Le Rapport de Brodeck de Philippe Claudel


Monique Bécour (4.10.2010)

Philippe Claudel nait le 2 Février 1962 à Dombasle-sur-Meuse (Meurthe et Moselle).
Il est agrégé de français et a consacré une thèse de doctorat à André Hardellet. Il est Maître de conférence à l’Université de Nancy où il enseigne à l’Institut Européen du Cinéma et de l’Audiovisuel. Il est écrivain, réalisateur, scénariste français, auteur de pièce de théâtre « Parle-moi d’amour ».
Ses œuvres littéraires paraissent en 1999 pour « Meuse, l’oubli » (Ed Balland).
« Les âmes grises » Prix Renaudot 2003, dont un film fut produit au cinéma, est le premier volet d’un triptyque qui essaie d’explorer une situation de guerre, juste à côté d’un village près du front.
En 2005, « La petite fille de Mr Linh » est un écrit sur les conséquences de la guerre, sur la perte et l’exil.
En 2007, « Le rapport de Brodeck – Prix Goncourt des Lycéens 2007- s’interroge sur la manière d’être après le chaos.
En Octobre 2010, sort « L’Enquête », voyage dans le genre littéraire, une fable qui va vers la fiction, roman psychédélique, absurde, à la Kafka ( Le Château) , l’abandon des Hommes par Dieu, sentiment de perdition des Hommes dans l’entreprise , entraînant une vague de suicide.(reprenant un problème d’entreprise actuel connu).
Le scénariste obtient le « César du Meilleur film » pour « Il y a longtemps que je t’aime » -(.1,6 millions d’entrée). Il tournait en 2010 un film dans le XVIème arrondissement parisien « Tous les soleils » avec Kristin Scott Thomas.
Dans son interview intégrale par Bernard Demonty en Octobre 2007, Philippe Claudel disait : «Avec « Le Rapport de Brodeck » j’ai le sentiment d’avoir fini quelque chose. J’ai le sentiment d’être allé assez loin sur des sentiers que je pressentais depuis des années, mais où je n’étais pas allé à la fois dans les thèmes mais aussi dans la construction, dans le rapport à l’écriture aussi, roman que j’ai écrit sur deux ou trois ans »…. Dans « Le rapport de Brodeck on est confronté au collectif. Qu’est-ce qu’une foule ? Qu’est-ce qu’une société ? Comment une société se regarde-t-elle ? Comment intègre-t-elle ou expulse-t-elle celui qui est différent ? Comment le sacrifie-t-elle ? Pourquoi ne supporte-t-elle pas qu’on la peigne ? Donc ce qui m’intéressait c’était de mettre en roman le groupe, la possibilité du groupe et lorsque le groupe devient inhumain, montrer comment il se conduit dans l’inhumanité, quelles en sont les transes. Il y a une expression militaire effroyable : les dommages collatéraux . C’est cela en fait un livre sur les dommages collatéraux de la guerre. »
Il dit encore que lorsqu’il écrivit ce roman, il commençait un chapitre sans savoir où il allait.
Brodëck est « le passeur d’histoires : celui qui sait dire mais surtout écrire, » retransmettre les faits de mémoire parce que c’est le seul du village où se passe l’action qui a été délégué en ville pour faire des études. Il a reçu de son vieil instituteur une vieille machine à écrire dont il sait se servir. Il a un petit travail d’agent forestier financé légèrement par une Administration de la Ville pour établir de brèves notices sur la flore, les saisons, le gibier, les renards trouvés morts sans raison « fils de maudits, signe de déchéance de l’humanité ». Il ne sait même pas si ces notices sont lues !
Il n’est ni avocat, ni policier. Il parle de sa propre écriture hachée, il va de l’avant, revient, saute le fil du temps comme une haie, de manière discursive car «il craint de perdre l’essentiel : Ecrire, soulage mon cœur et mon ventre »
Le pays est indéfini, près de la Hongrie puisque l’Université de S. est dans un palais magyar, quelques indices géographiques : Les Balkans, la rivière Staub, le plateau du Hanneck, la vallée de la Doura, la crête des Prinzhorni qui borde la combe. En 1567, l’Empereur de Prusse, d’Autriche-Hongrie a fait une halte dans le village alors qu’il se rendait en Carinthie (à l’ouest de l’Allemagne). Présentant ce livre j’ai effectué des recherches très fines sur les lieux géographiques dans l’Atlas détaillé, dans de grosses encyclopédies sans résultat. Des amis autrichiens parlant trois langues germaniques consultés sur le texte m’ont dit que le patois germanique (le Deeperschaft) est inventé, ni autrichien, ni alsacien, ni dialecte de l’Italie du Nord ! Brodeck et la vieille Fédorine qui l’a recueilli enfant près d’un village en feu, rescapé d’un pogrom peut être en Pologne, parlent sans doute le yiddish. Ils ont cheminé longtemps avant de se poser là.
Brodeck écrit l’histoire de petites gens, de villageois deux ans après la fin de la guerre de 1940.
Mais surtout il est le narrateur qui dès le début du livre annonce qu’il reviendra sur le rôle des couteaux. Dès cette amorce, le lecteur est à l’affût du drame caché, l’Ereignïes, il n’est arrivé à l’auberge que quelques minutes après le drame, requis par Fédorine pour acheter un peu de beurre.
Le récit est coupé, feed-backs, fondus enchaînés, reflet de Ph. Claudel scénariste, les envahisseurs jamais cités (nazis) arrivent dans le village, exigent la reddition des armes, demandent de dénoncer les étrangers (juifs) du village pour la purification : Aloïs Cathor, raccommodeur de faïence, a la tête tranchée sur un billot devant les villageois, exposée une semaine sur la place du village parce que les soldats ont trouvé chez lui « une vieille pétoire ».
Seuls sont livrés Simon Frippman et Brodeck, emmenés en déportation, sont épargnées Fédorine et Emelia, la jeune femme de Brodeck violée avec trois jeunes filles étrangères réfugiées, par la troupe dans une grange, sans qu’aucun villageois n’essaie ou ne puisse s’opposer.
Mais Brodeck n’a pas l’esprit de vengeance malgré qu’Emélia ait perdu la raison, qu’une petite fille Poupchette soit née du viol. Emélia est pour Brodeck « sa chance, son pardon, le rien de la salissure ».
Les remords de Brodeck sont très forts, multiples, remontent au voyage de déportation dans le train où avec son ami étudiant retrouvé, assoiffés ils s’emparent de la carafe d’eau d’une jeune mère endormie, bébé dans les bras, mais aussi car il n’a pu éviter le drame réservé à l’Anderer et à ses animaux. En camp de concentration, pour survivre, il est devenu dans la niche, le « chien Brodeck »
Mais qui est l’Anderer, l’Autre ? Sans nom Il est différent . Quelle importance, son nom ce n’est rien dit le Maire.
Petit homme, avec favoris et moustache, grosse tête ronde aux cheveux frisés , « habillé comme pour prendre place dans une vieille fable pleine de poussière et de mots perdus , des yeux pleins qui lui sortent du visage, yeux couleur d’étang, odeur de violette,.. à l’habit d’opérette, plein de chichis ».
Certains le nomment « De Murmelnër » le Murmurant ou « Mondlich », le lunaire qui parle d’une petite voix basse à l’oreille de Melle Julie la jument ou de Socrate, l’âne.
« C’est celui qui est arrivé de là bas, celui qui a l’air d’être de chez nous, tout en n’y étant pas !
Brodeck a deviné l’Eireignïes (la chose qui s’est passée ) avant qu’elle n’arrive, après des colportages entendus sur la place du marché. Le Maire du village Orschwir, reçoit Brodeck lui confie le rôle d’écrire le rapport sur la disparition de l’Anderer et alors qu’il veut voir le corps lui dit « Ne cherche pas ce qui n’existe pas ou n’existe plus » et l’emmène voir sa porcherie : « de vrais fauves, sans cœur, sans esprit, sans Mémoire, ils ne songent qu’à remplir leur ventre », dit-il, « avec un sourire énigmatique. Ils ne pensent pas et ne connaissent pas le remords » !
Brodeck est cerné par le voisin Goebbler qui l’épie alors qu’il tape son rapport à la machine et formule des menaces contre lui comme Orschwir, le maire, par le souvenir de son ancien instituteur Diodème mort depuis trois semaines lorsque commence la narration. Présent lors du drame à l’auberge, il ne s’y est pas opposé mais en a laissé le récit caché dans sa table de travail.
Brodeck va écrire le RAPPORT DEMANDE, mais en marge, en doublon, la relation de sa propre histoire car il reste toujours l’étranger dans le village.
Le curé Peiper, a perdu la Foi en Dieu et dans les Hommes. Ivrogne, il ironise sur la Consécration du Vin et la transsubstantiation, ponctue d’un éclat de rire son sacrilège.
« Dieu est parti pour toujours, plus d’espérance pour le curé », mais celui-ci tient les villageois en mains parce que les habitants ont peur de lui, de ce qu’il sait sur eux ; il les tient par les petites couilles ». Le curé Peiper porte un avis sur l’Anderer : « cet homme c’était comme un miroir : il renvoyait à chacun son image, le dernier envoyé de Dieu, avant qu’il ne ferme boutique et jette les clés. Moi, je suis l’égout, lui c’était le Miroir, les miroirs ne peuvent que se briser. »
Dans son interview, Philippe Claudel déclare « les miroirs ne sont que des miroirs pour nous regarder…Pour que chaque lecteur fasse un travail sur soi-même, vis-à-vis des autres, vis-à-vis du monde, pour justement qu’il y ait une sorte de dissipation de la noirceur. »
L’auteur nous dépeint une humanité sombre, roman des ténèbres, perfection et froideur. Les quelques touches d’amour et d’espoir à la fin du livre n’en sont que plus éblouissantes

Une Saison en Enfer d'Arthur Rimbaud


UNE SAISON EN ENFER   - Arthur Rimbaud (1854-1891)                                                                                                                                                                                                                                                                                Monique Bécour
Le 17 Octobre 2010, Doriane, enseignante, agrégée, doctorante à Aix, nous présente « Une saison en enfer ». Son travail de recherche actuelle porte sur le corpus « Rimbaud et la musique ».
Elle situe le texte dans les poésies conventionnelles et nous dit qu’il y a contemporanéité entre la rédaction d’ « Une saison en enfer » et « Les Illuminations »  dont  Todorov en 1970 a souligné l’importance  de  l’opacité.

Je rappelle un peu d’Histoire : à la fin du second Empire, la politique comprenait deux partis : la droite conservatrice de coloration bonapartiste dont le programme était : ordre, grandeur, religion et la gauche libérale qui préparait l’avènement de la République, le règne de la Science et la mort de Dieu.
Le 25 Avril 1871,  Rimbaud pour la deuxième fois arrive à Paris, venu en stop-charrette car trop démuni pour acheter un billet de train. Accueilli par les fédérés aux barrières, auxquels il raconte les bombardements de Charleville-Mézières ; ceux ci font une collecte pour recueillir 21 francs et 16 sous puis il est dirigé vers la caserne de Babylone. (Sèvres-Babylone actuel). Versailles préparait l’assaut final, il rencontre dans l’atelier d’André Gill (le « cabaret à Gill de Montmartre ») Jean Louis Forain avec lequel il vadrouille, gavroche, voyou  dans Paris avec Germain Nouveau et Verlaine (1844-1896)..
Rimbaud écrit son « Chant de guerre parisien » et sa « Constitution communiste » : rêve utopique, la monnaie supprimée, pouvoir central aboli, communes indépendantes et fédérées, le référendum est le fondement du pouvoir exécutif. Le contact avec la soldatesque débraillée le dégoûta, brisa son élan et sa foi révolutionnaire coula à pic. Trois poèmes en font foi : « Le cœur supplicié », « Le cœur du pitre » et « le cœur volé » trouvent leur origine, selon certains commentateurs  dans une tentative de viol que les Communards auraient fait subir à Rimbaud, rien n’est sûr, mais les mots « troupe », « poupiesque » n’excluent pas une polysémie de mots » : clé du poème clair-obscur.
Le grand drame social avait faire monter à la surface la lie des bas fonds. Les Versaillais prétendaient que c’est l’alcool qui a tué la Commune, survint  la sanglante répression versaillaise le 8 Mai 1871. Rimbaud aimait la Révolution mais non les révolutionnaires. Selon un critique «  La brève incursion dans Paris assiégé  ne valait pas l’étiquette de  «  Rimbaud, le communard » au sens strict, mais si l’on fait passer l’intention avant les faits, la légende est plus vraie que la réalité ».

Je précise encore que lorsque Rimbaud à la jeunesse anticléricale, très doué pour le latin-grec, écrit son  poème «  Le bateau Ivre », (Juillet 1871) poème épique c’est pour être adopté par l’Ecole Parnassienne qui plaçait l’Art incorruptible au-dessus de toutes les servitudes morales, politiques ou religieuses. Le poète méprisait le christianisme.  Théophile Gautier (1811-1872), ami de Nerval, (1808-1855), -   tous deux « Jeunes-France », lors de la bataille d’Hernani, donc  Théophile Gautier  méprisait le néant, Leconte de Lisle (1818-1894) le nirvana, Rimbaud ne prisait que les cosmogonies barbares.

 Doriane insiste sur le fait qu’il y a  paradoxe entre sa vie non conformiste, constante opposition à la Société même s’il fait partie du Parnasse contemporain, qu’il y a intrication entre biographie et écriture littéraire : vie de provocation dans les premiers poèmes de jeunesse, anti-bourgeois, très  adolescent.  Dans « A la musique » (Les cahiers de Douai- Juin 1870) se devinent en filigrane, les multiples fugues pour échapper à sa mère et à l’éducation étouffante. La mère élève seule dans une grosse ferme à gérer,  quatre enfants, père parti donc « femme forte ». Il ressent de la haine pour la civilisation chrétienne et industrielle. Sa vie de provocation est lisible dans ses premiers poèmes de jeunesse : « le bateau ivre », ses poèmes « Ma Bohême », « Le dormeur du Val » assez clairs sémantiquement, « Roman » : « on n’est pas sérieux quand on a 17 ans ». Suit une poésie objective, rejet radical du romantique  Théodore de Banville (1823-1891) qu’il moque et met à distance. (seconde génération des Parnassiens, transition entre Th.Gautier et les jeunes Parnassiens.)

L’athéisme de Rimbaud n’était pas le fruit de la Raison, comme chez les scientifiques par exemple, mais une répulsion épidermique, religion associée à autoritarisme dans la famille, au collège, dans le Palais présidentiel, dans l’Eglise de Dieu. Rimbaud évoluait vers l’intolérance et l’absolutisme.
Le Voyant : arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens : « Je » est un autre ». S’éveiller dans la peau d’un autre.
La fatalité a fait de moi un poète, Etre poète c’est être voyant, Pour être voyant il faut dérégler ses sens et se rendre hideux.
Jusqu’ici aucun poète n’a tenté l’expérience de la voyance intégrale » par tous les moyens, l’absinthe « quelque liqueur d’or qui fait suer » (l’alchimie du Verbe),  l’hallucination par la drogue : « j’expliquai mes sophismes magiques avec l’hallucination des mots ».
Le voyant était très répandue à la fin du XIXème siècle. Mallarmé le dit de Th. Gautier, Th. Gautier le dit de Baudelaire , Nerval le dit de lui-même. Arthur Rimbaud le prend dans un sens biblique : celui qui voit au delà des choses de Dieu



Outre le dérèglement raisonné de tous les sens, l’ascèse de la Voyance c’est « l’encaquement, l’encrapulement volontaire ». Rimbaud veut se faire l’âme monstrueuse, « devenir le grand malade, le grand criminel, le grand maudit et le suprême Savant car il arrive à l’inconnu ! »
Victor Hugo dans « L’homme qui rit » : « J’ai éprouvé, j’ai vu, je suis un plongeur et je rapporte la perle : la Vérité ».
Aucun poète n’a encore été totalement : « Voyant »,  Baudelaire a failli l’être mais a vécu dans un milieu trop artiste, Paul Verlaine, « un vrai poète » et Albert Mérat sont les deux seuls voyants de l’Ecole Parnassienne contemporaine. Rimbaud a décidé d’être le premier voyant intégral, il sera le défricheur, « vrai chemin de croix », selon Verlaine car Rimbaud est prêt à endurer toutes les tortures qu’il savait nécessaires et inévitables.

Doriane insiste sur le fait que dès 1872, Rimbaud et Verlaine  travaillent dans le même sens  :  l’atténuation, la dislocation du vers,  le  déplacement de la césure pour créer quelque chose de l’ordre de la chanson, pour créer l’ effet produit «  assonantique » par vers cours, mètre court. Il veut explorer les ressources du vers,  notre intervenante prend comme exemples : » Chanson de la plus haute tour », « l’Eternité », sur modèle de la chanson donc pour ouvrir la voie vers le vers libre de la fin du siècle. Le sens s’obscurcit à l’extrême («La saison»,  «Au château»), très laconiques , difficiles à interpréter, insiste-t-elle.
En 1873, survient pour Rimbaud, le passage à la prose, après une longue errance avec Verlaine. A Bruxelles où survient le drame : Verlaine (la vierge folle) tire sur Rimbaud qui l’a menacé de le quitter et le blesse à la main.  « Une saison en enfer », c’est l’aventure de la langue polyphonique, très lyrique, (le je), dialogue d’une grande complexité, beaucoup de théâtralité  car les voix traversent la conscience individuelle reprenant les thèmes rimbaldiens, le désir d’évasion, le retour aux sources païennes antiques, la haine de l’Occident « mauvais sang », la haine de l’Histoire de France ou plutôt la mise en opposition,  le questionnement, la remise en question de la révolution, le vide absolu du sens,  l’entrée chez les enfants de Cham ce fils de Noé qui passe pour être aux origines de la race noire. Il avait projeté d’écrire « un livre nègre ». Ces pistes doivent permettre une double lecture.
Métapoésie : la forme donne le sens. Todorov parle de la dissolution du référent.
« La Saison en Enfer », » Délire II, avec  l’alchimie du Verbe », montrent Rimbaud comme fondateur de la poésie moderne, par sa prose aussi, la modalité des phrases, l’invective font penser à Céline.
Après 1876, Rimbaud suit sa voie de nomade, quitte le Continent, passe par Alexandrie, Chypre, l’Ethiopie (Harar et Aden) pour y faire commerce : café, coton, bimbeloterie, armes mais non trafic d’esclaves. Il finit sa vie en Champagne à la ferme Roche. Restent des zones d’ombres car Isabelle, sa sœur voulait répandre l’idée de la conversion d’Arthur après la mort du poète à 37 ans.
Victor  Segalen a fait effort pour faire tenir «  Rimbaud et l’aventurier » dans « Le double Rimbaud »  (Victor Segalen).
RIMBAUD ET LA MUSIQUE
 Il fût peu mis en  musique, un peu par Fauré et Debussy mais dans les années 1950, Gilbert Amy  disciple de Boulez qui a déjà mis en musique Mallarmé, produit une œuvre électro-acoustique, avec chœur, percussions, éléments préenregistrés sur bande acoustique (réf.IMM – 1980) qu’on peut trouver, nous dit Doriane,  en bibliothèque. Enregistrement  de  bruits blancs, de  percussions avec tambours africains en fond sonore, voix des comédiens, donc polyphonie vocale. S’arrête à « l’Alchimie du Verbe », point culminant du disque avec des voix soprano colorature accompagnées d’un piano bar, dont elle tempère l’effet par « une distance critique ».
« Les Illuminations » de Benjamin Britten en 1939 homo lui-même indique-t-elle,  puis un canevas et une reprise d’ Ernest Cabaner.
Existent une dizaine d’opéras écrits en 2004 – 2007 par Mathias Pinche, musicien et ingénieur audio contemporain.
 Léo Ferré : « une saison en enfer » proche de Patty Smith et de Rimbaud.





Alcools de Guillaume Apollinaire


                                         ALCOOLS   - Guillaume APOLLINAIRE  (1880-1918)                     
                                                                                                                                                                                                                                           Chronique  de  Monique Bécour


                                                                                                                                      
Le 16 Janvier 2011, Joëlle Gardes, professeur à La Sorbonne, nous présentait  « Alcools » de Guillaume Apollinaire. Bref rappel de sa vie : sa naissance à Rome, le 26 Août 1880, reconnu  seulement par sa mère, Angelica de Kostrowiszky  jeune polonaise,  le 2 Novembre 1880.  Père plus ou moins connu, Guillaume a un frère, et tous deux sont élevés par leur mère à Monaco. A 19 ans, épris d’abord de Mareye, « la très douce, l’étourdie, la charmante » « m’aimait-elle qui sait ? «  puis départ pour Paris avec son frère où ils mènent une vie médiocre, ses poèmes et ses contes sont refusés par plusieurs revues. Sa première grande déception amoureuse vient de  Linda, « la zézayante » rencontrée à Stavelot,  il part en Rhénanie,  en 1901, comme précepteur de français de la fille de la vicomtesse de Milhau et s’éprend de la jeune gouvernante anglaise Annie Pleyden : amour non couronné de succès car il l’effraie.

En  1901, trois poèmes de Wilhelm de Kostrowitsky paraissent dans « La Grande France », puis en 1902, avant son retour à Paris, paraît « L’hérésiarque », signé Guillaume Apollinaire dans « La Revue blanche ».

Les poèmes symbolistes (1899-1901). Il publie «L’enchanteur pourrissant »  de facture encore parnassienne, à cent exemplaires -  (mettant en scène Merlin, Viviane, Morgane,  repris au Moyen Age), « Merlin et la vielle femme », poèmes symbolistes avec des thèmes familiers depuis le Romantisme.

 En  1904, Apollinaire devient l’ami d’Alfred Jarry,  de Picasso,  de Max Jacob et Braque dont il admire l’esprit neuf. De la première revue, « Le festin d’Esope » d’André Salmon grâce à un mécène, va naitre « La revue immoraliste » qui deviendra très vite « Les Lettres Modernes ». Parallèlement,  Apollinaire devient critique d’art passionné.

« Alcools » titre retenu en 1912, recueil qu’il voulait, d’abord, appeler « Eau de vie », paraît le 20 Avril  1913,
 je précise, un mois après la parution des méditations du poète sur « Les peintres cubistes »,  puis le manifeste de « L’anti-tradition futuriste » qui fera d’Apollinaire pour ses contemporains hostiles un destructeur des valeurs anciennes, et provoquera une résistance des critiques à cette nouveauté « démarche aventureuse » écrit Henri Ghéon dans « La nouvelle revue française ».
J’ajoute que cette année 1913,  fût extrêmement importante, dans tous les domaines artistiques en France (poésie, peinture, danse classique…) à la veille de la déclaration de guerre de 1914. Nous y reviendrons dans le futur avec  « Stèles » de Victor Ségalen.

Joëlle Gardes  rappelle que lors de sa période de formation, (1997-1999),  Apollinaire avait le goût des dictionnaires, comme Saint-John Perse,  qu’il  lisait le crayon en main,  qu’il aimait la musique et chantait en écrivant,  il  a la  passion du mot, moins l’obscurité du mot que son étrangeté. (elle cite aséité, isotherme, prognathe, hématidrose, (la rosée, la sueur de sang), les intercis,  les emprunts à l’ancien  français : forlignier, orer, les  mythes anciens : Amphion, le Phénix,  les tyndarides , les mots inventés : la sphyngerie)... Il joue avec les mots, le jeu de mots, rappelle Joëlle Gardes, n’est pas nécessairement une double entente, un mot en appelle un autre.

Durant son séjour en Allemagne, la sensibilité du poète  s’avive, peu à peu  se crée sa manière nouvelle et définitive  qui correspond à la répudiation du symbolisme et au renouvellement esthétique  » dit-il.   Il  élabore une poétique  qui sera sienne pour toujours.

Sa poésie élégiaque  se compose de plusieurs cycles dont Joëlle Gardes choisit quelques poèmes.

Le cycle rhénan (août 1901 à août 1902). Quelques pièces brèves comme « Automne malade » en vers libres, centrée sur le présent, que l’œil voit ou que l’oreille entend, parfois sur une première personne « je »  qui unit une personne peu agissante ou regardante et le locuteur (disant l’œuvre) :
« Et que j’aime ô saison, que j’aime tes rumeurs »
Se dégage alors une impression de correspondance entre la Nature et l’homme. L’automne, le passage, la mort de l’amour, la mort par amour, saison favorite parce qu’elle symbolise l’écoulement perpétuel qui caractérise la Vie. Ces poèmes semblent retrouver par delà le symbolisme finissant, les aspects baudelairiens et verlainiens. Pour  « Colchiques », Joëlle Gardes signale que  la composition du poème, les vers peuvent être regroupés en un sonnet : deux quatrains et deux tercets.
L’univers poétique est suggéré par tous les éléments métaphoriques, les images poétiques et donc l’introduction  des « Correspondances », chères à Baudelaire,  rappelle –t- elle encore. 

Dans « Mai », le regard du poète se  pose encore  sur les formes automnales, sur l’eau fuyante, sur le mouvement du fleuve, la Vie, qui emporte la barque et oblige le poète à tourner son regard en arrière pour fixer les objets et son passé, (grâce à un embrayeur  « shifter » :  « or » au début de la seconde strophe qui emmène le regard vers l’arrière,  moyen pour passer de la prose au langage poétique proprement dit.)

La poésie n’est pas dans l’objet mais dans le regard qui le contemple, insiste-t-elle.  Le paysage en s’éloignant  se fige dans l’espace mais aussi dans le temps. Le printemps devient l’automne symbolisé par les flétrissures de la dernière strophe qui évoque l’ombre de la femme  aimée, perdue à jamais. Cette fixation du passé (deuxième strophe) par le regard détourné se retrouve souvent. Le thème du «cortège en marche évoque de mélancoliques errances qui semblent n’avoir d’autre loi que celle de descendre chez les Morts par un chemin plus lent encore qu’inéluctable »  (Philippe Renaud ).

 Joëlle Gardes  relève dans ce poème la juxtaposition de strophes, de vers de longueur variée (un quintil) qui va devenir un élément  systématique de l’écriture d’Apollinaire ainsi que la suppression de la ponctuation dans « Alcools », comme le fait Mallarmé.
J’ajoute que notre poète s’explique sur cette suppression en Juillet 1913 dans une lettre à  Henri Martineau : « Pour ce qui concerne la ponctuation, je ne l’ai supprimée que parce qu’elle m’a paru inutile et elle l’est en effet, le rythme même et la coupe des vers, voilà la véritable ponctuation et il n’en est point besoin d’une autre ».

Selon Michel Décaudin, (dossier Alcools), Apollinaire avec sa « révolution poétique dénonce les valeurs établies », « l’Amour, la Foi, l’existence, » en deuxième lieu «  il s’inspire de l’imaginaire de la Révolution française », par ses emprunts au lexique de la Terreur : « les têtes coupées qui m’acclament et les astres qui ont saigné ne sont que des têtes de femmes », » il vit décapité sa tête est le soleil » «  et la lune son cou tranché, » (Le brasier).
 Dans « Zone ,  Apollinaire avec le sang de la décapitation semble signer la mort du christianisme, dans les derniers vers  : « ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances   Adieu Adieu  Soleil coup coupé ». « Coup coupé » qui est aussi le nom d’un oiseau, nous dit Joëlle Gardes.
Elle insiste avec Michel Décaudin sur la lassitude que manifeste Apollinaire pour le passé. Il veut détruire pour renouveler et établir un monde radicalement nouveau par la puissance poétique de son écriture.
A son retour d’Allemagne, Apollinaire poursuit -  avec les recherches de Salmon et des peintres , -  une esthétique nouvelle, une prise de possession du monde par le lyrisme : « un lyrisme neuf et humaniste à la fois » . Joëlle Gardes insiste : « l’art au service des décadents ». Le poète est au service de l’humanité, donc traces du Romantisme. Dans le Parnasse, existe le culte de la forme, pour Apollinaire, c’est le culte des formes.  Du courant symboliste reste l’idée de l’Histoire. A partir de Schopenhauer,  survient la Crise des valeurs symbolistes : « l’idée » au sommet des Connaissances en tout  art : architecture, peinture. Apollinaire  selon,  Claude Debon, cité par Joëlle Gardes,  doit la musique  de ses poèmes à Nietzsche. De la guerre sortira un homme nouveau : Hermès trismégiste (trois fois très grand)   auquel on rattache l’hermétisme et Apollinaire situé au carrefour.

Le cycle Annie Playden(1903-1905) L’ adieu au symbolisme
En 1903, puis 1904, il se rend à Londres pour revoir Annie Pleyden qui, effrayée de sa violence, de sa jalousie,  le repousse et s’enfuit définitivement pour l’Amérique :   « Mon bateau partira demain pour l’Amérique et je ne reviendrai jamais » (L’émigrant  de Landor  Road ).
Ce poème ainsi que « La  chanson  du mal-aimé » : « un soir de demi-brume à Londres, Un voyou qui ressemblait à mon amour, vint à ma rencontre… » réveille le souvenir de son amour passé,  caractérise l’intensification et la dramatisation de tous les sentiments. 
Peu de poèmes composent ce cycle que l’on peut appeler poèmes de la rupture, malgré une incertitude sur la date de leur composition. Apollinaire ne chante plus l’amour heureux, il est las du passé.
Je retiens le poème  « Palais, » inspiration lyrique d’un désir du poète,  Rosemonde  l’amante idéale, personnage de rêve : début sur un mode féerique, puis  poursuite sous une forme satirique « soirées de ripailles », rôtis de pensées-mortes », « souvenirs faisandés » pour se terminer,  sur «  la satire du symbolisme  et de l’Ecole symboliste » avec un ton  burlesque confirmé. Querelles d’écoles, réflexion sur l’art poétique même, «  le poète semble  se donner  en pâture à un public qui le rejette et  nous fait penser au pélican du romantique Musset. »

Le cycle de Marie (1907).   Picasso lui présente Marie Laurencin, commence une liaison passionnée,  orageuse de cinq années. Marie lassée de la violence, de la désinvolture du poète, s’éloigne elle aussi comme Annie et va provoquer chez lui la même réaction et l’amener à remettre en question sa raison d’être dans un monde qui le rejette là encore.
A l’automne 1912, alors que son recueil « Alcools » est terminé, Apollinaire ajoute « Zone » en début de l’ouvrage ce qui indique l’importance qu’il donne à ce poème circulaire s’étendant sur vingt quatre heures d’une marche du poète dans Paris, réfléchissant à sa vie, au passé…                                        
Joëlle Gardes insiste une nouvelle fois sur la composition en longs vers libres ou courts de longueur inégale ou encore en alexandrins. S’y trouve une juxtaposition de temps ; le poète marchant au présent dans Paris et certains temps passés pour les souvenirs rapportés,  ce  qui a pour effet une ambiguïté à la lecture, car le même temps grammatical sert à deux moments différenciés du temps vécu, revécu comme s’il était actuel.
 A souligner la modernité de « Zone » où il remet en question le sens de sa vie,  aveu de fin d’amour :

« Maintenant  tu marches tout seul dans Paris parmi la foule »…
« Aujourd’hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées »,

 ce sont « les mêmes souvenirs déchirants » selon son propre aveu.

 Poème  de « fin d’amour » encore,  «  Le Pont Mirabeau,  avec les thèmes du passage du temps, des souvenirs, des émotions incarnées par les images du fleuve, de la Seine, de l’eau courante :
 « Le fleuve est pareil à ma peine, Il s’écoule et ne tarit pas ».

Vers une esthétique nouvelle (1907-1908) « L’art naît où il peut » !
 Le « Brasier » utilise la thématique du Feu, prolifération du Je, toujours  la forme juxtaposée des vers, des groupes de strophes constitue un poème s’écartant des arts poétiques antérieurs, demeurant lié au symbolisme  de  la mort et de la  renaissance, par l’union des contraires,  de l’eau et du Feu, mouvement alternatif d’un pôle à l’autre, une fusion d’éléments contraires dont le produit  chimique résultant est l’alcool qui brûle et soulage. Marie Jeanne Durry, citée par Joëlle Gardes a écrit finement sur le poète et elle l’assimile « à un corps astral flamboyant ». Entre tradition et modernité, le poète ne renonce pas mais il s’ouvre à la modernité : frontières poreuses entre réel et imaginaire. Le motif n’est plus reproduit, mais représenté, au-delà des apparences.
En conclusion, Joëlle Gardes s’attarde sur l’image du poète prophète  trépané qui voit plus loin que la mort dans « La Jolie Rousse », (Jacqueline Kolb qu’il a épousée en 1918, alors qu’il va mourir de la grippe espagnole quelques mois après). Elle précise que c’est une poésie élégiaque à dimension orphique et philosophique, la promesse d’un avenir heureux,  qu’il ne survivra  que très peu de temps !
Elle insiste beaucoup sur la réconciliation de Merlin, fils de la Mémoire, entre symbolisme et futurisme et rappelle que dans  la Préface du drame  «Les Mamelles de Tirésias (Juin 1917),  Apollinaire invente le mot « surréalités », qui sera repris par A.Breton et son mouvement surréaliste.

Albert Camus, la juste révolte.

Dans la collection « Le bien commun » (Michalon)  qui se propose d'éclairer les figures du Droit par le biais  de l'analyse et du commentaire d'oeuvres littéraires, Denis Salas analyse la problématique du juridique dans l' oeuvre d' Albert Camus et son évolution à partir de sa vie et de ses écrits.

Journaliste  d' « Alger Républicain » Camus écrit sa révolte face à la condition indigène en Kabylie en 1938 mais aussi dans ses chroniques judiciaires face au caractère  arbitraire et unilatéralement à charge de la Justice des prétoires dont la rhétorique construit des coupables afin de conserver l'équilibre social « colonial » en usant d'une violence d'Etat légale :les justiciables sont d'emblée des ennemis à façonner en coupables. (C'est aussi pour l'équilibre de la Société que le juge  condamne Meursault l' « Etranger » pour n'avoir pas pleuré à l'enterrement de sa mère. C'est l'injustice qui éveille le sens moral du héros « somnambule » : première révolte dans l'oeuvre fictionnelle de Camus). Ses plaidoiries sont d'autant plus passionnées que la  guillotine est au bout du verdict et son combat contre la peine de mort sera incessant y compris après 1945 quand il faudra juger Brasillach : les dilemmes de l'Epuration réactivent le déchirement de l'auteur qui exige de la Justice non pas le pardon de Mauriac mais la paix dans l'être ensemble :le mal absolu doit être combattu par la morale réfléchie : l'équivalence pénale n'efface pas le crime mais exacerbe l'escalade mimétique de la violence : ainsi se dessine la recherche passionnée et déchirante de la mesure dans l'oeuvre romanesque et philosophique de Camus.
En 1951 « L'Homme Révolté », généalogie de la Révolution ,réactive son opposition à l'absolu d'une Justice d'Etat  théorisée par l'Histoire  dont la violence est le moyen  qui rend indigne une fin évacuée dans un futur indécis : cela  lui vaudra  haine , incompréhension , solitude, et le malentendu persiste encore de nos jours. Si la Révolte est libératrice comme rupture non codifiée -  c'est aussi l'esprit de l'ami René Char - la Révolution éclairée  par l'Histoire et guidée par le Parti n'aura de cesse de juger l'individu libre  donc objectivement coupable et nécessairement repentant.
« Caligula » dramatise l’arbitraire de la démesure de l'individu, « L'Etat de Siège »  celui de l'Etat dissimulé derrière la Loi – si le crime devient Loi il cesse d'être un crime - et ses juges.
« Les Justes » :l'hubris du terroriste vainqueur en fait un assassin manichéen :il exécute le juste  qui s'offre en sacrifice mais l'absurde de sa posture ne peut  se résoudre que par sa propre mort.
 Le meurtre est nécessaire et injustifiable, mais combattre « La  Peste »c'est avant tout lutter contre la honte d'être  dans le mal pour rebâtir une cité juste.
Dernière déchirure et la plus charnelle après la Libération et la Guerre Froide, la guerre d'Algérie : comment choisir entre sa mère et la Justice? Il veut tenir écartées (et non pas se tenir à l'écart) les noces sanglantes de la répression et du terrorisme, proposer la trêve civile en 1956, ne pas intervenir -mais avec force- entre deux violences pour n'en  cautionner aucune, exiger un réformisme intransigeant : apories  tragiques ironisées par Sartre qui lui propose un exil aux Galapagos!
« La Chute » est  peut-être l'autocritique de la posture d'un moralisateur qui à force de tout se pardonner croit pouvoir juger les autres mais se trouve finalement en exil, sans patrie en esquivant le jugement de l'instance tierce du juridique, c'est à dire celui de ses semblables humains.Il ne saurait exister dans la cité des hommes une justice solipsiste perverse : le sentiment de culpabilité ne suffit pas, seule la responsabilité peut désinfecter la cité.
Dans « L'exil et le Royaume », récits de l'isolement de l'individu, « L'Hôte » met en présence celui qui se croit juste en ne choisissant pas - mais il y perdra la vie - et le gendarme ni injuste, ni violent qui incarne une loi modérée, entre deux visages du Mal : une justice stalinienne totale, meurtrière ou la démesure d' une liberté absolue qui menace la cité.
La médiation est toujours imparfaite mais c'est le rôle de l'Homme  d'ordonner le chaos en fixant les limites pour instaurer la loi médiocre, la Némésis au lieu de l'honneur, vertu des injustes.
Voyage tragique de Camus vers la modération grecque à reconstruire en permanence.

Gilbert Lehmann

En Attendant les Barbares de J.M.Coetzee


Amende honorable: Pour dire autre chose et ne pas réciter - à nouveau - le remarquable roman - qui n'en a pas besoin…mais en rajouter sur l'homme juste !
L'arrivée du colonel Joll les yeux obturés de verres opaques venu combattre ce qui menace l'Empire:c'est l'Évènement qui heurte le semi confort d'un magistrat excentré depuis trente ans dans une ville garnison aux confins d'un désert parcouru de rares et étranges barbares nomades.
Le corps expéditionnaire traque, capture et torture pour étayer sa Vérité : le mensonge d'une menace inéluctable aux portes de la ville,  terreur instrumentalisé  chez des habitants finalement  rendus tous complices par la publicité d'atroces et singuliers sévices infligés aux prisonniers auxquels on les autorise à participer.
Les pistes de l'oeuvre sont multiples: quelques unes prédominent.
L’irruption du Mal dans le quotidien actualise le problème de la Légitimité de l'Etat -qui par nature monopolise la violence mais aussi reconfigure le Réel pour asseoir son Autorité – et celui de la place de l’individu, du « juste » face à cette violence : personnage camusien*, le magistrat tout médiocrate qu'il soit « nous ne pouvons rien y faire. Nous sommes des créatures déchues. Nous sommes réduits à appliquer la loi, tous tant que nous sommes, sans laisser s'évanouir en nous le souvenir de la justice », mais représentant de la Loi, est le complice « objectif » de l'Etat : « contrairement à ce qu'il me plaisait de penser, je n'étais pas l'inverse du colonel, aussi complaisant et bon vivant qu'il était froid et rigide. J'étais le mensonge que l'Empire se raconte quand les temps sont favorables, et lui la vérité que l'Empire proclame quand soufflent des vents mauvais ».
Il n'a pas de plaidoirie audible pour les tortionnaires ni pour le peuple compromis et il ne peut que hurler le « non » de l'homme révolté! Battu, ridiculisé, facticement mis à mort -de façon pire qu'une vraie exécution -il n'est pas un martyr, il ne témoigne de rien  auprès des autres : absolument solitaire, réduit au seul corps souffrant , déshumanisé , objectivé. C'est un christ, mais un christ coupable qui ne meurt pas et demeurera dans l'humanité pour revivre toujours les recommencements .
Et  à l'imperfection radicale du juste est liée  l'insondable question du :« qui suis-je! », du :« Je est un Autre » qui participe aussi de l'aléatoire et de l'incomplétude du rapport à cet Autrui qui nous reste en tout ou partie opaque : au mieux tout est sous-entendu ou malentendu et même la communion apparemment profonde n'est jamais que ressemblante
»lorsque je l'étreins, elle ferme les yeux...ce n'est que du théâtre...mais…elle croit au rôle qu'elle joue. Quant à moi, ...ça m'est égal...me laisser couler encore dans le sombre fleuve de mon propre plaisir »
Cette communion en tous cas  ne relève que d'une  coïncidence heureuse et ne peut se commander ni par le geste, ni par le regard, ni par la parole.
L'altérité est dans le paysage des confins, dans l'Autre et en Soi , mais elle n'est pas radicale :sa complexité autorise l'espoir : il n'y a pas de monstre absolu ni dedans ni dehors et c'est peut être ce qui permet de comprendre pourquoi le Mal n'a jamais encore triomphé dans l'Histoire : le Bien se laisse entamer mais rebourgeonne obstinément :
»les enfants ne doutent pas un instant, quand ils jouent à l'ombre des grands arbres, que ces arbres si vieux ne soient là pour toujours; ils sont sûrs qu'un jour, ayant grandi, ils seront forts comme leurs père, fertiles comme leur mères, qu'ils vivront, prospèreront, élèveront à leur tour leurs enfants et vieilliront en ce lieu où ils sont nés »
ainsi peu à peu le don des habitants au magistrat recrée dans l'échange une humanité, même si l'on sait que les germes de la Peste restent nichés dans les vieux linges au fond des armoires .
                                                                                     
Gilbert Lehmann

L'Utopie, de Thomas More (1478-1535)

Editions Garnier Flammarion (n° 460)        

                                                                                                                                                                

Thomas More, né à Londres de John, Chevalier et Juge, étudie dès 18 ans le Droit à Londres avec pour maîtres John Collet et Erasme, plus tard ses fidèles amis. A 21 ans, inscrit au Barreau des avocats, il enseigne le Droit et devient l’avocat des marchands de la City, élu Juge par les londoniens. A 26 ans, membre du Parlement, il s’élève contre les taxes imposées par Henri VII pour la guerre d’Ecosse. Il a 4 enfants de Jane Colt, puis veuf, à 33 ans, il épouse Alice Middleton, veuve avec 2 enfants. Il donne une éducation de haut niveau à tous ses enfants.

L’avènement  d’Henri VIII en 1509 fait de More un politique très engagé : maître des Requêtes, conseiller privé du Roi, envoyé en missions diplomatiques et commerciales aux Pays Bas où il rédige l’Utopie. Speaker du Parlement à 45 ans, Trésorier de la Couronne,  Chevalier de Lancaster, conseiller, ministre, il est extrêmement puissant et négocie la Paix avec l’Espagne en 1529.

Henri VIII, voulant épouser Anne Boleyn, veut répudier Catherine d’Aragon (amie de Th. More) se heurte au refus d’annulation du mariage du pape, rupture avec Rome et origine du schisme de l’église anglicane.

More à 55 ans (1533) reconnait  la nouvelle reine d’Angleterre mais refuse d’assister à son couronnement, par amitié pour Catherine. Accusé, sans preuve d’avoir accepté des pots de vin puis comploté avec Elizabeth Barton (nonne) contre le divorce du roi, More passe devant une commission et jure allégeance à l’Acte de succession du Parlement mais refuse de prêter serment à cause d’une préface anti-papale affirmant l’autorité du Parlement en matière de religion et niant l’autorité du pape. Emprisonné à la Tour de Londres, il est accusé de haute trahison par ses juges (père, oncle et frère d’Anne Boleyn). Cromwell, le plus puissant conseiller du roi, se  parjure en accusant More d’avoir, lors d’une conversation, nié la légitimité du roi comme chef de l’Eglise.

Condamné à être pendu, traîné et éviscéré (hanged, drawn and quartered) sa sentence est commuée en décapitation (Treason Act 1534). Il est exécuté le 6 Juillet 1535. Sa fille récupéra la tête de More, enterrée soit à Canterbury soit dans la vieille église de Chelsey.

Ses œuvres se composent de 27 volumes de traductions du grec, de poésies latines, de traités d‘une très grande spiritualité publiées par l’Université Yale.


UTOPIA (De optimo statu rei republica deque nova insula Utopia)
paraît en 1516 en latin à Louvain en Flandres, porté par la réputation de More et d’Erasme, par son contenu qui entrait en résonnance avec les travaux des humanistes, avec les inquiétudes des clercs sur le devenir de l’église romaine, avec les intérêts des bourgeois cultivés des villes marchandes.

Comme Erasme qui dans « L’Eloge de la Folie » en 1511, dénonce de façon satirique les excès des clercs des moines et des pratiques religieuses (sur les  indulgences, encore monnaie  courante en France sous forme d’images pieuses il y a environ 70 ans), More, catholique fervent veut réformer ce que l’Eglise romaine a d’obscur et de superficiel. Un peu malgré lui, il a accepté de se prêter à l’exercice du pouvoir pour Henri VIII alors qu’il aspire à une vie savante et érudite et il se rend vite compte de ce que cet exercice du pouvoir comporte comme compromissions avec l’injustice et le mal.

Le mot « Utopie » est formé du grec ou-topos qui signifie « en aucun lieu » ou bien « lieu du bonheur » du grec « eu », bien heureusement et « topos », lieu, endroit.

Le thème de Utopie est inspiré de « La République » de Platon, Politeia, redécouverte à la fin du XVème siècle, république idéale par opposition au régime féodal anglais, corrompu et inégalitaire.

Le Premier Livre est donc une charge sans concession contre le régime féodal anglais. More est témoin des ravages sociaux engendrés par le mouvement des enclosures. Stimulée par le développement de l’industrie lainière, l’aristocratie tudorienne se met à créer de grands élevages de moutons d’où irruption de la propriété privée dans le monde rural au détriment des terrains communaux et de leurs usages collectifs, liés aux anciennes tenures qui contribuaient à la- subsistances des familles paysannes dans le cadre du régime féodal : la corruption du régime, la pauvreté qui en découle ont fait croître le nombre des « sans-abris », transformés en brigands pour survivre.

« Comment parler de justice dans un  pays où l’on  jette les paysans sur le bord des routes, pour mettre sur leurs terres des moutons : « ces bêtes, si douces, si sobres, partout ailleurs, sont chez vous, terriblement voraces et féroces, qu’elles mangent même les hommes et dépeuplent- les campagnes.(Livre I)

La potence devient alors le seul moyen de faire régner l’ordre ou un peu plus tard la déportation pour vol (exemple de Moll Flanders de Daniel de Foe, déportée en Amérique à deux reprises), donc conséquences sociales dramatiques.

More affirme l’incommunicabilité entre les princes et les hommes de bonne volonté en général et les philosophes en particulier : « L’air qu’on respire dans les  hautes sphères de la politique corrompt la vertu même. Les hommes qui vous entourent, loin de se corriger à vos leçons, vous dépravent par leur contact et l’influence de leur perversité ; et si vous conservez votre âme pure et incorruptible, vous servez de manteau à leur immoralité et à leur folie » (Livre I).


Le Livre II : Par opposition au constat du Livre I,
est le récit de Raphaël Hythlodée ou Hythloday, au nom extrait de deux mots grecs « uthlos », qui signifie bavardage et « diaios », adroit, nom du voyageur qui peut être traduit par « habile à raconter des histoires », ou « celui qui craint des conversations futiles » ; récit de son voyage  dans l’île d’Utopie – UTOPIA s’appelait « Abraxa » ou « Apraxia », pays de la fainéantise Il passe en revue le régime social et économique de l’île et More décrit le contrepoint lumineux à l’Angleterre de son temps. Comme celle de « la République » de Platon, l’économie utopienne repose sur la propriété  collective des moyens de production et l’absence d’échanges marchands.

Composée de 54 villes, 6000 familles, sont toutes gérées de semblable manière.

Trente chefs élisent chaque année un syphogrante ou philarque (sage, sorte de député annuel. Dix philarques et leurs familles dépendantes obéissent au tranibore ou protophylarque (Préfet) soumis chaque année à réélection. Ensemble ils élisent UTOPUS sur une liste de 4 noms, un préposé par quartier élu à vie au  suffrage secret (p.146). S’il devient tyran, il est déchu. More prévient tout risque en punissant de mort toute discussion concernant l’Etat hors de l’Assemblée donc rigueur totalitaire.

(La Boétie en 1548 rédige « Le discours de la servitude volontaire » et reprend le même principe dans « Le Contr’un », qui pense que le monarque élu aspirera à la tyrannie.

Les Lois dans UTOPIA sont peu nombreuses et simples, critique de la complexité du système anglais du temps : conscription obligatoire, uniquement pour défendre le pays, méthodes peu glorieuses employées : mercenaires, montagnards voisins un peu arriérés (merci pour les Ecossais), assassinats politiques, corruptions de fonctionnaires étrangers, condamnés de droit commun envoyés au combat, menace de l’esclavage pour les déviants. La société vit sans monnaie et les échanges collectifs prennent la place de l’accumulation privée qui cause en Angleterre les malheurs du peuple, péréquation des richesses entre villes. Utopie commerce uniquement les surplus économiques avec l’étranger non pour s’enrichir – l’or n’a aucune valeur  dans son économie (p.166) mais pour engager des mercenaires en cas de guerre, pour les chaînes des esclaves ou des plaques infamantes toujours

en or mises au cou des condamnés et ironie,  pour la fabrication des vases de nuit !

Respectueux de la liberté religieuse, les Utopiens reconnaissent un être suprême et l’immortalité de l’âme : tous cultes respectables, mais matérialisme et athéisme refusés et leurs affiliés sont exclus des charges publiques. VIVRE SELON LA NATURE : condamnation de la chasse, des jeux de hasard, de la polygamie, de l’adultère mais divorce par consentement mutuel accepté. Les plaisirs de l’esprit joints à ceux du corps (épicurisme modéré), la santé est le principal souci du corps. Un doux suicide est conseillé à ceux qui ne l’ont pas. Travail obligatoire en journées de 6 heures, le reste du temps des ouvriers étant consacré à la culture de l’esprit.

La propriété privée est supprimée, les richesses appartiennent à l’Etat selon la doctrine platonicienne, l’argent aboli, la vie économique fondée sur les échanges de marchandises entreposées dans les magasins publics, repas pris en commun : style de vie monastique.



L’UTOPIA apparaît comme une pure fiction, une invention agréable dont la lecture devait procurer une plaisante impression : se laisser porter par l’imagination de More dans l’irréalité et comprendre sa satire  acerbe de l’Angleterre de son temps. More, réaliste, attentif à l’inacceptable affirme le souhaitable, donc invitation à l’action aujourd’hui où il est encore possible de penser le politique à partir de cette œuvre.



UTOPIE ET SOCIALISME :

Certains  voient en Th.MORE un précurseur du socialisme. Au XVIème également, Gargantua et Pantagruel, les héros de Rabelais font un séjour dans la ville d’Utopie Au XVIIème siècle, la vision reprise par des mouvements à la fois sociaux et religieux (Diggers, Levellers) qui essayèrent de traduire en actes leur lecture en s’appuyant sur sa conception collective des moyens de production. Je pense, personnellement, que MORE s’appuie sur l’idéal de vie monastique et qu’il n’annonce  bien sûr pas la pensée socialiste des XVIIIème et XIXème siècle bien qu’il soit repris par cette pensée socialiste. (p.129, Livre I,  GF  Flammarion) avec la redécouverte de « La République » de Platon avec d’autres sources idéologiques : Saint-Simon, Voltaire (Candide) Charles Fourier a sa statue dans l’enceinte du Kremlin près de la flamme du soldat inconnu, Georges Duhamel (le phalanstère d’Igny),

Proudh’on, Karl Marx qui oppose socialisme utopique et socialisme scientifique



Ma critique féministe et humaine porte en priorité sur le concept « de la saine autorité des hommes sur les femmes, des vieux sur les jeunes….les maris châtient leurs femmes avec parfois réparation publique, les femmes se jettent aux pieds de leurs maris, avouent leurs péchés d’action ou dé négligence », : A PLAT VENTRE DONC.

Sur la sexualité, les Utopiens ne se marient pas en aveugle : il faut voir la marchandise : « Lorsque   vous achetez un bidet pour quelques écus, vous prenez des précautions infinies….et quand il s’agit de choisir une femme vous y mettez la plus profonde incurie… » Il est vrai que le fiancé doit se montrer nu mais la métaphore du bidet n’est pas innocente,  là, la symétrie entre homme et femme est oubliée : c’est la femme qu’on expose et qu’on achète et l’homme en veut pour son argent ! « L’adultère est puni du plus dur esclavage : la récidive de la mort ». Pas de relations sexuelles hors mariage, le plaisir au sens commun n’est pas bon : seuls quelques plaisirs du corps sont tolérés : secrétions intestinales, ( !),  apaisement d’une démangeaison en frottant ou en grattant !... »

No comment !



 LA MORT DE LA POLITIQUE ET LE TOTALITARISME COMME SEULE ISSUE :

Une fois l’Utopie réalisée, la politique disparaît puisqu’il n’est pas besoin de tenir par des lois des hommes absolument moraux, élevés dans le respect de la communauté monastique stricte, pas d’impôts puisque plus d’argent, nulle contrainte dans des armées puisque l’on achète les diplomates, assassine les chefs belliqueux, paie des mercenaires et envoie les condamnés mourir pour la société sur les champs de bataille. (Que fît la France avec les goumiers, les tirailleurs sénégalais envoyés en première ligne ?)

« Le philosophe n’a pas accès à la Cour des Princes, » dit Raphaël au Livre I « Qui voudrait dire la Vérité  aux Princes sur leurs menées immorales ? (p.125)

Morus (figure d’un More rêveur et idéaliste, face à Morus (figure de More le réaliste) tente de garder espoir par le biais d’une philosophie plus maligne, voie oblique, qui réussit à faire passer la vertu subrepticement, parce qu’elle la dissimule habilement : « Sachez dire la Vérité avec adresse et propos ; et si vos efforts ne peuvent servir à effectuer le bien, qu’ils servent du moins à diminuer l’intensité du mal ».

Ce texte pourrait être repris sans modification par un Machiavel (1469-1536). « Le PRINCE » parait en 1616 la même année qu’ « UTOPIA » et « le ROLAND FURIEUX »  de l’Arioste.

More parle aussi par métaphore : la politique est un théâtre où chacun joue son rôle : « Si jamais vous entriez sur scène pour ramener les princiers à la réalité politique, celle qui recherche l’intérêt général et la justice, cela ferait exactement la même impression que « si pendant une représentation de Plaute, au moment où les esclaves sont en belle humeur, vous vous élanciez sur scène en habit de philosophe en déclamant ce passage d’Octavie où Sénèque gourmande et moralise Néron ; je doute fort que vous soyez applaudi ».

Lorsqu’on sait ce que représente le ridicule en Angleterre, l’effet est rédhibitoire : on est en plein Monty Python où chez nos comiques français anciens classiques (Molière) et actuels (Bedos ainsi que le dernier apparu, tant controversé et évincé des chaines publiques.

Raphaël accuse cette philosophie « oblique » de connivence avec le crime et celui qui en use d’ « espion de traître », « mieux vaut refuser de délirer avec les fous » et rester seuls chez soi, comme les sages de «Platon » qui se content d’être seuls à l’abri puisqu’ils ne peuvent guérir la folie des autres ».



More définit le dilemme de l’utopie : soit elle prétend être un modèle pour les constitutions politiques futures et alors elle devra affronter le ridicule, exposer ses partisans au mépris, voire à la mort (le sort de Th.More), soit elle reste un doux rêve caressé en secret par ses inveurs, sans aucun effet sur le réel.

Que vaut-il mieux ? L’action à mort ou le repli stérile ?

L’Utopie doit-elle renoncer à sa vocation politique au profit du plaisir intellectuel de quelques « happy few » ? Donc l’Utopie est un non-lieu au sens où effectivement les politiciens qu’elle traîne devant la Philosophie ne se verront jamais condamnés à payer leurs crimes à cause de son impuissance tournée en dérision. L’Utopie ne peut être véritable efficace que comme voie oblique, entre l’engagement partisan à mort et la construction théorique idéale dans sa tour d’ivoire.



Comment St Thomas More (en 1935), grave, responsable a-t-il pu concevoir une utopie ? Divertissement comme Erasme avec « L’Eloge de la Folie », bouffée délirante ? UTOPIA est construite avec humour et auto dérision, des passages comiques (la réception des ambassadeurs étrangers que les Utopiens prennent pour les bouffons : ils saluent  leurs sobres valets comme s’ils étaient les diplomates). Nous pensons au « Bourgeois gentilhomme » de Molière !

A noter les noms grecs ironiques forgés à partir de grec fantaisiste : les « Polylérites », « les aléopolites « : littéralement les citoyens insensés qui ne font et ne disent que des bêtises, le fleuve « Anydre », sans eau, les « Anémoliens «  vides comme le vent, les Achoriens français (a-chôroi) sans patrie, sont en fait des Bons à rien (a-chreioi),  les scribes (supra-grammatoi), des étables à cochons, etc…

 More oppose à une réalité détestable, un  vide, un néant politique à travers lequel tout est remis en perspective : ce n’est pas un miroir déformant, mais un « non miroir », aucun réel n’est à reconnaître, donc tout est possible.



Toute théorie politique a une triple fonction : nourrir le rêve d’une transformation de société en une autre meilleure, la deuxième est critique en amenant les esprits à plus d’indépendance et de recul,   l’humour, (le non-sense anglais, humor) : humeur politique par le sarcasme, caricature, pamphlet révolutionnaire, les bouffons accompagnent toujours la politique, dernière arme restante, la troisième fonction est l’invitation à penser l’altérité qui peut déboucher sur l’alternance.

L’utopie serait alors cette mouche du coche, ce taon empêchant les dominants de dominer en rond d’où peuvent surgir changements et contestations. C’est alors un « principe d’espérance ».

« Je confesse aisément, écrit-il, qu’il y a chez les Utopiens une foule de choses que je souhaite voir établies dans nos cités. Je le souhaite plus que je l’espère. »

Monique BECOUR

Solal d'Albert Cohen


 A PROPOS DE " SOLAL " ( 1930 ) de ALBERT COHEN




Après l'avoir lu, relu, interrogé, que me reste-t-il de "SOLAL " ?    Incertitude. Eblouissement .


ROMAN D'AMOUR ?  On ne peut oublier ces grands moments d'exaltation et de vertige, qui annoncent " Belle du Seigneur " : " Reins creusés, toutes veines dardées...Rythme premier et  rythme père. Reins que lève l'Eternel, reins
que baisse l'Eternel, coups profonds de l'Eternel...La femme tombait de ciel en grand ciel noir, larges ailes battantes..." Ou encore ce cri de joie : " Aude, je voudrais avoir toutes les voix du vent pour dire à toutes les forêts: j'aime et j'aime celle que j'aime!"...
 Mais plus  certainement, PROCES DE L'AMOUR...Démystification de la conception occidentale de l'eros. Remise en question du lyrisme trompeur de nos romans et de nos romances..."Elle était la seule, elle était ce qu'il avait connu de plus doux, de plus vivant et de plus noble. Et caetera, la vieille ferblanterie inusable."...Cruel et terrible ET CAETERA...qui nous ramène à la réalité...
 Pauvre amour, à la fois grand et misérable..."Jusqu'à l'aurore et à la sempiternelle alouette, ce fut au long des siècles l'éternel et le pauvre, l'inintelligent, le terrible duo par la grâce duquel la terre est fécondée ".




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ROMAN JUIF ? Certainement. Cohen ne définit-il pas son œuvre comme " Un arbre de Judée dans la forêt française " ? Quelques grands thèmes importants du roman :
-- "Le malheur d'être juif " : Pogrom vécu par Solal, dans son île, à l'âge de dix ans   .Antisémitisme rencontré en France.
--La loi du Père, loi du Rabbin Gamaliel, loi de Moise (?) : loi puritaine et sévère que Solal entend  le jour de sa bar-mitsvah :"...Méprise la femme et ce qu'ils appellent beauté. Ce sont deux crochets du serpent....Nous sommes le monstre d'humanité; car nous avons déclaré combat à la nature ". Et l'on comprend dès lors la déchirure de Solal, à la fois fasciné et horrifié par la passion charnelle ; puis appelé par un autre amour, " la tendresse de pitié ", qu'il découvrira en fin de parcours.
--Le thème de l'élection : Solal "porte le signe" .. Il es peut-être l'Elu, l'Attendu.".. Serait-ce lui ?" se demande le vieux Roboam.
"Solal, nom de Soleil et de Solitude "...Est-il éclairé par la lumière divine ? Sa solitude est-elle celle du prophète ?....


 Que d'interrogations ! Que d'hésitations ! Que de chemins empruntés puis abandonnés !.....




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Ce roman, finalement, est peut-être avant tout  le ROMAN DE L'EXIL ET DE L'ERRANCE.  Roman du Juif Errant, fuyant  son malheur et cherchant une vérité, un Paradis perdu, ou une Terre Promise.
Ils sont tous des errants, les Juifs de " Solal "...
--IL y  a le vieux  Roboam Solal, qui apparaît fugitivement, marchant sur la route, "poussant sa foi et son bazar roulant " ...I
--Il y a les Valeureux, et particulièrement le petit oncle Saltiel; toujours en vadrouille, parcourant le monde avec sa valise bardée d'étiquettes de tous pays..Mais  c'est  grâce aux mots, qu'il trouve  la vérité (éloge de la palabre, cette errance verbale...) .La vérité,  "c'est ce qu'il y a entre les mots, et qu'on éprouve dans la joie ".....
--Il ya Solal, fou d'absolu, sorte d'illuminé, qui voudrait concilier son judaïsme et son amour pour la belle Aude ( la France ! ); qui essaie de faire revivre l'antique peuple juif dans les caves du château de Saint-Germain...




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Qui est  Solal, en définitive ? se demande un lecteur .Un fantasme de Cohen ? UN MYTHE ?.....plusieurs mythes ...
--Il est Apollon  au début du roman, beau et lumineux , sous le ciel lumineux de son île grecque
--il devient ensuite Dionysos, étrange Dionysos, domptant  froidement la bête fauve.
--Il est Don Juan, le Séducteur et le Révolté.
--Il se transforme, à l'avant-dernier chapitre, en un Jésus-Christ fou et dérisoire, errant dans Paris, blessé et humilié, se proclamant " le roi des Juifs, le prince de l'exil "


Le dernier chapitre, éblouissant,  dit  la mort puis  la renaissance de Solal.  Misérable et dépenaillé, il pénètre dans la demeure d'Aude .Chacun de ses gestes est symbolique : il enlève ses vieux vêtements, baigne son corps, rase son visage, revêt la blouse de lin blanc de sa jeunesse. Il a " dépouillé. le vieil homme " .Venu pour  tuer Aude, il retourne le poignard contre lui. Il meurt et reprend vie. Désormais c'est un "homme nouveau " qui va vers une nouvelle vie...--Mythe du Phénix renaissant de ses cendres ?
      --Mythe du Christ ressuscitant ?
     --Mythe du Juif sans cesse abattu et toujours se relevant ?
Ne s'agit-il pas de l'Homme, tout simplement?




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Roman ambitieux  d'un jeune écrivain  génial qui voudrait  pouvoir TOUT dire...Roman fou, bizarre, excessif. Roman baroque .


J'aime rencontrer, dans ce tourbillon vertigineux, quelques instants de pure grâce : le bonjour de Saltiel à son neveu, au petit matin, ce " cher instant naïf  "..
.Le baiser à Adrienne ...( Seize ans, oui, mais il était plus grand qu'elle..)." Ils restèrent enlacés une minute qui dure encore " ...


                                                                           M.S.