"L'éloge de la folie" d'ERASME le 15 novembre 2004



ÉLOGE PANURGIEN DE LA FOLIE.

Sous le signe des grelots de Triboulet, la séance de DIRELIRE suivit comme d'habitude son long cheminement de réflexion, à la recherche de la substantifique moelle contenue dans "l'Eloge de la Folie" d'Erasme.

Parmi les compagnons de route de ce dernier fut hasardé le nom de Rabelais, ce qui amusa fort l'assemblée, habituée à voir Alcofribas avancer partout son nez. Le rapprochement n'était cependant pas complètement gratuit. On peut lire , en effet, sous la plume de Gérard Defaux, un des spécialistes de Rabelais, les lignes suivantes(Livre de Poche: la pochotèque): "A la lumière d'analyses récentes, le Pantagruel prend de plus en plus les allures d'une parabole érasmienne".

Comme Rabelais est notre "Homère bouffon", il est aussi notre Erasme, celui qui, avec son Pantagruel, a composé un autre Eloge de la Folie. La critique découvre aujourd'hui, dans ce texte, une sorte de fable satirique destinée à illustrer l'insondable folie de la sagesse du monde. Et en effet, s'il s'agit bien dans l'Eloge de la Folie de mettre en évidence les insuffisances de la sagesse humaine par le moyen de l'éloge (feint) de la folie divine, alors que fait d'autre notre fabuleux agitateur de grelots qu'est Panurge "qui sait que les jeux de surface menés avec brio ont raison de toutes les fausses profondeurs".

Michel BOUDIN



"Tandis que je me suis torché le c... avec ses autres livres, pour parler décemment, j'ai lu en entier cette oeuvre d'Erasme mais j'ai pensé la ...rejeter". Martin Luther 1483-1546.

Stephan Zweig, auteur d'un essai sur Erasme ("Grandeur et décadence d'une idée" , traduit en français en 1935), nous dit: "En 1524 là où Luther n'eût désiré qu'une révolution spirituelle, religieuse, les paysans pressurés réclament une révolution sociale, nettement communiste. Moment tragique pour Luther. Quel parti prendre? Lui, fils du peuple, choisit les Princes et la répression. Sa proclamation est claire: "Celui qui pense qu'il n'y a rien de plus diabolique qu'un rebelle, qu'il l'assomme, l'étrangle, le saigne publiquement et secrètement... L'âne veut être battu et le peuple veut être gouverné avec énergie. Moi, Martin Luther, j'ai tué tous les paysans révoltés car j'ai ordonné de les assommer: j'ai leur mort sur la conscience".

Pourquoi Luther ne s'est-il pas torché le cul avec l'Eloge de la Folie? La richesse de la langue qu'il y découvrait, la verve prodigieuse d'une satire si juste, le grand art de ce clerc qu'il avait sans doute jusque là trouvé fort ennuyeux avec ce qu'on appellera bien plus tard "son humanisme", a dû le séduire. Pourquoi alors a-t-il pensé qu'il fallait le rejeter? Sous le masque de la comédie, le discours est trop érudit, trop parfait, trop plaisant, bien digne de cette République Européenne des Lettres dont rêvent Erasme et ses amis. Pas assez indigné pour enflammer la juste colère du peuple contre la conduite scandaleuse de Notre Mère l'Eglise."

Annie ROUZOUL.



Rien n'est plus sot de traiter avec sérieux de choses frivoles; mais rien n'est plus spirituel que de faire sevir les frivolités à des choses sérieuses. C'est aux autres de me juger; pourtant, si l'amour-propre ne m'égare, je crois avoir loué la Folie d'une manière qui n'est pas tout à fait folle.

"Erasme de Rotterdam, la gloire de son temps, n'est plus de nos jours qu'un nom, reconnaissons-le. Ses oeuvres innombrables, écrites dans une langue internationale aujourd'hui oubliée, le latin des humanistes, sommeillent paisiblement dans les bibliothèques; à peine est-il encore question parmi nous d'un seul de ses ouvrages qui, tous, furent célèbres dans l'Europe entière... Son action proprement dite échappe même à notre temps et demeure cachée, comme la première pierre d'un édifice."

Stefan ZWEIG "Erasme: grandeur et décadence d'une idée." 1935

"Errata" de George STEINER le 3 novembre 2004


ERRATA récit d'une pensée par Andrée HAGEGE

Le sous-titre accroche notre attention. C'est en effet, dès les premières lignes, une pensée qui se déroule, à partir d'événements signifiants: rencontres d'objets, de textes, de musiques, d'autres formes d'art, d'êtres ou de lieux même, générateurs de réflexion.

Dès son enfance, le futur chercheur prit conscience de l'immensité foisonnante du monde. L'ironiste sceptique que fut son père inventa pour lui un « Talmud profane », lui offrant de comprendre, d'apprendre par coeur, dans la langue d'origine, de longs passages d'Homère ou d'autres auteurs classiques, inondant la maison de musique, suscitant en son enfant cette évidence aveuglante, à savoir que « l'étude, la discussion théologico-philosophique, la musique classique, la poésie, l'art, tout ce qui est difficile parce que excellent sont l'excuse de la vie ».

Dans ce mémoire, l'auteur a-t-il payé ses dettes,comme cela lui semble primordial ?

Envers son père, dont il entend la voix en écrivant Homer in english?

Envers ses proches, quand il les nomme avec ce tremblement de fierté assourdi par la retenue des termes admiratifs ?

Envers les artistes, les intellectuels qui l'ont nourri ? Ces « classiques » dont l' impérieuse licence est d'exiger une réponse active et dont la définition, pour lui, serait « ce autour de quoi l'espace d'autonomie inviolée » est « d'une fécondité pérenne ».

Envers les grands maîtres qui l'ont structuré, qui l'ont critiqué, qui l'ont encouragé?

Envers les élèves qui l'ont surpassé? A-t-il fait le tour de la relation de maître à élève qu'il assimile à une allégorie en acte de l' amour desintéressé; lui, l'enseignant pour qui ce métier fut « l'oxygène de sa vie »?

A-t-il trouvé les mots pour exprimer l'absoluité de la musique, ce « sine qua non », cette « preuve du méta-physique », par-delà le vrai et le faux, le bien et le mal.

A-t-il, lui, le polyglotte, mis suffisamment en évidence cette bénédiction que fut Babel et cette catastrophe qu'est la disparition d'une langue avec ces phrases : « Chaque langue remplit une alvéole de la ruche des perceptions et des interprétations potentielles. La mort d'une langue ...est la mort d'un monde. Chaque jour qui passe s'amenuise le nombre de manières de dire espoir ».

A-t-il su enfin exposer les nuances de ses points de vue sur sa condition de juif ? Le Juif dont il reprécise la mission d'errance, « la vocation d'hôte, la fonction d'irritant moral et d'insomniaque parmi les hommes ». « Luftmensh », créature de l'air , sans racines, accusaient les Nazis.

Sans conteste...ce compagnonnage avec les vents inspire une méfiance viscérale, tente d'expliquer G. Steiner. Il ajoute: le Juif est responsable (coupable?) d'avoir engendré Dieu, plus que de l'avoir tué; sans doute aussi d'avoir « inventé la conscience », comme l'a dit « sans ambages Hitler » .

Quoi qu'il en soit, l'amertume est là, devant l'inachevé de la tâche, devant l'irréparable des erreurs; face à cette « terre dilapidée », la tristitia, celle qui engourdit, s'empare de lui. Elle devient « ténèbre bouillante » devant les tortures, toutes les souffrances infligées.

S'il se récrie contre le silence de Dieu, contre son énigmatique inefficacité, il veut à toutes forces les croire occasionnels; il se surprend à « divaguer puérilement: et si l'histoire humaine était le cauchemar passager d'un Dieu qui dort? » Il veut croire que « Dieu ne sera à la portée manifeste de la perception humaine que le jour où il y aura un immense excès de l'amour sur la haine ».

Suffirait-il d'attendre?

Andrée HAGEGE