Compte-rendu des débats vus par Michel BOUDIN

"Connaissez-vous Evhémère? C'est un auteur de l'Antiquité qui lisait Homère comme une source de renseignements sur les personnes et les lieux décrits dans l'épopée. On appelle donc lecture évhémériste (comme le fait Todorov dans "La notion de littérature") une lecture qui traverse instantanément le texte à la recherche d'indices sur un monde réél.

Et c'est ainsi qu'à Direlire, en cette mémorable séance, nous avons fait du Jardin des Finzi-Contini un guide intelligent pour visiter Ferrare, côtoyer une certaine société provinciale italienne et éclaircir des moments douloureux de l'Histoire.

Mais n'a-t-on pas, ce faisant, négligé la recherche du sens même de l'oeuvre? Il parait évident que Bassani n'avait pas pour ambition d'écrire un Guide Bleu ou de composer un documentaire sur une classe sociale particulière ou de produire un essai sur l'évolution du fascisme italien.

Qu'en est-il alors du sens de l'oeuvre et quelle lecture adopter? Peut-être faut-il inverser l'ordre des choses et au lieu d'expliquer "le jardin" par Ferrare, essayer de comprendre comment Bassani fait de Ferarre un si joli jardin.

Rimbaud d'ailleurs, ( dans Jeunesse IV) nous montre le difficile chemin: "Ta mémoire et tes sens ne seront que la nourriture de ton impulsion créatrice". Approcher le plus qu'il se peut cette impulsion créatrice, le rêve de tout lecteur!

Et le courageux pari de DIRELIRE..."

et par Annie ROUZOUL

"En fin de séance l'un de nous s'est étonné qu'on ait à peine évoqué le film. Micôl. Dominique Sanda en Micôl.

Je ne l'ai pas vue. La Belle en son jardin."L'Amour de Moy y est enclose..." La Belle en sa maison en sa chambre en son lit. Dame de Lancelot, Chevalier à la Charrette (*) devenue, avec le temps, bicyclette. Graciosa tenniswoman de l'immédiate avant-guerre: la deuxième mondiale dont Micôl et les siens ne reviendront pas(**).

Partis en fumée? La tragédie annoncée dès la fin du prologue ne nuit-elle pas à l'oeuvre? Pour celui qui pose la question c'est oui.

Pour d'autres au contraire, l'ombre de l'improbable mausolée "temple vaguement antique et vaguement oriental", "incroyable pièce montée", "une horreur" selon la mère du narrateur ne parvient pas à écraser "le vert paradis des amours enfantines".

Pas si simple...S'il n'a pu échapper à l'Histoire avec sa Grande Hache, ce paradis sis à Ferrare, dans une ancienne "folie" de la famille d'Este- les jeux d'eau de la Villa d'Este- , ce paradis, aire de jeux innocents et cruels qui, par définition inclut un enfer, a été ressusctité par son auteur, Giorgio BASSANI, dont nous avons goûté la langue - point n'était besoin d'en connaitre le mot à mot- grâce à la Bella Voce d'Hervé Casini lisant le rêve du narrateur, coeur de l'oeuvre.

Giorgio BASSANI, né à Ferrare comme Giorgio de Chirico, Antonioni et Primo Levi est mort il y a peu , loin de sa ville quittée en 1947. Il avait fondé une association , "Italia Nostra" , pour la sauvegarde des chefs d'oeuvre en péril, nous a appris, avec son accent d'Italie du nord, une dame Claudia qui possède un objet offert à sa mêre par Madame Bassani. Une opaline de Micôl peut-être..."

(*) "Le Chevalier à la Charrette" est le sous-titre du Roman Courtois de Chrétien de Troyes, deuxième moitié du XIIe siècle, dont le héros est Lancelot du Lac. Parmi les épreuves imposées par sa Dame, la Reine Guenièvre, figure le devoir de monter dans la charrette d'infamie qui conduisait les jugés coupables au pilori ou à la mort. Parce qu'il a hésité "le temps de deux pas", d'autres épreuves attendent "le Chevalier servant". Epreuves dont il devra triompher non seulement par des prouesses mais par d'autres humiliations."

(**) Un lecteur, Régis MANECHEZ, nous a écrit ceci: "MICOL ne serait pas morte dans un camp nazi . Je me suis rendu en 2003 sur la tombe de Giorgio BASSANI au cimetière juif de Ferrare. La gardienne m'a dit que Micol était morte trés âgée dans une ville du nord de l'Italie ( Padoue ou Milan)."

"Rhapsodie cubaine" d'Eduardo MANET le 16 mai 2005


Grand jour aujourd'hui pour Direlire, nous recevons Eduardo Manet, écrivain cubain et français. Eduardo Gonzalez-Manet écrit pour le cinéma et la télévision ainsi que de nombreuses pièces de théâtre dont Viva Verdi que nous aimerions bien voir présentée à Marseille, au théâtre des Bernardines par exemple. Il a sans cesse un roman en train, en ce moment c'est " La Nonne Lieutenant ", inspirée d'un personnage réel du 19ème siècle mais raconté par un neveu imaginaire qui permet de ne pas s'enfermer dans la réalité et l'Histoire: l'imaginaire est absolument nécessaire.

Il est né à Cuba en d'une mère andalouse et d'un père diplomate.

Première question d'une lectrice : dans votre œuvre (en particulier, Maestro et la Rhapsodie cubaine), la relation ou plutôt la manque de relation entre père et enfants est souvent évoquée.

J'ai passé mon enfance à San Teodoro avec ma mère, alors que mon père était très peu présent . Ce père plutôt volage avait des enfants " dans chaque ville cubaine ". Il essaya de se rapprocher de moi dans sa vieillesse mais c'était trop tard.

Pourquoi écrivez-vous en français ?

Parce que c'est la langue de l'amour.

Pourquoi vos livres en français ne sont-ils pas traduits en Espagne et en Amérique latine ?

C'est en effet une sorte de douleur pour moi que mes livres ne soient pas édités en Espagne. Il faut savoir que les éditeurs espagnols qui ont racheté pratiquement toutes les maisons d'édition d'Amérique latine traduisent très peu d'œuvres françaises. L'une des raisons en est la mauvaise image de la France en Espagne qui n'a pas oublié l'invasion napoléonienne et ses horreurs, même deux cents après.

Carlos Somoza, espagnol vivant en France, nous raconte que voyageant en Espagne avec sa voiture immatriculée en France, il s'est fait traiter dans certains villages espagnols de " gabacho " (aussi péjoratif que bougnoule en français) par des gens qui le prenaient pour un Français ignorant leur langue. Le mot " francesado " en espagnol est d'ailleurs équivalent au mot " collaborateur " en français, avec le sens ce mot avait pendant l'occupation allemande.

Mes années Cuba sont-ils une autobiographie ?

Non, c'est un récit et non une autobiographie, mais les autobiographies ou les mémoires étant à la mode, je finirai bien par écrire les miennes qui pourraient s'appeler par exemple " La vie sexuelle d'Eduardo M. ". Je regarde beaucoup la télévision pour apprendre à naviguer dans le flot d'informations qui nous submerge. Mes personnages sont souvent considérés par leurs proches ou de leurs partisans comme des héros alors qu'ils ne voudraient pas l'être car ils se sentent pétris de contradictions, ce qui à la longue finit par les dévaloriser aux yeux des autres. D'ailleurs il faut savoir que beaucoup d'exilés cubains sont aujourd'hui partagés, ni castristes ni pro-américains.

Monique Bécour parle d' "Habanera " et de deux des personnages, le maffieux et le comte italien.

Je suis heureux que l'on connaisse ce livre, publié chez Flammarion, que j'estime mal diffusé en France. Ces personnages sont, eux aussi, inspirés de personnes réelles.

Vous semblez avoir une grande passion pour la musique.

Mon père jouait de la guitare après avoir été l'élève de Segovia. J'estime être le "veuf " de trois chanteuses : Catherine Ferrier, Billie Holliday et Dalida. Rhapsodie en grec signifie " ajuster en cousant " ; il s'agit d'une composition en forme libre de morceaux choisis d'airs populaires.

Monique Bécour tente de demander à Manet quelle est sa position par rapport à la situation actuelle à Cuba.

Elle est vivement interrompue par la présidente qui craint un dérapage vers une polémique sortant du cadre littéraire de notre rencontre. Elle a heureusement tort et Eduardo Manet s 'en explique fort bien.

" Eh bien ! votre présidente est un peu comme Fidel Castro !

Un autre lecteur, Carlos Somoza, qui connaît bien Cuba, demande si le tourisme de masse, dont un million d'américains cette année, qui déferle sur Cuba, est un élément destructeur de l'identité cubaine.

Nous ne pouvons empêcher l'humanité d'aimer le soleil et la mer ; mais il faut ouvrir les yeux, si cela est possible, de ceux qui vont bronzer à Cuba . D'autre part, l'embargo est néfaste car il pénalise le peuple cubain et non ses dirigeants. Les étrangers peuvent acheter des propriétés à Cuba, comme Jérome Savary pour sa famille pro-castriste, et ils ne sont pas gênés par l'embargo.

Notre rencontre s'est conclue par le souhait d'Eduardo Manet, séduit par Marseille, et paraphrasant le général Mac Arthur fuyant devant les Japonais à Bataan : " Je reviendrai ".

C'est une universitaire américaine, Mrs Zadling, de l'université Rodgers, qui a écrit, il y a 10 ans, la première étude sur l'œuvre d'Eduardo Manet. Nous aimerions bien la faire venir à Direlire, peut-être par l'intermédiaire de la Fondation Camargo de Cassis.

"L'éloge de la folie" d'ERASME le 15 novembre 2004



ÉLOGE PANURGIEN DE LA FOLIE.

Sous le signe des grelots de Triboulet, la séance de DIRELIRE suivit comme d'habitude son long cheminement de réflexion, à la recherche de la substantifique moelle contenue dans "l'Eloge de la Folie" d'Erasme.

Parmi les compagnons de route de ce dernier fut hasardé le nom de Rabelais, ce qui amusa fort l'assemblée, habituée à voir Alcofribas avancer partout son nez. Le rapprochement n'était cependant pas complètement gratuit. On peut lire , en effet, sous la plume de Gérard Defaux, un des spécialistes de Rabelais, les lignes suivantes(Livre de Poche: la pochotèque): "A la lumière d'analyses récentes, le Pantagruel prend de plus en plus les allures d'une parabole érasmienne".

Comme Rabelais est notre "Homère bouffon", il est aussi notre Erasme, celui qui, avec son Pantagruel, a composé un autre Eloge de la Folie. La critique découvre aujourd'hui, dans ce texte, une sorte de fable satirique destinée à illustrer l'insondable folie de la sagesse du monde. Et en effet, s'il s'agit bien dans l'Eloge de la Folie de mettre en évidence les insuffisances de la sagesse humaine par le moyen de l'éloge (feint) de la folie divine, alors que fait d'autre notre fabuleux agitateur de grelots qu'est Panurge "qui sait que les jeux de surface menés avec brio ont raison de toutes les fausses profondeurs".

Michel BOUDIN



"Tandis que je me suis torché le c... avec ses autres livres, pour parler décemment, j'ai lu en entier cette oeuvre d'Erasme mais j'ai pensé la ...rejeter". Martin Luther 1483-1546.

Stephan Zweig, auteur d'un essai sur Erasme ("Grandeur et décadence d'une idée" , traduit en français en 1935), nous dit: "En 1524 là où Luther n'eût désiré qu'une révolution spirituelle, religieuse, les paysans pressurés réclament une révolution sociale, nettement communiste. Moment tragique pour Luther. Quel parti prendre? Lui, fils du peuple, choisit les Princes et la répression. Sa proclamation est claire: "Celui qui pense qu'il n'y a rien de plus diabolique qu'un rebelle, qu'il l'assomme, l'étrangle, le saigne publiquement et secrètement... L'âne veut être battu et le peuple veut être gouverné avec énergie. Moi, Martin Luther, j'ai tué tous les paysans révoltés car j'ai ordonné de les assommer: j'ai leur mort sur la conscience".

Pourquoi Luther ne s'est-il pas torché le cul avec l'Eloge de la Folie? La richesse de la langue qu'il y découvrait, la verve prodigieuse d'une satire si juste, le grand art de ce clerc qu'il avait sans doute jusque là trouvé fort ennuyeux avec ce qu'on appellera bien plus tard "son humanisme", a dû le séduire. Pourquoi alors a-t-il pensé qu'il fallait le rejeter? Sous le masque de la comédie, le discours est trop érudit, trop parfait, trop plaisant, bien digne de cette République Européenne des Lettres dont rêvent Erasme et ses amis. Pas assez indigné pour enflammer la juste colère du peuple contre la conduite scandaleuse de Notre Mère l'Eglise."

Annie ROUZOUL.



Rien n'est plus sot de traiter avec sérieux de choses frivoles; mais rien n'est plus spirituel que de faire sevir les frivolités à des choses sérieuses. C'est aux autres de me juger; pourtant, si l'amour-propre ne m'égare, je crois avoir loué la Folie d'une manière qui n'est pas tout à fait folle.

"Erasme de Rotterdam, la gloire de son temps, n'est plus de nos jours qu'un nom, reconnaissons-le. Ses oeuvres innombrables, écrites dans une langue internationale aujourd'hui oubliée, le latin des humanistes, sommeillent paisiblement dans les bibliothèques; à peine est-il encore question parmi nous d'un seul de ses ouvrages qui, tous, furent célèbres dans l'Europe entière... Son action proprement dite échappe même à notre temps et demeure cachée, comme la première pierre d'un édifice."

Stefan ZWEIG "Erasme: grandeur et décadence d'une idée." 1935

"Errata" de George STEINER le 3 novembre 2004


ERRATA récit d'une pensée par Andrée HAGEGE

Le sous-titre accroche notre attention. C'est en effet, dès les premières lignes, une pensée qui se déroule, à partir d'événements signifiants: rencontres d'objets, de textes, de musiques, d'autres formes d'art, d'êtres ou de lieux même, générateurs de réflexion.

Dès son enfance, le futur chercheur prit conscience de l'immensité foisonnante du monde. L'ironiste sceptique que fut son père inventa pour lui un « Talmud profane », lui offrant de comprendre, d'apprendre par coeur, dans la langue d'origine, de longs passages d'Homère ou d'autres auteurs classiques, inondant la maison de musique, suscitant en son enfant cette évidence aveuglante, à savoir que « l'étude, la discussion théologico-philosophique, la musique classique, la poésie, l'art, tout ce qui est difficile parce que excellent sont l'excuse de la vie ».

Dans ce mémoire, l'auteur a-t-il payé ses dettes,comme cela lui semble primordial ?

Envers son père, dont il entend la voix en écrivant Homer in english?

Envers ses proches, quand il les nomme avec ce tremblement de fierté assourdi par la retenue des termes admiratifs ?

Envers les artistes, les intellectuels qui l'ont nourri ? Ces « classiques » dont l' impérieuse licence est d'exiger une réponse active et dont la définition, pour lui, serait « ce autour de quoi l'espace d'autonomie inviolée » est « d'une fécondité pérenne ».

Envers les grands maîtres qui l'ont structuré, qui l'ont critiqué, qui l'ont encouragé?

Envers les élèves qui l'ont surpassé? A-t-il fait le tour de la relation de maître à élève qu'il assimile à une allégorie en acte de l' amour desintéressé; lui, l'enseignant pour qui ce métier fut « l'oxygène de sa vie »?

A-t-il trouvé les mots pour exprimer l'absoluité de la musique, ce « sine qua non », cette « preuve du méta-physique », par-delà le vrai et le faux, le bien et le mal.

A-t-il, lui, le polyglotte, mis suffisamment en évidence cette bénédiction que fut Babel et cette catastrophe qu'est la disparition d'une langue avec ces phrases : « Chaque langue remplit une alvéole de la ruche des perceptions et des interprétations potentielles. La mort d'une langue ...est la mort d'un monde. Chaque jour qui passe s'amenuise le nombre de manières de dire espoir ».

A-t-il su enfin exposer les nuances de ses points de vue sur sa condition de juif ? Le Juif dont il reprécise la mission d'errance, « la vocation d'hôte, la fonction d'irritant moral et d'insomniaque parmi les hommes ». « Luftmensh », créature de l'air , sans racines, accusaient les Nazis.

Sans conteste...ce compagnonnage avec les vents inspire une méfiance viscérale, tente d'expliquer G. Steiner. Il ajoute: le Juif est responsable (coupable?) d'avoir engendré Dieu, plus que de l'avoir tué; sans doute aussi d'avoir « inventé la conscience », comme l'a dit « sans ambages Hitler » .

Quoi qu'il en soit, l'amertume est là, devant l'inachevé de la tâche, devant l'irréparable des erreurs; face à cette « terre dilapidée », la tristitia, celle qui engourdit, s'empare de lui. Elle devient « ténèbre bouillante » devant les tortures, toutes les souffrances infligées.

S'il se récrie contre le silence de Dieu, contre son énigmatique inefficacité, il veut à toutes forces les croire occasionnels; il se surprend à « divaguer puérilement: et si l'histoire humaine était le cauchemar passager d'un Dieu qui dort? » Il veut croire que « Dieu ne sera à la portée manifeste de la perception humaine que le jour où il y aura un immense excès de l'amour sur la haine ».

Suffirait-il d'attendre?

Andrée HAGEGE

"La Princesse de Clèves" de Madame de Lafayette le 19 octobre 2004

Lettre anonyme à propos du débat de DireLire sur La Princesse de Clèves

"C'est GALA en mieux écrit", me glissa mon voisin à l'oreille en guise de conclusion.

Il faut dire que l'introduction avait été laborieuse. Nous étions à l'école, et on nous expliquait que... on voulait nous faire dire que... Où voulait-on en venir?

Est-il indispensable de penser à sa source et à son embouchure quand on voit la Seine couler sous les ponts de Paris?

Je m'étais régalée à la cour d'Henri II, éblouie moi aussi par la beauté de Monsieur de Nemours, avec lui j'avais dansé, j'allais dire valsé. J'avais suivi, fascinée , les circonvolutioons de cette merveilleuse histoire d'un amour si violent et si doux.

Il était une fois une Belle... et j'étais cette Belle. Il était une fois un Prince charmant...

Il y avait très peu d'hommes dans l'assemblée. Les hommes ne lisent pas de roman, genre mineur... Le choix, en musique, du mode mineur serait-il un sous-choix?



Contexte historique

En 1649, Descartes publie son "Traité sur les passions de l'âme": le mouvement de subordination des passions à la pensée et de la suprématie de la connaissance sur les passions.

En 1648, naît Jeanne Bouvier de la Motte qui par son mariage devient Jeanne Guyon. Elle sera condamnée comme hérétique et emprisonnée en 1688. Amie de Fénelon, poursuivie par Bossuet, elle prône le quiétisme. Le quiétisme vise et dit trouver un état d'amour de Dieu sans souci de récompense ni de châtiment, un état d'indifférence sans recherche de perfection personnelle ni désir de salut. Elle préconise une communication hors langage, culminant dans le silence pur. Jeanne Guyon fonde la Confrérie du pur-amour (ni clameur, ni douleur, ni peine, ni plaisir, ni incertitude: une paix parfaite).

En 1653, Madame de Lafayette écrit "Je suis si persuadée que l'amour est une chose incommode que j'ai de la joie que mes amis et moi en soyons exempts". Elle fait dire à la Princesse de Clèves que "l'inclination est un péril; le mal qu'elle trouvait si insupportable était la jalousie avec toutes les horreurs dont elle peut être accompagnée".

Un peu plus loin "Veux-je enfin m'exposer au cruel repentir et aux mortelles douleurs que donne l'amour". "Au nom de Dieu, lui dit-elle, laissez moi en repos".

La lecture de ce texte écrit dans une langue pure, précise et claire apporte un plaisir comparable à l'écoute d'une sonate de Bach.

Maryvonne NICCOLAI



La Princesse de Clèves est une des plus exquises choses qui soient sorties des mains françaises...

Pierre Drieu La Rochelle

"Tigre de papier" d'Olivier ROLIN le 11 mai 2004


C'est l'histoire d'un type qui raconte à la fille de son meilleur ami, mort depuis longtemps, ce que fut leur jeunesse à l'époque preque fabuleuse - la fin des années 60 - où l'on croyait dur comme fer à la Révolution.
Internet n'existait pas, ni le TGV ni les portables, ni le câble ni les walkman. Les pavillons de Baltard ouvraient encore leurs parapluies sur le ventre de Paris, la télé était en noir et blanc, le président Pompe allait succéder à de Gaulle. Au Vietnam la "guerre du peuple" défaisait la puissance américaine, les impérialistes étaient des tigres en papier, la Chine était rouge pour l'éternité, le Che plus grand mort que vivant. L'Internationale serait le genre humain. C'était dans la nuit des temps...
Olivier Rolin
"Mais ces histoires dormaient dans les journaux d'il y a trente ans et personne ne les savait plus".
Marcel Proust dans le Temps retrouvé
Prix France Culture 2003

Compte-rendu de notre réunion du 19 septembre
Le débat fut très animé. D'abord très critiques, les intervenants ont trouvé qu'il y avait matière à un grand livre, mais que l'oeuvre n'était pas à la hauteur de son ambition, qui fait référence à Proust dans l'exergue et à Rabelais en quatrième de couverture en parlant de la vie très horrifique du narrateur.
Le style est intéressant au début mais il devient répétitif et tourne au procédé: le périphérique, la publicité, la vieille DS...Ce sont de bonnes idées mais exploitées jusqu'à la corde.
Le héros, Martin, est évidemment très proche de l'auteur. Il hésite entre la nostalgie romantique et le désenchantement. Il est resté un vieil adolescent.
Tout naturellement on en vient à rapprocher Olivier Rolin d'Erri de Luca qui nous avait rendu visite il y a 3 ans. De Luca, qui a eu un parcours politique voisin de celui d'Olivier Rolin, s'est, lui, réconcilié avec sa jeunesse, peut-être grâce à une prise de distance que lui permettent ses exercices de lecture approfondie de la Bible; peut-être aussi parce qu'ayant fait de la prison, il estime avoir payé sa dette. Ayant travaillé longtemps comme maçon, il est aussi beaucoup plus proche du peuple que Rolin. Rolin laisse entendre qu'il a été floué alors que de Luca assume ses actions de jeunesse.
Et pourtant, de nombreux lecteurs sont ensuite intervenus pour défendre le livre et évoquer leurs souvenirs de cette époque si proche et si lointaine qui est encore davantage du domaine de la mémoire que de l'histoire.
Certains ont rappelé qu'Olivier Rolin a eu un 19/20 en grec à Normale Sup, et ont recherché ses sources helléniques: sa mère est une Andromaque qui l'élève dans le culte de ce père qu'il n'a pas connu, héros mort à la guerre en Indochine et dont il va rechercher la trace sur les lieux de sa disparition.
Pour finir, c'est notre soixante-huitard à nous, Claude Simonnot, qui, avec son humour habituel, nous a raconté ses exploits d'agent de liaison entre le Flore et les Deux Magots, lorsqu'il était chargé des approvisionnements en bière et en Picon entre les deux cafés du boulevard St Germain, "sous les tirs tendus de grenades des CRS".


Antoine VIQUESNEL

"L'aveuglement" de Jose SARAMAGO le 16 avril 2004


A tâtons, nous essayâmes de pénétrer dans le livre de José Saramago:"L'aveuglement".

Bien que blanche, la nuit que nous y rencontrâmes, nous aveugla. Que pouvez bien vouloir dire cette éblouissante cécité?

-Un voyage au bout d'une nuit que n'aurait pas désavoué Céline?

-Un des cercles nocturnes de l'Enfer de Dante?

-Une métaphore démesurée traitant de nos courtes vies de pauvres humains?

-Une peinture en noir et blanc de nos âmes de damnés?

-Ou l'éclairante histoire d'un destin probable de l'humanité?

-Ou encore l'éclairage original de l'absurdité( au sens camusien du terme) de notre monde?

Bref, nous étions bien contents de n'être que borgnes car au royaume des aveugles nous pouvions au moins nous prévaloir de nos couronnes.

Michel BOUDIN

Vous avez dit biblique, vous avez dit dantesque, vous avez dit panoramique, vous avez dit cauchemardesque, vous avez dit scatologique, vous avez dit "chiant" et vous avez ri, vous avez dit comique...

Vous avez lancé des définitions pour tenter de cerner ce Saramago là (merci au jury de Suède) dont pouvait se percevoir la "clairvoyance" dans "Le radeau de pierre", "La caverne", "Manuel de peinture et de calligraphie"...

Pour ce faire, vous avez cité Homère, l'illustre aveugle, vous avez cité Camus: le théoricien de l'absurde et son inoubliable fléau, vous avez cité Céline et son "Voyage au bout de la nuit", vous avez cité quelques philosophes pessimistes, on peut y ajouter Cioran et "l'inconvénient d'être né" (de venir à la lumière?)...

Mais nous sentions bien que nos approches ne pointaient pas ce que même ceux qui n'avaient pas pu, ou pas voulu, continuer à lire avaient ressenti: éblouis par ses blanches ténèbres, nous sortons de ce livre incroyablement éclairé sur l'écrasante cécité qui nous atteint les uns après les autres, ballotés que nous sommes par nos propres errements et par l'immense souffrance du monde, où que se tournent nos yeux.

Andrée HAGÈGE.