existence. J’ai exprimé l’avis que cet ouvrage devrait  être recommandé par tous les juges à des parents en conciliation, lors des procédures de divorce, tant il est représentatif, comme un buvard imprégné, de la souffrance d’un jeune enfant avec une économie de langage.

« L ‘usage de la Parole, » écrit vers 1980,   tableaux courts,  petits moments de vie saisis non par la description mais par les sensations qu’ils provoquent et les paroles en surface anodines.. Nathalie Sarraute, qui devient avocate au Barreau de Paris, mène parallèlement une lutte incessante (avec Alain Robbe Grillet, tous deux fondateurs du « Nouveau Roman » dès 1955), pour de nouvelles formes d’écriture, pour la mort du « personnage » et la disparition de l’intrigue dans « l’Ere du Soupçon »  et  «un Nouveau Roman ».  
 Nathalie Sarraute, dans « Enfance » applique sa théorie  des « personnages-supports ». Les personnages tendent à ne plus être des types, mais de simples supports, des porteurs d’état que nous retrouvons en nous-même. Elle devine son père à d’infimes, d’infinies particules ultra rapides. Pour les saisir, il faudrait un langage particulier. « On n’a pas encore découvert ce langage qui pourrait exprimer d’un seul coup ce qu’on perçoit en un clin d’œil : tout un être et ses myriades de petits mouvements surgis dans quelques mots, un rire, un geste ». La mimique d’un personnage éclaire la recherche de Nathalie Sarraute. Elle croit en la nature humaine mais explore les réalités inconnues, difficilement discernables. Les états qu’elle veut saisir sont comme les phénomènes de la physique moderne, si délicats et si infimes « qu’un rayon de  lumière ne peut les éclairer sans qu’il les trouble et les déforme ».Elle les désigne sous le nom de « Tropismes » (premier ouvrage paru en 1939). Pour exemple, la progression d’une tige dans une direction donnée vers le soleil sous l’influence d’une excitation : lumière ou chaleur.
 Le roman autobiographique essaie de surprendre ces mouvements indéfinissables qui glissent aux limites de notre conscience, à l’origine de nos gestes, nos paroles, nos sentiments, impossibles à définir. Dans « Enfance », le monologue intérieur  entend restituer le courant de conscience à l’état brut,  par dédoublement de la parole : la première voix se plonge dans le passé de la narration, l’autre voix, le «  tu » est critique, sceptique :  la conscience de l’écrivain tutoie le narrateur. Avec le style parlé est recherché le naturel à tout prix et non le « naturalisme ».J’ai relevé « une mise en abîme » (technique du « Nouveau Roman »).  Elle peut  être utilisée sous différentes formes : dans ce cas,  il s’agit du récit (fictif) en train de se créer à l’intérieur du récit : la petite Nathalie qui fait répéter ses leçons par des cocotes en papier représentant les élèves de sa classe.
                                                                            Monique BECOUR

"Les mémoires d'outre-tombe" de CHATEAUBRIAND






















Jean-Christophe CAVALIN professeur de littérature à l'université d'Aix-Marseille, qui a animé le débat

Le billet à Claudine par Michel BOUDIN



Chateaubriand de Combourg à la Vallée-aux-loups

Il faisait si beau, Claudine, ce matin-là sur le Vieux-Port! Et pourtant DIRELIRE fit salle comble. Préfèrer Chateaubriand au balancement des mâts et à l'appel des poissonnières, c'est finalement assez réconfortant.

- CHATEAUBRIAND?!- Oui, incrédule cousine, le château de Combourg et la Vallée-aux-loups l'ont emporté sur la séduction de la Bonne Mère.Mais il aura fallu tout le talent de Jean-Christophe CAVALIN, professeur à l'Université d'Aix-Marseille, pour nous amener à ne rien regretter

.Et d'abord nous eûmes la démonstration la plus étonnante de ce qu'est véritablement une "lecture expliquée ". A la lumière d'une culture parfaitement maîtrisée, le texte choisi livra les couches superposées de ses multiples sens. Un autre Chateaubriand nous apparut, d'une dimension insoupçonnée. La magie professorale de Monsieur CAVALIN nous projeta dans un autre monde.

C'est ainsi qu'à nos yeux étonnés, le bric-à-brac romantique (la lune, les ruines, les orages...) prit soudain consistance et nous parla du cosmos, de la fuite du temps, des soubresauts de l'Histoire et de la vie. La cohérence profonde de tous les thèmes évoqués laissait peu à peu entrevoir la singularité d'une oeuvre et la richesse d'une inimitable épopée.

Comment, Claudine, être passé jadis à côté de toutes ces choses? Sans doute est-il nécessaire d'avoir beaucoup lu et beaucoup vécu.Il m'est venu pour finir une idée singulière. J'imaginai Chateaubriand possédé par un anachronique désir: "être Victor Hugo ou rien". Car à défaut de "Légende des siècles" n'a-t-il pas passé sa vie à écrire la légende du sien? Il faisait si beau ce matin-là sur le Vieux-Port, qu'il te sera facile, Claudine, de pardonner ces légèretés à ton cousin

FLORENTIN







"Dalva" de Jim Harrison le 17 juin 2007



Le billet à Claudine de Michel BOUDIN
A quoi servirait, jolie cousine, de suivre avec assiduité les séances de DIRELIRE si ce n'était por se frotter à la diversité des avis et pour apprécier l'aspect participatif qui importe plus, souvent, qu'une réelle investigation théorique. Donner la parole à la différence, voila un assez joli programme.
C'est à quoi s'est prêtée, avec un talent de haute tenue, Monique BECOUR, la présentatrice du livre de Jim HARRISON, "Dalva". La vie exceptionnelle de cet auteur aux allures de bûcheron fatigué, nous fut exposée avec un sens aigu de l'enchaînement des causes et des effets et avec une intelligence rare du détail significatif. Des lectures croisées vinrent, comme d'habitude, donner consistance à cet exposé de grande classe.
Mais que restait-il, Claudine, pour les habituels grincheux sans lesquels DIRELIRE ne serait pas tout à fait DIRELIRE? Peu de chose en vérité et c'est pourquoi on ne les entendit guère!
On pouvait pourtant faire remarquer qu'un roman de cette importance doit sans doute plus aux lectures d'Harrison qu'aux détails de son existence. Qu'a-t-il emprunté aux auteurs qu'il aime (Faulkner, Joyce, Proust)? Comment est construit son roman à partir des leurs? Que garde-t-il d'eux, que rejette-t-il, que transforme-t-il?
"Tout art naît d'un art antérieur", disait Malraux. Celui de romancier comme les autres. Et Malraux ajoute, dans "Les Voix du Silence": Il est révélateur que pas une mémoire de grand artiste ne retienne une vocation née d'autre chose que d'une émotion ressentie devant une oeuvre: représentation théâtrale, lecture d'un poème ou d'un roman pour les écrivains, audition pour les musiciens, contemplation d'un tableau pour les peintres."
Les grincheux, Claudine, ont choisi de se taire. Mais étaient-ils si sûrs d'eux? C'est ce que se demande encore ton cousin
FLORENTIN
Présentation de "Dalva" par Monique BECOUR
«Dalva» et «La route du retour» de Jim Harrison
Dalva est le grand roman américain de Jim Harrison, le plus intéressant paru après «Légendes d'Automne» et «Woolf». Dans le roman Dalva, J. Harrison décrit une Amérique mythique depuis le génocide de la nation indienne ( les autochtones) jusqu'aux séquelles subies par les soldats revenus de la guerre du Viet Nam en centrant son livre sur Dalva, (45 ans en 1986, au début du livre) qui vit à Santa Monica (Californie).
Les grandes plaines du Midwest constituent le cadre du livre (Nebraska, Nord et Sud Dakota et aussi le Michigan dont J. Harrison est originaire). Les Européens, apportèrent le germe de la révolution culturelle, au XVIème siècle, le CHEVAL. Les groupes de chasseurs indiens suivaient les troupeaux de bisons : un troupeau vers le Nord, un autre vers le Sud jusque dans les régions les moins accessibles, puis la ruée vers l'or vers 1849 attira des dizaines de milliers d'euro-américains qui déferlèrent le long de la vallée de la rivière Platte, vers la Californie. Harrison dit dans son autobiographie «En marge» que son livre n'est «pas un roman linéaire, mais un phénomène naturel, mais une énormité élémentaire, allure de matériau brut qui caractérise le nouveau continent.»
L'histoire se passe dans le Nebraska, comté de Bassett, où nous découvrons quatre générations à travers le journal personnel de chaque membre de la famille Northbridge.
C'est comme un gâteau mille feuilles dont les informations séparées se superposent : les mêmes faits, gestes ou actions interprétés différemment, de façon complémentaire. Le journal du premier John Wesley Northbridge (arrière grand père de Dalva) le montre , dès 1863, prêcheur, voyageant seul à cheval, plantant des arbres fruitiers, et décrivant les paysages traversés. Tout est explicité: les traités de Fort Laramie, Fort Atkinson, qui étaient censés définir les frontières pour les tribus et permettre la traversée sans entraves des territoires occupés par les indiens.
Le grand souci du gouvernement yankee était le passage du chemin de fer, le long de la Yellowstone : «le Southern Pacific» et au Nord, «la Nothern Pacific Railroad». Mais les terres sacrées lakotas des Blackhills, des Badlands, envahies, l'extinction progressive du bison porta le coup fatal aux tribus des Plaines qui se rebellèrent et engendrèrent les massacres perpétrés par les «longs couteaux» en représailles, de 1860 à 1890.
Le Général Sherman, l'homme du traité de paix en 1868 disait «j'utiliserai tous les pouvoirs conférés pour que les indiens ennemis de notre race et civilisation ne puissent recommencer leur guerre barbare». Les Yankees faisaient partie de cette «guelt society» fondée sur le mépris total des non-élus par Dieu (puritanisme) alors que les indiens ressortissaient de «la shame society» fondée sur la notion de honte, manquement à l'honneur, perte de la face par rapport à son visage originel.
Il nous a été reproché plusieurs fois par des participants de ne pas mettre en valeur la composition, le style, aussi m'y suis-je efforcée. Avec l'arrivée du cinéma, du jazz, de la psychanalyse est condamné le roman linéaire, le récit. Jim Harrison obtient dans Dalva une polyphonie, une simultanéité par le biais des points de vue de chaque narrateur: nouveau mode de narration, extérieur, objectif, direct, comme «l'œil de la caméra». Harrison, dès 1982 travaille comme scénariste à Hollywood, et il emprunte aux techniques du cinéma, les procédés de superposition, de feed back, de fondus enchaînés (pour exemple lorsque Dalva galope et se fond dans la Prairie, ou au bord de la rivière Niobrara qui se trouve sur la propriété Northridge). Le premier principe est l'ellipse: on ne commente pas, on ne sonde plus les consciences: on donne à voir, car nos sensibilités modernes se sont formées au mêmes sources donc bouleversement technique objectif, habilité de l'invention et du maniement des symboles.
Harrison, devenu universitaire et professeur en littérature comparée donnait des cours de "creative writing" et déplore ( in En Marge) que les auteurs modernes ne sachent plus employer la métaphore. «Les français aiment mes livres parce que je mêle l'Histoire à l'Action».dit-il encore.
La distorsion du Temps est donnée par la symbolisation de la rivière qui coule, par l'enchevêtrement des époques, par les différents journaux relatant les mêmes faits avec des points de vue différents : la première lecture est difficile car il faut dater et prendre des points de repère. Le réalisme n'est pas dans la chose mais dans la manière, le réalisme est ici affaire de technique plutôt que de sujet. L'art du point de vue est plus important au réalisme que la chose vue. En un mot, le réalisme ne consiste pas ici à décrire des choses américaines, mais à trouver les points de vue américains, donc recherche de l'objectivité du roman, avec la psychologie liée aux manières d'être des divers personnages qui pour certains développent un comique certain ainsi qu'un réalisme humain (exemples, le professeur Michaël, Lundquist, sa fille Frieda)
Mais que l'on ne me dise plus que c'est de «la littérature mineure» lorsque l'on n'a pas lu l'œuvre. J. Harrison s'interroge sur la durée de son œuvre. Restera-t-il ? Découvrez «Dalva», l'histoire de cette jeune femme moderne et merveilleuse, loin des clichés .Retrouvez là, à 11 ans au travers du journal de son grand père (JW2 Northridge) qui lui sert de père, dans «la route du retour». Bien sûr, le volume est épais, et alors, entrez et découvrez ce monde, vous qui avez aimé «danse avec les loups». Vous ne regarderez plus jamais un western avec les mêmes yeux. Peut-être, me donnerez vous votre avis sur notre site DIRELIRE après votre lecture.
Et si vous ne me croyez pas, lisez les avis d'internautes sur le site de J. Harrison.
Monique BECOUR

"Lira bien qui lira le dernier" d'Hunert NYSSEN le 4 juin 2007



Ce dernier lundi soir 4 Juin 2007, nous nous retrouvions, «fanas » de lecture, pour « Lira bien qui lira le dernier» de Hubert Nyssen (Babel). J'avoue que je n'avais pas lu cet ouvrage, auteur qui m'était inconnu, mais j'étais venue pour l'étincelle qui déchaînerait le désir de le découvrir.
Nous étions peu nombreux, environ 40 % d'hommes pour 60 % de femmes présents ; de plus, manquait un des deux présentateurs ayant choisi le livre en Juin 2006.
Heureusement, le deuxième, fidèle, présent, avait été «emballé" par ce livre , érudit, mais non pédant ». nous dit-il. « Il s'agissait « d'une chronique sur la littérature et la lecture» et.Nyssen, cependant « n'avait pas cherché à faire un livre de théories ».
Notre présentateur, très érudit, lui-même, nous présenta le livre « comme une forme de pastiche, avec un côté XVIIIème siècle, forme de copiage, comme une tentative de séduction de la Femme, en s'adressant à une certaine Melle Esperl ... dialogue fictif.
Aussitôt, me vint à l'esprit, ainsi que je l'exprimais, la Marquise de Sévigné (Marie de Rabutin-Chantal) correspondant avec sa fille Madame de Grignan, autour de 1671 à 1696, mêlant mondanités, confidences, plaisanteries et jugements sur ses semblables en un style brillant et un certain langage parlé suggestif qui faisait le tour des Salons à Versailles.
Et, en même temps, plusieurs d'entre nous s'exclamèrent comme notre ami Florentin , alias Michel Boudin, adressant ses billets mensuels à sa jolie cousine Claudine, billets, dont la lecture nous réjouit tous. Donc, vous l'avez compris, la forme du livre reprend un procédé littéraire peu usité à notre époque, mais tellement séduisant.
Questionné par ceux qui n'avaient pas lu le livre, notre présentateur reconnut qu'il y avait un côté négatif au livre choisi. Eh oui, selon lui, l'auteur dit « que le monde bouge et que c'était mieux avan t». Poncif maintes fois entendu: il faut se rebeller contre cet état d'esprit. Il apparut dans nos échanges que les hommes présents (grands lecteurs), avaient analysé les hommes lecteurs de leur propre entourage et que ces derniers comme eux « sont des hommes qui s'occupent des corps » ou encore « qui ont un rapport au corps » (kinés, infirmiers, professeurs d'éducation physique, médecins spécialistes). Pourquoi ? La réponse nous vint de l'un d'entre eux : « l'homme veut être dans un corps modélisant ».
Les échanges dérivèrent sur les jeunes et la lecture. Je citais Jim Harrison dans « En Marge » que je n'avais pas encore présenté: « Comment voulez-vous que les jeunes lisent si les parents ne lisent pas? » Lui, dont le premier ouvrage était un recueil de poésie « Plein chant » était féru de Yeats, de Faulkner, de Virginia Woolf, de James Joyce, mais aussi de René Char. Je citais les livres que lisent mes jeunes adolescents, dès l'âge de 10 ans: la série de Harry Potter de J.K. Rowling, "Eragon" de Christopher Paolini, « Le monde de Narnia » de C.S. Lewis. Je précisais, que je pensais fortement, que ces écrivains britanniques, étaient fortement inspirés d'un écrivain anglais John Bunyan (1660-1688), qui eut une importance très notable sous la Restauration anglaise. Le personnage principal «The Chretien» dans « Pilgrim's Progres » voyage énormément, reçoit des apparitions, rencontre des dragons, tout un côté conte de fées ( repris par les auteurs souvent britanniques nommés ci-dessus) avec un suspense, et un rythme vif dans un style très clair, « le mot juste pour l'idée juste ». Il eut une influence énorme sur la suite de la littérature anglaise.
Ce ne fut pas l'avis de tous, car il me fut répondu, que c'était uniquement « une affaire de marketing ». Attention, il ne faut pas confondre, la création littéraire, l'inspiration, l'écriture sur la page blanche, avec le côté marketing du lancement commercial « Pull and Push ». Une enquête du Centre National du Livre parue dans « Le Monde des Livres du 6 Juin 2007 nous dit « que chez les jeunes, de 11 à 18 ans, la lecture plie mais ne rompt pas ». Le secteur des éditions Jeunes est florissant 16 % du C.A des ventes totales, soit 71 millions de volumes en 2006,«créativité et dynamisme constant ». Une réserve, cependant, le public était « captif » car questionné au Salon du Livre au milieu de sa classe. Le choix est fonction du réseau des copains.
La réflexion nous amena, incidemment, à la bande dessinée et, nos amis présents, reconnurent avec jubilation , qu'ils en lisaient eux aussi . Les auteurs, les titres fusèrent : Enki Bilal et sa trilogie , Sfar, et « le chat du rabbin », Corto Maltese à travers Hugo Pratt, René Pétillon et sa « Panique à Londres », Marjane Satrapi et « Persépolis », la souris « Maus» de Art Spiegelman, jeune juif allemand qui écrit sur la Shoah. Il y a quelques années, Christian, un tintinophile éclairé de DIRELIRE avait philosophé sur Hergé et Tintin.
Comme nous citions la lecture sur Internet et les cassettes enregistrées, ma plus grande joie fut d'entendre une assistante, assidue depuis plus de douze ans à DIRELIRE, comme certains d'entre nous, s'exprimer, enfin, après tant d'années de silence. Cette personne ne voyant plus très bien, sa petite fille lui lit à haute voix quelques uns des ouvrages choisis, mais très souvent, aussi, elle fait appel à une association, à la Maison de la Croix Rouge, rue Sylvabelle, qui lui fait enregistrer nos livres par des lecteurs bénévoles.
Je n'ai pas lu le livre de Nyssen, mais cette découverte et l'échange fut très riche, et c'est dit, une vocation est peut-être née ... Venez nombreux, en 2007-2008, chaque rencontre vous apportera un désir de découvrir, un éclairage et vous vous exprimerez dans le respect: tout est dicible dans notre groupe.
Monique BECOUR

"A rebours" de Georges-Charles HUYSMANS le 15 mai 2007



Le billet à Claudine par Michel BOUDIN
Il conviendrait sans doute, très jolie cousine, de faire figurer en première page du livre de Huysmans "A rebours" cette mise en garde: "Nul n'entre ici s'il n'a la tête froide et les nerfs solides".
Où trouver en effet dégoût plus prononcé pour le réel quotidien et pour la vie de son siècle que dans cette oeuvre étrange et tourmentée?
Il semble difficile de cultiver avec plus de raffinement, l'évasion, dans une sorte d'excenticité aristocratique! Au point que bien souvent, ce curieux roman présente des aspects fortement nihilistes.
Bref, de l'aveu même de son auteur, (lettre à Zola) : "C'était un livre à ne pas faire, car il était par trop difficile, avec ce flottant personnage, tel que je l'avais conçu, chrétien et pédéraste, impuissant et incrédule."
Peut-être. Mais il aurait été fort dommage, Claudine, que cet inclassable roman n'ait pas vu le jour! Car il s'agit là d'un monumental pari d'auteur, décidé à écrire un roman ne ressemblant à nul autre, à l'aide d'une prose exceptionnelle qui chérit le détail impitoyable et le mot rare.
Pari d'auteur, pari tenu.
Tu peux, Claudine, ouvrir "A rebours". Il te tombera sans soute quelquefois des mains, mais bien vite tu le reprendras. Son pouvoir de fascination est venu à bout des réticences pourtant répétées de ton cousin
FLORENTIN

Paulette QUEYROY en fin de séance a jeté un froid en citant ces passages de Huysmans à propos de Marseille, de l'Allemagne et de son antisémitisme
S'il fallait décerner la palme de l'antiméridionalisme, Huysmans la recevrait sans injustice. Dans un carnet inédit, il pose en 1887 une équation dont il ne démordra jamais : « Midi – race de mendiants et de lâches, de fanfarons et d'imbéciles » Germanophile, il avoue l'être avec provocation à une époque où domine l'esprit de revanche anti-allemand : « Je me sentirai toujours plus d'affinités , déclare-t-il dans un autoportrait datant de 1885, pour un homme de Leipzig que pour un homme de Marseille. Tout, du reste, tout, excepté le Midi de la France ». Déjà dans une lettre de 1884, c'est à la ville de Marseille et aux Félibres qu'il s'en prenait, avec une agressivité verbale et une imagination scatologique dont il ne cherchait pas, selon les pratiques de son temps, à voiler ce que le nôtre appelle des accusations racistes.
Ne trouvez-vous point que la fête des niais félibres et que les oraisons obituaires stillées sur la tombe de l'intéressant Chapron, cet homme « nourri de la moelle des maîtres », ce grand cœur, bon fils, bon locataire, journaliste de bonne foi, etc. etc., sont d'un comique dont la noirceur déconcerte ?
Je voudrais être Dieu pour verser les tinettes de Bondy sur la ville et embrener à jamais cet odieux Midi pour lequel je me sens une haine d'Inquisiteur.
Vive l'Allemagne et à bas Marseille ! - ah ! les Valmajour et les Mistral, la Provence et le Quercy ! - quand je me sonde, je me sens une haine de catholique contre l'ignoble juif qui domine maintenant le monde et une exécration de vieux saxon contre la bruyante race latine. Non, vrai, je ne suis pas de mon temps ! et surtout pas de la nationalité qu'on m'impose !


"Les soldats de Salamine" de Javier CERCAS le 2 avril 2007


"Les Dieux ont caché ce qui fait vivre les hommes" Hésiode:Les travaux et les jours
Qu'auriez-vous fait en pareille circonstances?-ce fut la première question posée au début de la rencontre autour des "Soldats de Salamine". Quelles circonstances? L'exode, la déroute, la débâcle, comme celle des Perses à Salamine, des Français à la Bérézina?   C'était en 1939, l'année des derniers jours de la jeune république espagnole, l'année des premiers jours de la deuxième guerre mondiale. En ce temps là, raconte en 1994 à un petit journaliste nommé Javier Cercas l'écrivain à succès Ferlasio, son père, Rafael Sanchez Mazas a échappé deux fois à une exécution. La première fois, il sortit miraculeusement vivant de la rafale de balles tirée par un peloton d'exécution: l'Histoire - grand H - en témoigne; qui avait donné l'ordre? Les "Rouges": c'étaient les derniers jours de la République Socialiste Espagnole. Fuyant aussitôt après dans la forêt du Collel, talonné par les "Rouges", il se trouve nez à nez avec un milicien républicain armé qui au lieu de l'abattre le regarde un moment puis tourne les talons: à la question des autres "il est par là?" le Sauveur Inconnu cria: "Il  n'y a personne" L'histoire que raconta Ferlosio commençait par: "Mon père racontait que...". Mémoire, transmission d'histoire. Pourquoi un rouge a-t-il laissé la vie sauve au Premier Phalangiste d'Espagne, écrivain, poète, chantre d'un grandiose fascisme inspiré du rêve mussolinien qui a mis le pays à feu et à sang: le journaliste veut en avoir le coeur net :le voilà qui se met en quête de témoins susceptibles de le conduire jusqu'au Magnanime. Et l'auteur nous promène dans l'après-guerre, non pas "vingt ans après" mais soixante.. Finalement nous le trouvons dans une maison de retraite ce héros, ce vieux grognard qui combattit sous le drapeau rouge pour le Front Populaire Espagnol, puis durant toute la seconde guerre mondiale, sous le drapeau tricolore pour le Liberté, la liberté de danser le paso doble avec une femme et non avec un fusil.
Etait-ce bien Lui? Son dernier mot audible est "Non",mais il a une fin de mot inaudible..
Quant au mot de la fin:"De l'avant, de l'avant, toujours de l'avant" Et bien dansez maintenant . Avec Conchi, pythonisse à la télévision, qui allait sans culotte et soutenait vaillamment le journaliste investigateur!

                           Annie Rouzoul

FICTION   ou  REALITE

Ce lundi 2 Avril fut pour moi un bon jour. Réunis avec vous dans la soirée, pour la présentation des  « Soldats de Salamine » de Javier Cercas, je sortais de la projection du film «La Vie des autres » de Henckel von Donnersmarck. Ceux qui n'ont pas lu le livre ou n'ont pas vu le film me diront « Quel rapport ? » Je vais donc essayer la comparaison.

Le livre « les soldats de Salamine » nous met en phase avec un épisode de la guerre d'Espagne. Un écrivain de 45 ans en 2002 raconte « un fait réel ».

Quelques rappels historiques du conflit qui opposa de 1936 à 1939, le gouvernement républicain espagnol de « Frente Popular » élu en Février 1936 à la Phalange (falangio espanola) organisation nationaliste d'obédience fascisante fondée en Octobre 1933 par José Antonio Primo de Rivera, ancien dictateur d'Espagne de 1923 à 1930.

Revenons au « fait réel » et à l'enquête menée par le journaliste écrivain qui serre de très près les survivants de l'épisode concerné. Le 30 Janvier 1939, un des fondateurs de la phalange espagnole Rafaël Sanchez Mazas est fusillé dans la prison de Collell avec 48 autres prisonniers, or, il en réchappe en s'enfuyant dans la forêt. Un soldat chargé de poursuivre quelques fuyards, le trouve caché dans un fourré, le regarde droit dans les yeux, hausse les épaules (suivant la transcription de différents auditeurs du « fait réel » raconté), lui laisse la vie sauve, et au gradé qui l'interpelle à l'arrière plan, il répond « Personne » en espagnol « Rien ».

Mazas, le poète, l'esthète, admiratif de la Renaissance italienne et des condottieres est recueilli par trois soldats qui ont déserté les rangs républicains et qui attendent l'arrivée imminente des franquistes, tout en le protégeant. Mazas, doyen des phalangistes ( Rivero fusillé au début de la guerre,) est nommé par Franco, ministre sans portefeuille dans le premier gouvernement d'après guerre.

L'épisode relaté a donné lieu à débat. Est-ce vrai, ? est-ce une fiction ? Certains employaient le mot roman ! Trois amis présents et une amie, ma voisine, très marqués par leurs souvenirs personnels et leur vécu manifestaient leur émotion. C'est tellement bien de le faire !

D'aucuns insistaient sur l'épisode« improbable, faux, non-dit, non vérifié aux archives ».



Mais je vous entends : »Quel est le rapport avec « la vie des autres » ?

Eh bien dans ce film magnifique récompensé par les « Awards » américains et « l'Oscar » du meilleur film étranger en 2007, un agent de la « Stasi », en Allemagne de l'Est, début des années 198O, Wiesler, a pour mission d'observer à travers micros et branchements téléphoniques, les actions multiples d'un auteur à succès Dreyman et de sa compagne Christa-Maria Sieland. Le couple est considéré comme faisant partie de l'élite des intellectuels de l'Etat communiste, même, si secrètement, ils n'adhérent pas aux idées du Parti.

Fasciné par le couple tandis que progresse l'enquête qu'il édulcore, connaissant l'arrestation imminente de l'écrivain trahi par sa compagne, Wiesler, l'agent secret, pénètre chez celui-ci et subtilise la machine à écrire portative cachée. IL SAUVE AINSI LA VIE DE L'ECRIVAIN : plus de preuves. Wiesler, est dégradé, « mis au placard, » durant quatre ans et demi. A la chute du mur de Berlin, en Novembre 1989, devenu simple facteur, il découvrira en vitrine de librairie, le livre écrit par Dreyman en hommage à son geste «L'HOMME BON » ». La dédicace « à  WX 32/24 Avec toute ma gratitude »  « C ‘est pour moi » dit-il au libraire avec un sourire radieux et des yeux illuminés de clarté : une renaissance.

Alors, pour « les soldats de Salamine » oubliez les critères, les critiques, les arguties purement littéraires et comme nos amis, acceptez et laissez vous aller à l'émotion du beau geste, gratuit.

Le « petit fait vrai » est nécessaire dans la fiction pour évoquer la réalité. La vérité est-elle supérieure à toute fiction ? « Affaiblir l'effet de réel peut affaiblir l'œuvre » dit Marc Petit dans « Eloge de la Fiction » Ne démystifions pas. L'homme Bon a pu exister dans tout conflit humain.
Monique BECOUR