Les Seances de Mars 2026



Le 20 septembre 1519, Magellan entreprenait depuis Séville le premier grand voyage autour du monde. Ce 500e anniversaire est l'occasion de découvrir l'une des meilleures biographies consacrées à ce navigateur légendaire, celle de Stefan Zweig.
La seule traduction de ce récit datait de près de soixante ans. Une nouvelle version s'imposait, plus proche du texte original. Elle a été confiée à Françoise Wuilmart, traductrice de renom et spécialiste du grand écrivain autrichien, qui procède à une véritable redécouverte de l’œuvre.
L'art du romancier se déploie pleinement dans cette odyssée biographique. Zweig nous plonge dans une aventure sans pareille, au cœur des affrontements, rivalités et mutineries qui ont émaillé cette traversée encore jalonnée d'autres épreuves - froid polaire, tempêtes, faim et maladies. Mais rien n'est venu à bout de la détermination du Portugais qui avait convaincu le roi d'Espagne Charles Quint de soutenir ce projet fou : prouver qu'« il existe un passage conduisant de l'océan Atlantique à l'océan Indien » : « Donnez-moi une flotte et je vous le montrerai : je ferai le tour de la Terre en allant de l'est à l'ouest ! » C'était sans compter l'océan Pacifique, dont les Européens ignoraient encore l'existence.
L'expédition se terminera trois ans plus tard, sur un rafiot ne comptant plus qu'une vingtaine d'hommes sur les 265 embarqués à Séville, et sans Magellan lui-même, tué lors d'un combat avec des indigènes sur une île des Philippines. Mais elle a abouti, en ouvrant la route des Épices, à une découverte considérable pour l'histoire de l'humanité.
Cette aventure est aussi celle d'un destin entraîné par une volonté sans mesure. Un de ces exploits qui illustrent pour Zweig la conscience créatrice des hommes, prouvant qu'« une idée animée par le génie et portée par la passion est plus forte que tous les éléments réunis » et sert le progrès de la connaissance et le besoin humain de dépassement de soi.







 Publié en 1931, "Les Vagues" ("The Waves") fut traduit par Marguerite Yourcenar en 1937. Paru en 2020, le présent volume, préfacé par Mona Ozouf, propose la traduction de Cécile Wajsbrot (1993).
Le roman consiste en monologues parlés par six personnages, et interrompus par neuf brefs interludes à la troisième personne, qui détaillent une scène côtière à différents moments du jour, de l'aube au crépuscule.        

Ces voix qui s'entremêlent sans jamais se toucher, ces personnages qui n'en sont pas parce qu'ils ne sont que des paroles, cette quête désespérée d'une unité du moi, tantôt approchée, tantôt éloignée, ce mouvement de la vague, va-et-vient des personnages les uns vers les autres et vers eux-mêmes, ce rythme qui fait oublier qui parle parce que Bernard, Neville, Louis, Suzanne, Jinny et Rhoda sont une seule voix même s'il y a des restes de personnages, des situations particulières irréductiblement différentes, Bernard qui raconte des histoires, qui prend la parole au point de la monopoliser à la fin du roman, Bernard qui est une vague, tantôt trouvant le calme de la solitude, un rivage possible, puis retrouvant les détails de la vie ordinaire qui lui font raconter des histoires, se perdre, n'être plus que Bernard qui écrit des phrases dans un carnet, Neville qui aime, Suzanne qui s'enracine, devient un arbre, Louis qui efface son accent australien, Jinny qui n'est qu'un corps, Rhoda qui est un fantôme sans visage. Mais tous sont des fantômes sans visage.

Il y a au coeur de ce roman une absence, la mort de Perceval, dont on n'entend jamais la voix mais qui est au centre de tout. Quelque chose flotte. Les personnages s'estompent et font place aux paysages. Perceval est mort et n'a jamais existé. J'ai la bizarre impression de ne pouvoir parler de ce livre qu'en en prenant le style, cette constante analyse intérieure qui fait que quelque chose échappe toujours, et que quelque chose, c'est tout.

Il y a dans Les Vagues un condensé de l'expérience humaine moderne, cette avancée dans la vie où tout évolue sans vraiment changer, les souffrances et peut-être, mais ça semble moins sûr chez Virginia Woolf, les joies prenant juste plus de poids, mais les mardis succèdent aux lundis indéfiniment et les vagues ne cessent pas de se heurter contre le rivage. Il n'y a jamais de rupture dans ce texte, malgré ses six narrateurs que tout oppose et que tout réunit, ses descriptions de paysages qui viennent interrompre les monologues, les années qui passent de l'enfance à l'âge mûr. Même la mort de Perceval ne parvient pas à briser la monotonie du roman, parce que Perceval n'existait pas avant sa mort.

Nos vies, ma vie (comme les personnages de ce roman, j'oscille sans cesse entre mon identité personnelle et mon identité humaine) coulent sans que nous trouvions (sans que je trouve) qui nous sommes (qui je suis). Solitude à la fois irrémédiable et impossible, désirée et rejetée de toutes mes forces, comme l'appel de l'autre qui fait de moi à la fois un Neville disant à l'autre "viens plus près", et une Rhoda, que l'autre horrifie et qui se cache, se vampirise, et tout à coup, sans crier gare, se retrouve morte.

Lundi 3 Fevrier 2026 à 20 heures Spectacle a la Criée

Eugene Ionesco  "La lecon" Eugene Ionesco    Spectacle a la Criée
 La leçon est l'une des pièces les plus jouées et les plus lues d'Eugène Ionesco. Elle commence comme une satire hilarante de l'enseignement, pour faire allusion ensuite à de savantes théories linguistiques ; le ton, alors, change : la farce se termine en tragédie lorsque le professeur tue son élève. Mais cette tragédie est, elle aussi, parodique : chacun lui donne le sens qu'il veut. 


  Extrait
  LE PROFESSEUR : Les sons, Mademoiselle, doivent être saisis au vol par les ailes pour qu’ils ne tombent pas dans les oreilles des sourds. Par conséquent, lorsque vous vous décidez d’articuler, il est recommandé, dans la mesure du possible, de lever très haut le cou et le menton, de vous élever sur la pointe des pieds […] et d’émettre les sons très haut et de toute la force de vos cordes vocales. Comme ceci : regardez : « Papillon », « Euréka », « Trafalgar », « papi, papa ». De cette façon, les sons remplis d’un air chaud plus léger que l’air environnant voltigeront, voltigeront sans plus risquer de tomber dans les oreilles des sourds qui sont les véritables gouffres, les tombeaux des sonorités. Si vous émettez plusieurs sons à une vitesse accélérée, ceux-ci s’agripperont les uns aux autres automatiquement, constituant ainsi des syllabes, des mots, à la rigueur des phrases, c’est-à-dire des groupements plus ou moins importants, des assemblages purement irrationnels de sons, dénués de tout sens, mais justement pour cela capable de se maintenir sans danger à une altitude élevée dans les airs. Seuls tombent les mots chargés de signification, alourdis par leur sens, qui finissent toujours par succomber, s’écrouler… 

Les Seances de Janvier 2026

Comme dans "Les lunettes d'or et autres histoires de Ferrare", c'est encore de la société provinciale italienne que Giorgio Bassani nous donne, autour d'une énigmatique figure de jeune fille, un tableau minutieux et concret, mais en même temps voilé de brume. Quand le livre s'achève, tout a été dit. Cependant, pour le lecteur comme pour le narrateur, se posent des questions sans réponse, et l'on se rend compte que c'est une visite au royaume des morts que l'on vient de faire; la mélancolie vient assombrir le décor d'un passé irrémédiablement perdu.
"Le Jardin des Finzi-Contini" est un roman singulièrement envoûtant, car c'est surtout celui des relations humaines complexes qui finalement demeurent en suspens : celles qui lient le narrateur à l'insaisissable Micol, celle-ci à son frère Alberto, l'amitié trouble d'Alberto pour le Milanais Malnate, ou celle difficile du protagoniste pour ces deux jeunes gens.
Et tout autour d'eux, il y a, extraordinairement vivant, le microcosme de la Ferrare bassanienne, dont se détache, aristocratique et solitaire, la famille Finzi-Contini, séparée du monde par les murs de son immense jardin planté d'essences rares. L'assaut des discriminations raciales et des persécutions, dont on voit lentement se resserrer l'étau, semble un instant devoir combler le fossé qui s'ouvre entre elle et ses compagnons de malheur, mais il ne fait en réalité que le creuser davantage ; comme si , depuis toujours, les Finzi-Contini avaient attendu ce tragique signe d'élection, comme si tout leur orgueil n'avait été que celui de s'acheminer, les yeux grands ouverts, tête haute, vers le brasier qui réduit en cendres une époque. Et finalement, vue à travers la poésie de Bassani, la communauté israélite de Ferrare devient le symbole de la société humaine.
(4e de couverture)


Notre prochaine réunion approche à grands pas et c'est un florilège d'ouvrages qui nous sera présenté lundi prochain.

E   En voici la liste.


-      « L’affaire de la rue Transnonain » de Jérôme Chantreau 

-      « Je ne te verrai pas mourir » de Munoz Molina 

-      « Âme brisée » de Akira Mizubayashi 

-      « Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas » de Paul Veyne

-      « Les vestiges des jours » de Ishiguro.

-      « James » de Perceval Everett 

-      « L’Homme ralenti » de J.M. Coetzee

       A très bientôt donc

    Bien amicalement

    Elisabeth

 

Les Seances de Decembre 2025



 
La leçon est l'une des pièces les plus jouées et les plus lues d'Eugène Ionesco. Elle commence comme une satire hilarante de l'enseignement, pour faire allusion ensuite à de savantes théories linguistiques ; le ton, alors, change : la farce se termine en tragédie lorsque le professeur tue son élève. Mais cette tragédie est, elle aussi, parodique : chacun lui donne le sens qu'il veut. 


  Extrait
  LE PROFESSEUR : Les sons, Mademoiselle, doivent être saisis au vol par les ailes pour qu’ils ne tombent pas dans les oreilles des sourds. Par conséquent, lorsque vous vous décidez d’articuler, il est recommandé, dans la mesure du possible, de lever très haut le cou et le menton, de vous élever sur la pointe des pieds […] et d’émettre les sons très haut et de toute la force de vos cordes vocales. Comme ceci : regardez : « Papillon », « Euréka », « Trafalgar », « papi, papa ». De cette façon, les sons remplis d’un air chaud plus léger que l’air environnant voltigeront, voltigeront sans plus risquer de tomber dans les oreilles des sourds qui sont les véritables gouffres, les tombeaux des sonorités. Si vous émettez plusieurs sons à une vitesse accélérée, ceux-ci s’agripperont les uns aux autres automatiquement, constituant ainsi des syllabes, des mots, à la rigueur des phrases, c’est-à-dire des groupements plus ou moins importants, des assemblages purement irrationnels de sons, dénués de tout sens, mais justement pour cela capable de se maintenir sans danger à une altitude élevée dans les airs. Seuls tombent les mots chargés de signification, alourdis par leur sens, qui finissent toujours par succomber, s’écrouler… 
C'est un livre qui dit simplement : "Ouvre-moi. Ouvre-toi". Oserez-vous ? "Formules". Ce titre choisi par Yves Gerbal (alias "ive") pour désigner ses bribes de pensée est à rapprocher des termes littéraires plus connus de préceptes, sentences, aphorismes. Une "formule" c'est donc ici une pensée énoncée dans une forme brève, concise, lapidaire, synthétique. Ecrits d'une manière très sobre et ultra minimaliste, ces très brefs énoncés sont en revanche disposés sur la page de manière ostentatoire pour inciter à ralentir la lecture et aborder chacun comme un objet de réflexion et de méditation à part entière. Parfois volontairement très banals en apparence ou au contraire très énigmatiques, ils sont une invitation à les approfondir et à les prolonger à chaque lecture. Ce livre est celui d'un chercheur qui vous propose de partager ses découvertes, celui d'un penseur qui vous invite à penser avec lui, aujourd'hui et pour demain. On peut aborder ce livre par n'importe quelle entrée, considérant chaque "verset" numéroté comme un support unique de pensée et de commentaire mais pouvant ensuite être relié à l'ensemble. La plupart de ces "formules" ont été "trouvées" après une très longue marche sur les chemins de Compostelle et un séjour à l'abbaye de Sénanque... Ive s'inscrit modestement à sa manière, à sa place, dans la lignée des maîtres de sagesse, philosophes, poètes errants, moralistes, mystiques, guides spirituels, qui ont privilégié cet art de la formule condensée, avec ici un goût de l'épure et de la fulgurance qui rappelle en particulier les "koans" du bouddhisme zen ou les préceptes du "Tao Te King" de Lao-Tseu. Ive fait le voeu que ce "Petit livre bleu", objet accessible à tous, puisse rassembler, rapprocher, celles et ceux qui y trouveront "formulées" leurs propres recherches en humanité, leur propre expérience de l'existence, et qu'il les accompagne sur leur chemin de vie.

Les Seances de Novembre 2025


1. MC Imbert : « La joie ennemie » de Kaouther Adimi collection »Ma nuit au musée »

2 . Francoise Abraham :« Mon prénom est Elisabeth »de Adèle Yon

3.   Christiane Vincent « L’homme qui lisait des livres » de Rachid Benzine

4.  Elisabeth Bartoli : « La Collision » de Paul Gasnier

5. Paulette Queyroy : « La trilogie de Copenhague » de Tove Ditlevsen

6. M. Catherine Freschel : « Kholkose » de E. Carrere 

Nous vous attendons nombreux.

Bien amicalement

Elisabeth


Le Prince de Bramante avait deux fils. L'un deux lui déplut fortement et il le répudia. Les deux fils moururent. Celui qui avait encouru la colère du prince était le père d'un garçon nommé Astolphe, l'autre avait eu une fille. Le Prince de Bramante ne voulut pas se résoudre à suivre la loi qui le contraignait à laisser son titre et sa fortune à un héritier mâle, donc à Astolphe. Il décida de faire passer sa petite fille pour un garçon, de l'élever comme tel, de lui laisser ignorer son véritable sexe et de la dégoûter de la condition féminine. C'est ainsi que, le jour de ses seize ans, Gabriel reçoit de son grand-père la révélation de sa véritable nature...

     sous ce costume, j'éprouve pour toi une passion enthousiaste, craintive, jalouse, chaste, comme je n'en éprouverai certainement jamais. Cette Fantaisie m'a enivré toute la soirée. Pendant le souper, tous les regards étaient sur toi; tous les hommes partageaient mon illusion, tous voulaient toucher le verre où tu avais posé tes lèvres, ramasser les feuilles de rose échappées à la guirlande qui ceint ton front. C'était un délire! Et moi j'étais ivre d'orgueil, comme si en effet tu eusses été ma fiancée ! On dit que Benvenuto, à un souper chez Michel-Ange, conduisit son élève Ascanio, ainsi déguisé, parmi les plus belles filles de Florence, et qu'il eut toute la soirée le prix de la beauté'. Il était moins beau que toi, Gabriel, j'en suis certain... Je te regardais à l'éclat des bougies, avec ta robe blanche et tes beaux bras languissants dont tu semblais honteux, et ton sourire mélancolique dont la candeur contrastait avec l'impudence mal replâtrée de toutes ces bacchantes !.
J'étais ébloui! À puissance de la
beauté et de l'innocence! cette orgie était devenue paisible et presque chaste ! Les femmes voulaient imiter ta réserve, les hommes étaient subjugués par un secret instinct de respect; on ne chantait plus les stances d'Arétin', aucune parole. obscenie n'osait plus frapper ton oreille... J'avais oublié complètement que tu n'es pas une femme... Jétais trompé tout autant que les autres. Et alors ce fat d'Antonio est venu, avec son œil aviné et ses lèvres toutes souillées encore des baisers de Faustina, te demander un baiser que, moi, je n'aurais pas osé prendre... Alors mille furies se sont allumées

 


Petit Pays de Gaël Faye

Présenté par Christiane Vincent



« Petit » Parce qu’il veut le traiter avec affection mais aussi parce qu’il est un tout « petit bout d’Afrique perché en altitude » comme il le dit dans sa chanson éponyme.

Le héros du livre, Gabriel retrace son enfance au Burundi plus précisément les années qui précèdent l’adolescence : de 10 ans à 13 ans ; pour lui cette période s’étale entre 1993 et 1995 au moment où éclate une nouvelle crise qui met le pays à feu et à sang tandis que se déclenche le génocide du Rwanda tout proche : le pays de sa mère. Dans ce lieu paradisiaque à l’âge justement du « vert paradis », Gabriel va être confronté au malheur : le déchirement familial, ses parents se séparent ; l’affrontement Hutus et Tutsi au Burundi et au Rwanda qui trans forme ces pays en enfer.

Gaby « ne sait vraiment pas comment cette histoire a commencé » comme il le dit dans la première ligne du prologue mais moi je peux dire qu’elle est ancienne (des proverbes en témoignent) qu’elle a été aggravée par la colonisation et n’a pas disparu avec l’indépendance atteignant son paroxysme entre 1993 et 1994.

Dans : « Burundi 1972 au bord du Génocide » de JP Chrétien et JF Dupaquier on trouve pourtant :

« Les Hutus et les Tutsi, acteurs trop connus des tragédies du Burundi, ne se distinguent en effet les uns des autres ni par la langue, ni par la culture, ni par la religion, ni par la localisation, ni de façon mécanique et simpliste par les traits physiques »

  En écho : la conclusion des enfants « c’est là qu’on s’est mis à douter de cette histoire d’ethnies »

Le récit divisé en 31 chapitres est encadré par quelques pages écrites en italique, celles du journal intime, d’un garçon de 33 ans (dont l’identité pèse son pesant de cadavres) hanté par son enfance et son désir jusque-là différé de retourner au pays : un coup de fil dont nous ne connaîtrons le teneur que dans les dernières pages du journal semble être décisif.



Dès le chapitre 1 nous retrouvons l’enfant du prologue, mais c’est le Gabriel de 33 ans qui raconte et il me semble que les évènements sont vus à hauteur d’enfants mais aussi avec les réflexions de l’adulte par exemple au sujet de la séparation de ses parents : » un rêve ils en avaient eu un chacun, à soi, égoïste, et ils n’étaient pas prêts à combler les attentes de l’autre » et p 59 : « justice populaire c’est le nom que l’on donne au lynchage »





Ce qu’il voudrait Gabriel c’est que l’existence reste comme avant mais la violence et la haine le rattrapent :

-          dans sa famille

-          dans sa bande de copains

-          dans sa maison

-          dans son pays



Pourtant il essaie de le préserver ce « bonheur d’avant » et il s’y accroche encore alors que les balles traçantes sillonnent son ciel :

 au chapitre 28 « Maman serait de retour dans sa belle robe fleurie, sa tête posée sur l’épaule de Papa, Ana dessinerait à nouveau des maisons en brique rouge avec des cheminées qui fument, des arbres dans les jardins et de grands soleils brillants, et les copains viendraient me chercher pour descendre la rivière Muha comme autrefois sur un radeau en tronc de bananier, naviguer jusqu’au eaux turquoise du lac et finir la journée sur la plage, à rire et jouer comme des enfants »

Dans ce tableau, il ne manque que la cueillette des mangues pour rendre compte des jeux préférés de Gaby.

C’est au tout début du récit qu’éclate la violence dans le couple de ses parents (ch 2 et 3). Ailleurs : chez mamie, dans sa maison, dans sa bande elle germe, se prépare jusqu’à la moitié du livre (ch 16) et même pour l’impasse (quartier résidentiel) jusqu’au chapitre 22 où elle s’épanouit pleinement. (7avril 1994)

Les parents : Après leur « prise de bec » chez leur ami Jacques « un vrai colon » comme le dit Yvonne. Michel organise une excursion au bord du lac Resha, leur dernier dimanche tous en famille. Dans le trajet du retour (ch3 p35) : Maman a inséré une cassette de Khadja Nin dans le lecteur et avec Ana on s’était mis à chanter » Sambolera ». Maman nous a accompagnés. Elle avait une un joli timbre de voix qui caressait l’âme, mettait des frissons autant que la « clim »

Et au verso de la page « les sanglots avaient transformé la voix de maman en un torrent de boue et de gravier. Une hémorragie de mots, un vrombissement d’injures… et la violence qui roule, roule tout autour »

J’ai voulu vous lire ce passage parce que j’ai remarqué que dans un même chapitre coexistent souvent la joie et la peine, la tendresse et la haine.

Après les vacances de Noël lorsqu’il rentre en classe (en janvier 93) le maître distribue les lettres envoyées par les élèves d’une classe de CM2 d’Orléans. Gaby est très troublé par la lettre (parfumée) et la photo de sa correspondante Laure. Dans sa réponse (entre autres) il dit qu’il n’a pas école l’après midi (les copains) et que cette année (93) on va élire pour la première fois un président.

Les copains unis comme les cinq doigts de la main, ils sont tous « lait au café » enfin, pas tout à fait Armand est burundais par sa mère et son père. Il y a aussi les jumeaux (les artistes du bobard) et Gino plus âgé, de mère rwandaise comme Gaby mais contrairement à lui très politisé, supporter du Front Patriotique Rwandais : l’armée dans laquelle l’oncle de Gaby, Pacifique, s’est engagé.

Leur terrain de jeu ; l’impasse et les berges de la Muha,

Leur refuge : un combi Volkswagen où ils décidaient leur projet, leurs escapades. «. On rêvait beaucoup, on s’imaginait, le cœur impatient, les joies et les aventures que nous réservait la vie »

Il y a un autre enfant à proximité 13-14 ans FRANCIS, un « dur » Gaby en a un peu peur, il fait de l’ombre à Gino qui voudrait lui interdire l’impasse.

La maison ( ch12 p 92) le cuisinier Prothé (Hutu) et le chauffeur Innocent ( Tutsi) s’affrontent.

La campagne électorale bat son plein : deux partis principaux sont en lice,  

-          L’ancien parti unique l’UPRONA, parti de l’unité et du progrès national ;

Signe de ralliement :  trois doigts levés

Dominante Tutsi

-          Le FRODEBU, Front pour la démocratie au Burundi

Signe de ralliement : un poing levé

Dominante Hutu

Le veille de l’élection, dans la cour arrière de la maison Gaby s’occupe du chien, Donatien le contremaître cire ses chaussures, Prothé fait la lessive en chantant  « Frodebu ça va », Innocent prend sa douche en chantant « Frodebu dans la boue, l’Uprona vaincra »



§…. Le FROBEDU sort vainqueur de l’élection qui a lieu le 1 er juin 1993 (dans le quartier, aucun klaxon, aucun pétard), le nouveau président est un civil : Melchior NDADAYE.

Gaby pense aux réactions de Prothé et d’Innocent « on verra bien » dit le père.



Pendant cette période où le pays retient un peu son souffle se déroule cette Fête d’éternité autour du crocodile éventré au fond du jardin dont parle Gabriel, au début du livre, alors qu’il vit à St Quentin en Yvelines. C’est le début des vacances de juillet 1993 « La soirée était spéciale, on fêtait mes onze ans »

« Les choses s’arrangeaient autour de moi, la vie retrouvait peu à peu sa place, et ce soir-là je savourais le bonheur d’être entouré de ceux que j’aimais et qui m’aimaient. »

Comme Gaby tout le monde déborde de joie : Jacques racontait sa chasse au crocodile sous l’œil admiratif de Mme Economopoulos ; « maman resplendissait dans sa robe fleurie en mousseline ». On mange, on danse.

Prothé et Innocent jouent du tambour à l’unisson, là ils sont burundais. (Le tambour est un instrument emblématique du Burundi, sur le drapeau le tambour et l’épi de sorgho liés à la royauté ont été remplacés par 3 étoiles.)

Un incident éclate, une bagarre ente Gino et Francis, disparition du Zippo de Jacques, puis la fête reprend de plus belle. « La musique accouplait nos cœurs, comblait le vide entre nous »

Pour Gaby l’union, la conciliation prévalent toujours contrairement à Gino.

Le 20 octobre 1993 au soir un bataillon blindé s’attaque au palais présidentiel, le président Melchior Ndadaye est tué ainsi que certains de ses collaborateurs.

« Des massacres ont commencé partout » : tuerie des gens de l’UPRONA, représailles de l’armée sur les Hutus

Gaby est perdu, Gino tout excité.

A l’école le comportement des enfants a changé, les Hutus contre les Tutsi « infranchissable ligne de démarcation qui obligeait chacun à être d’un camp ou de l’autre « 

Ch 18 « J’étais né avec cette histoire »



Le Rwanda où ils se rendent pour le mariage de Pacifique est aussi en guerre : Le FPR gagnant du terrain renforce les représailles anti-Tutsi de la part du gouvernement et de son armée. Gaby fait la connaissance de Christian qui a le même âge que lui (son cousin).



Le 1er janvier 1994 un nouveau président est choisi par les membres du gouvernement qui a trouvé refuge à l’ambassade de France avec l’accord de l’ONU Cyprien Ntaryamira

Francis a intégré la bande : il est le plus pauvre et il a de l’argent(?), celui dont l se sert pour payer les taxis pour aller à la piscine du collège du St Esprit, pour dire au revoir aux jumeaux à l’aéroport.



Le 6 avril 1994 l’avion qui ramenait de Dar es Salam le président du Rwanda (Habyarimana) et celui du Burundi (Cyprien Ntaryamira) est abattu à l’aéroport de Kigali. Au Rwanda une faction extrémiste Hutu s’empare du pouvoir. Le génocide commence dès le 7.



Ch22 Yvonne vient chercher une aide auprès de Michel pour sauver sa famille « d’avril à juillet 1994 nous avons vécu le génocide qui se perpétrait au Rwanda à distance »

4 juillet 1994 : Prise du centre de Kigali par le front patriotique rwandais, Yvonne mamie et Rosalie partent pour le Rwanda.

-Chez les copains Francis et Gino veulent se joindre aux bandes des « sans défaite » ou les imiter c’est à dire « épurer » de Hutus la zone qu’ils contrôlent. Gaby n’accepte pas « il ne veut rien avoir à faire avec ces assassins » …  « si on se vengeait chaque fois la guerre serait sans fin »

C’est alors qu’intervient Madame Economopoulos et la découverte de la lecture « grâce à elle je respirais à nouveau, le monde s’étendait plus loin, au-delà des clôtures qui nous recroquevillaient sur nous-mêmes et sur nos peurs »

Mais le réel n’est plus vivable : les copains achètent en effet des grenades au centre-ville, des hommes en assassinent d’autres en toute impunité, sa maman retrouvée par Jacques a vécu le cauchemar du génocide, elle a dû s’occuper des cadavres de ses nièces et de son neveu.

« Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s’y sont pas noyés sont mazoutés à vie »

Une bande de cinq garçons armés vient les menacer jusque dans leur maison (Gaby était en train de lire « l’enfant et la rivière »)

Malgré sa volonté de se protéger du monde Gaby va dénoncer sa maman pour sauver sa sœur : Yvonne faisait participer Anna chaque nuit au cauchemar qu’elle avait vécu.

Suite à l’assassinat du père d’Armand Gaby va tuer pour protéger son père et sa sœur.

Le chef du gang qui l’oblige à le faire est Innocent ; l’instrument : le Zippo de Jacques ;

P 209 « Mon père disait que le jour où les hommes arrêteront de faire la guerre il neigera sous les tropiques » écrit Gaby à Christian p196

« Des jours et des nuits qu’il neige sur Bujumbura » scande-t-il dans la lettre qu’il écrit à Laure p211

Dernières pages : Gaby retrouve Armand qui vit toujours au fond de l’impasse ; tous deux vont au cabaret où l’avait entraîné Gino juste avant les élections : « dans la même obscurité qu’autrefois, les clients vident leur cœur et leurs bouteilles » 

 « Je retrouve un peu de ce Burundi éternel que je croyais disparu »,Il y retrouve surtout sa mère portant les stigmates de la tragédie.

Et en écho aux premiers feuillets « ma vie ressemble à une longue divagation, rien ne me passionne. »

 Les toutes dernières lignes « Le jour se lève et j’ai envie de l’écrire »