"La double inconstance" de MARIVAUX le 30 novembre 2003

Marivaux, c'est bien joli...Ce dimanche, Direlire ne faisait pas salle comble, mais tous ceux qui, la saison dernière, avaient apprécié l'intervention d'Annie RIVARRA sur le roman libertin du XVIIIème siècle, avec "ses Petites Maisons", étaient fidèles au rendez-vous.
Il s'agissait de "La Double Inconstance" dont un des petits classiques Larousse montre une image bien pomponnée et fausse, dixit Annie Rivarra, d'une représentation des années 50 à la Comédie-Française. Ce n'est pas au Français mais au Théâtre Italien de Paris que fut créé ce "marivaudage".
Si on y retrouve Arlequin, Flaminia, Sylvia, Trivelin, ce n'est pourtant plus la Commedia dell'Arte basée sur "l'impromptu". Improvisation? Pas du tout. Canevas fixe sur lequel brodent les acteurs si bien qu'à chaque représentation on peut voir une pièce différente. Il en allait parfois encore ainsi chez les "Italiens" au temps de Molière mais plus à celui de Marivaux.
Ici le comique est devenu gaîté. Il ne s'agit plus de peintures de "caractères" mais de "sujets expérimentaux" au service d'un théâtre philosophique: une philosophie qui n'est pas celle des Lumières mais de Montaigne: "Je peins le passage, non l'être".
Inconstance n'est pas infidélité. Pas de trahison de la foi jurée mais des circonstances qui font que la constance ne peut subsister. Cosi Fan Tutti -et pas seulement Tutte- quand les manipule quelque malin meneur de jeu.
Ici c'est Flaminia, finalement prise elle-même au jeu de l'Amour et du Hasard, tant il est vrai que les volontés humaines sont fragiles.
Léger? Subtil.... et robuste.

Annie ROUZOUL

Alain FLEISCHER "Quatre voyageurs"


L'histoire imaginée par Alain Fleischer commence d'une manière apparemment banale : quatre scientifiques européens sont envoyés aux États-Unis dans le cadre d'un programme de recherche de la Communauté européenne, "Le Monde et ses doubles". Ils y rencontreront quatre interlocuteurs, destinés à leur fournir les informations nécessaires à leur mission : le créateur-modiste d'une actrice virtuelle, un astrophysicien persuadé de l'existence d'un univers parallèle qui se confond avec le monde des rêves, un biologiste partisan du clonage humain et un gorille bavard et philosophe.


Notre débat du 14 septembre 2003

Il s'est déroulé en l'absence d'Alain Fleischer, retenu par d'autres obligations mais qui viendra discuter avec nous plus tard dans la saison.

Les avis sur son livre, " Quatre voyageurs ", furent très partagés, allant de l'enthousiasme argumenté à des critiques assez sévères. C'est un roman métaphysique, mettant en scène des personnages qui sont des " cas de figure " et non des personnes avec leur psychologie.

" Etant donné ", comme dirait Marcel Duchamp, " quatre personnages de la Vieille Europe invités à un colloque californien sur le monde et ses doubles ". C'est fabriqué, dirent certains; mais avec ingéniosité, répondirent d'autres et par ailleurs tout roman est une fabrication, sinon il s'agit de reportage documentaire ou de biographie.

Il y eut ensuite débat sur la pertinence des thèmes évoqués : ce que certains trouvaient une réflexion et une mise en scène des phénomènes de dédoublement de la personnalité, du virtuel et du simulacre, fut qualifié par d'autres de dichotomie archaïque entre le corps et la conscience.

On évoqua à plusieurs reprises Marcel Duchamp et son Grand Verre, Victor Hugo et "L'Homme qui rit " que nous avons abordé l'an dernier. Certains ont beaucoup apprécié que le livre se termine par un grand éclat de rire libératoire.

Alain Fleischer est d'abord un homme de l'image et son écriture présente certaines caractéristiques qui ont gêné certains lecteurs. Par contre tout le monde a apprécié l'humour qui affleure souvent au fil des pages.

Antoine VIQUESNEL


Ce qu'en a pensé Annie ROUZOUL

"Aux frontières du surnaturel...". C'est là qu'un critique situe le dernier roman D'Alain Fleischer "Les angles morts".

Notre saison s'est ouverte avec "Quatre voyageurs" publié en septembre 2000, aujourd'hui en "Points Seuil".

"Qui entre dans la transfiguration, a derrière lui un évanouissment". Alain Fleischer a mis en exergue cette pensée de Victor Hugo trouvée dans "L'Homme qui rit" que nous avions à notre programme de la saison dernière.

"Cherchez, vous trouverez", dit l'un. Je ne cherche pas, je trouve", répond l'autre. A Direlire nous avons trouvé non pas une mais quatre transfigurations, quatre changemenrts simultanés d'une figure en une autre. En trois nuits, trois fois quatre permutations de corps. Point n'est besoin de chercher une définition abstraite du corps humain, objet concret s'il en est. Mais la figure... Un visage. Mais encore... sur mon petit dictionnaire pas moins de neuf définitions ayant toutes trait à la représentation.

Nos quatre voyageurs venus des quatre coins de la vieille Europe débarquent en Californie pour représenter la recherche de l'Ancien Monde face au Nouveau dans un colloque scientifique, intitulé "Le Monde et ses doubles". Le Théâtre et son double?

Et les voila bientôt devenus les jouets de quelque(s) démiurge(s) tout en gardant intacte la conscience de leur identité.

Si l'Amérique nous a abreuvés de mutants de tout genre et de toutes couleurs que dire de ces "permutés" imaginés par un Français d'origine hongroise?

Dans "L'Homme qui rit" le visage noble du jene lord Clancharlie confié à des bohémiens, artistes en chirurgie esthétique, est merveilleusement transfiguré en masque grotesque de la comédie. Plus question de sourire. Disparu lord Clancharlie. Evanoui. Jusqu'à la fin des Temps où, comme Jésus apparaissant en gloire au mont Thabor, il endossera enfin son corps éternel au sourire d'ange.

C'est d'un sourire mi-figue mi-raisin que partent nos quatre cobayes ayant échappé de justesse au sortilège qui les aurait métamorphosés en un quatuor hongrois pour arriver à un fou-rire contagieux, le même que celui des lords devant le visage monstrueux.

Réintègrent-ils leurs corps respectifs? L'histoire ne le dit pas. Machine complexe , belle machine.

Nous en étions là au bout d'une heure et demie de conversations animées quand une liseuse, jusque là silencieuse, prend la parole.

"Je ne partage en rien votre intèrêt. Pour moi, l'auteur revient à une dichotomie archaïque du corps et de la conscience, qu'il nous présente dans un style vieillot, asphyxiant, sans alinéa, avec une redondance d'adjectifs, des listes et des listes assommantes, des rengaines, comme "Notre chauffeur croate émigré, toutes douleurs de l'exil déjà anesthésiées", ou bien "Don Astrologo grand couturier des stars défuntes et chef du programme Rita".

Certes il y a parfois de l'humour, voire du burlesque, mais...

Et voila notre fidèle et précieux lecteur grincheux qui renchérit: "Madame a dit exactement ce que je pense, je n'ai rien à ahjouter. Pourtant je vais quand même remettre le nez là-dedans".

Vive la controverse pour que vive Direlire.

(voir le texte du lecteur grincheux sur "La Conspiration" de Paul Nizan)


Biographie d'Alain Fleischer

Alain Fleischer est né en 1944 à Paris. Il vit et travaille à Paris, Rome et Tourcoing (où il a créé et dirige Le Fresnoy - Studio national des arts contemporains). Après des études de lettres, linguistique, sémiologie et anthropologie à la Sorbonne et à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, il a enseigné à l'Université de Paris III, à l'Université du Québec à Montréal, et dans diverses écoles d'art, de photographie et de cinéma. Son oeuvre d'artiste et de photographe est régulièrement montrée dans de nombreuses expositions personnelles et collectives en France et à l'étranger, dans des galeries et musées. Lauréat de diverses bourses (Villa Médicis hors-les-murs, Léonard de Vinci), Alain Fleischer a été Prix de Rome pour la photographie et a séjourné à la Villa Médicis de 1985 à 87.

Quelques infos sur Alain Fleischer

"L'arme domestique" de Nadine GORDIMER le 20 mai 2003


Controverse sur 'L'Arme domestique" de Nadine Gordimer avec Annie Rouzoul dans le rôle du procureur et Monique Bécour à la défense


Annie Rouzoul: Voila un livre que je n'ai pas éprouvé le besoin de relire. Tout est dit dans ce procès-verbal qui semble rédigé par un greffier.
Monique Bécour: La lecture du dernier chapître nous indique que Nadine Gordimer a conçu ce récit comme une tragédie grecque en faisant référence à Ulysse.
A.R. : D'une part Ulysse n'est pas une tragédie grecque et d'autre part il y manque la voix de la tragédie. Il y a inadéquation entre le propos, très riche, et l'écriture souvent plate.
M.B. : Comme dans la tragédie grecque, il y a les confidents, les messagers, le coryphée, ...
A.R. : C'est un livre en 2 parties: l'avant-procès et le procès. De nombreux thèmes sont abordés (racisme, peine de mort, homosexualité, avortement et désir d'enfant...) de quoi écrire plus de 10 romans.
M.B. : Nathalie est le pivot de l'histoire comme Electre ou Hélène de Troie. Duncan l'appelle "L'Eurydice que j'ai ramené des Ombres". Ce n'est pas un crime passionnel.
A.R. : En effet ce n'est pas passionnel; on n'est pas dans la tragédie grecque où "Je t'aime, je te tue". Le thème qui m'a le plus intéressé est celui du changement d'ordre: après la fin de l'apartheid certaines barrières sont tombées: l'avocat est noir, l'homosexualité, même interraciale, est admise,...
M.B. : Le procès est un spectacle avec sa théâtralité dans les dialogues et les interrogatoires.
A.R. : Il y a des phrases fortes mais elles sont noyées dans une sauce un peu trop allongée.
Marie Goblot fera un parallèle avec "Pastorale américaine" de Philip Roth, à propos de l'effarement des parents découvrant les gestes commis par leurs enfants, qu'ils ont élevés avec amour et compétence.
Le mot de la fin sera apportée par Michel Boudin, à propos de l'admiration qu'éprouve Nadine Gordimer pour le peintre Magritte: "Ceci n'est pas une arme".

"La compagnie des spectres" de Lydie Salvayre le 18 mai 2003


Des chapitres inachevés, des phrases coupées de silences inattendus,des suppléments à ce qui précédait, nécessaires à notre compréhension, des inventaires aux excès jubilatoires,des subjonctifs imparfaits savoureux, des diatribes aux assonances et allitérations explosives... Un jeu sur toutes les formes du langage transformé en système? Bien sûr.

Pour Lydie Salvayre, semble-t-il, ces deux femmes inermes de La Compagnie des Spectres n'ont que la parole pour se défendre: les mots, tous les mots; depuis les jurons et les obscénités, "signe de vigueur spirituelle", jusqu'aux termes savants, rares: aposiopase, paralipomènes, prolègomènes, sycophante, figures entéléchiques du mal...

Les phrases de grands penseurs, citées pour s'assurer de leur pouvoir, les paroles trouvées dans les livres-maîtres, unique chemin afin de préparer suppliques, attaques, défenses, cris... autant pour la grand'mère préparant son discours à Pétain, que pour la jeune fille Louisiane face à cet huissier de marbre, figure de toutes les tyrannies, que pour la mère, Rose, qui ne cesse de moudre sa vision de l'Apocalypse qui commença sous le régime vichyssois avec le meurtre de son frère Jean. Ma mère crache avec fureur toute sa haine contre les monstres fascistes, haine qui l'a rendue folle. Folie que les docteurs en âmes "semblables au Dr Donque (quel beau travail sur les noms propres) sont "infoutus" de soigner, de même consoler. Son existence, vidée de tout autre signification, n'a plus qu'un but: accuser les tueurs,meurtriers, bourreaux, coupe-jarrets, éventreurs, chacals - elle n'est pa en reste de mots- tous les assassins: ceux d'hier, ceux d'aujourd'hui, ceux qui fomentent les crimes, ceux qui les commettent et tous ceux qui en tirent profit.

Mère et fille vivent dans ce huis clos infernal, survivant avec une bien maigre pension que Louisiane tente de gérer, elle qui attend en vain la rencontre de l'amour dont elle ne connait rien hormis ce qu'elle en observe par une étude minutieuse des baisers de cinema.

Dond l'huissier est finalement jeté dehors... Nous ne sommes pas optimistes. Que deviendront-elles? Comment ne pas entendre résonner en nous ces paroles si lucides de Rose la démente, face à ce déferlement de la violence visible partout dans notre monde; dont il n'est pas possible d'être le témoin sans en être atterré jusqu'à l'affolement? Les spectres nous entourent, ils sont partout, affirme-t-elle. Lydie Salvayre nous laisse pantelants après cette lecture où le "victimaire", l'huissier, devient victime des deux femmes emportées par la démesure de la situation qui déchaine leurs rires avec leur rage.

Une dernière ligne d'espoir?

Andrée HAGEGE

Lire aussi d'autres impressions de lecteurs chez les membres du groupe de lecture parisien "Voix au chapître" sur le site www.voixauchapitre.com

"Le Dit de Tanyi" de François CHENG le 15 mai 2003


La rencontre autour du livre de François Cheng, "Le Dit de Tianyi", a permis à chacun d'apporter une vision personnelle de cette oeuvre très dense. L'unanimité s'est faite sur la beauté de ses descriptions de la nature, la poésie de certaines lignes contrastant avec le récit un peu laborieux de cette épopée (comparaison avec le cours du fleuve qui suit son chemin tout en se heurtant aux écueils du parcours).

La symbiose de l'homme Tianyi avec les paysages, le ciel et la terre, la philosophie du Tao qui court tout au long du livre, l'idée de la liberté, la force ou la fluidité des trois personnages-clé, Tianyi, Yumei et Haolang et leur impossible réunion, tout cela a été abordé. Malheureusement Antoine Viquesnel n'a pu parler de tout le contexte historique. Nicole Michel a su ponctuer la réunion de ses réflexions. Michel Boudin a constaté que la problématique évoquée par cette oeuvre était universelle.

Pour une fois, nous lisions un auteur étranger écrivant dans notre langue, ce qui évacue tous les problèmes de traduction.

En outre nous avions le plaisir d'avoir parmi nous, Monsier Min, jeune ingénieur chinois, installé en France depuis quelques années, qui a pu valider ou infirmer nos réflexions sur la Chine. Il nous a fait par ailleurs un bref mais remarquable cours sur l'écriture chinoise.

Pour clôturer notre rencontre, j'ai lu ces quelques phrases qui me semblent significatives:

"Dans la grotte de la Pureté, demeurent les Immortels. La source claire y coule, sans jamais tarir!... Plus loin sa robe flottante s'évanouit dans la brume, légère comme une grue en vol.

Plus tard, devenu adulte, et notamment durant mon séjour en Europe, je serai forcé de réfléchir sur la Chine où le hasard m'avait fait naître, puisque partout, on m'appellera "le Chinois", sur ce peuple dont je connais les tares et auquel on accorde néanmoins quelque grandeur. Du fait de son nombre, de son ancienneté et de sa pérennité? mais bien plus, semble-t-il, à cause de ce pacte de confiance, ou de connivence, qu'il a passé avec l'univers vivant, puisqu'il croit aux vertus des souffles rythmiques qui circulent et qui relient le Tout. D'où peut-être cette manière d'exister à nulle autre pareille."

Maryvonne NICCOLAI

"Vies minuscules" de Pierre MICHON le11 mai 2003



Comme souvent, nous avons commencé notre débat en donnant la parole à ceux qui n'ont pas aimé le livre. Claude Simonnot était l'un de ceux-là, et remarque que Michon lui-même, par autodérision, donne des arguments pour dévaloriser son oeuvre en la traitant de "risible cuistrerie". Le style en est fleuri et l'on cite un article de Louis-Martin Chauffier flinguant Michon et Quignard, bien représentatifs de "l'esprit France Culture".

Michel Boudin a trouvé que le style cache les personnages et que la manière domine la matière. L'effort d'écriture est trop visible, mais c'est volontaire de la part de l'auteur. Les phrases interminables longues de plusieurs pages ont rebuté certains.

Après cela, ceux qui ont aimé l'oeuvre et qui constituaient la majorité de l'assemblée, se manifestent à leur tour pour citer d'abord quelques passages sobrement écrits comme la mort de la petite fille ou celle du saint-cyrien dans laquelle le froid qui règne se transmet au lecteur de manière sensuelle.

Certains, dont je fais partie, ont été bouleversés par ce livre. Le choc a été pour moi du même ordre que celui ressenti il ya quelques années à la lecture, suggérée d'ailleurs par Direlire, du "Voyage au bout de la nuit" de Céline.

Bien sûr, il s'agit d'une oeuvre autobiographique marquée par l'absence du père, des pères en réalité, et c'est par les femmes que la lignée se perpétuent.

Ces vies minuscules sont aussi grandes et riches que celle des hommes illustres, car "Aussi longtemps que les artistes les ignorent, les conquérants ne sont que des soldats vainqueurs".

Antoine VIQUESNEL

 

Pour illustrer la séance sur "Les vies minuscules " de Pierre Michon nous reprendrons ci-dessous quelques propos de l'auteur tenus lors d'entretiens avec divers journalistes :

-"...je voudrais revenir sur ce terme de minuscule, qui a été la cause de bien des malentendus,...en disant qu'il serait regrettable d'en faire un synonyme d'humble, de modeste, de pauvre, de petit,etc. Il n'y avait pas de misérabilisme dans cet adjectif. Je pourrais dire en simplifiant que j'ai appelé minuscule tout homme dont le destin n'est pas tout à fait à la hauteur du projet, c'est-à-dire tout le monde." (1)

-" "Les Vies Minuscules" s'organisent autour de la maison abandonnée par mes grands-parents maternels, aux Cards. Joli port de mer que ce pays de déshérités, ce pays d'alcoolisme intense, où des êtres naissent diminués par leur origine. C'est peut-être pour cette raison que les personnages de mes romans ont dès le départ un handicap. Mais je me suis toujours senti responsable de cet endroit, comme de la mémoire des grands-parents. Seulement je ne pouvais pas retourner là-bas en situation d'échec absolu. Je n'avais pas un rond avant le succès des "Vies Minuscules" ...Grâce au livre, j'ai pu faire de ce lieu désolé une vraie maison." (2)

-"Toute cette louche étiquette de styliste qu'on veut me faire endosser, qu'on me le reproche ou qu'on m'en félicite, je ne me reconnais pas trop là-dedans. C'est peut-être par hasard que j'ai pris cette façon-là, cette main à plume précisément et pas une autre, c'est très circonstancié au départ et maintenant je ne peux plus m'en débarrasser. Il faut remonter au départ: cette langue exagérée m'est venue au moment des Vies Minuscules et pour les Vies Minuscules , afin d'installer ces vies dans l'écart le plus grand entre leur référent minable et les grandes orgues dont je jouais pour rendre compte de cette nullité- pour en rendre compte, et dans le même mouvement la dépasser et la magnifier. La transformer en son contraire. ça a été ma recette personnelle pour échapper au pire, qui est le nihilisme, ça a été ma façon d'avoir la foi en quelque sorte. Si c'est la langue des anges qui rend compte de la vie bousillée de journaliers alcooliques du fin fond de la cambrousse, alors ils sont sauvés et celui qui en parle est sauvé avec eux....une langue trop belle charriant les existences nulles et leur donnant sens, ce processus de positivation du rien si on veut, c'est ce qui me donne de la joie et une espèce de foi quand j'écris. Qui me donne du sens à moi aussi". (1)

-"J'ai mis dix-huit ans à sauver ma peau, à écrire mon premier livre "Vies Minuscules", et je suis encore dessous....Mais je ne peux pas rester celui qui a écrit "Vies Minuscules". Le narrateur était un écrivain qui n'écrit pas, ce ne peut plus être moi puisque justement j'ai écrit . Celui qui l'a écrit est mort et je ne sais pas, à ce jour, si de ce cadavre sortira une nuée de mouches ou une oeuvre phénoménale".(3) -"Je n'ai pas besoin d'inventer des vies, des personnages. Il y a suffisamment de gens qui sont morts et qui attendent que l'on parle d'eux....Lorsque j'écris, je pense toujours au mythe de la résurrection des corps dans le christianisme. J'anticipe le jour du Jugement dernier. Ces hommes qui ont eu de la chair...je m'efforce de les faire revivre. Qu'ils se lèvent, qu'ils sortent du tombeau...Pour changer leur viande morte en texte, leur échec en or. Une fois de plus."(3)

-"C'est Faulkner qui m'a donné la clef, la violente liberté, l'audace d'entrer dans la langue à coups de hache. Il est le père de tout ce que j'ai écrit."(4) -"Le miracle c'était simplement, à près de quarante ans, de pouvoir danser, enfin, sur mes deuils. C'était que mon désastre intime se résolve en prouesse, mon incapacité en compétence, ma mélancolie en exultation, bref toute chose en son contraire. Mais tout cela obtenu et prouvé, cette compétence, cette exultation, qu'en faire? C'est là le deuxième écueil, l'écueil de l'écrivain qui écrit. Le miracle initial, on est bien tenté de le transformer en métier."(1)

-"L'ambivalence est au coeur de ma mythologie personnelle, dans ce petit écart qu'il y a entre la bibliothèque et le réel, mon enfance dans la Creuse et la découverte des grands auteurs. J'adore la littérature et je ne cesse de la détester comme un paysan sa terre." On ne peut s'empécher de rapprocher cette affirmation de ce que P.Michon écrit dans les Vies Minuscules à propos du père d'Antoine Peluchet: " Or le père aimait son lopin: c'est à dire que son lopin était son pire ennemi et que, né dans ce combat mortel qui le gardait debout, lui tenait lieu de vie et lentement le tuait, dans la complicité d'un duel interminable et commencé bien avant lui, il prenait pour amour sa haine implacable, essentielle."

La séance de DIRELIRE elle-même fut , au début , un débat sans concession entre celles et ceux qui avaient aimé le livre , avaient été ému et avaient rencontré une écriture forte , et celles et ceux qui n'avaient pu franchir les trente ou quarante premières pages ou, les ayant franchies, trouvaient la langue trop fabriquée , la forme masquant le fond, etc.. La suite du débat sembla faire pencher largement l'assistance vers une appréciation "globalement" positive, les propos rapportés de P.Michon permettant de mieux apprécier l'homme et la lecture de quelques extraits donnant à beaucoup des envies de relectures

(1) LIRE début 1997 propos recueillis par Thierry BAYLE

(2)TÉLÉRAMA 7 Août 1996 propos recueillis par Valérie MARIN la MESLÉE

(3 )LIRE Décembre 1998 propos recueillis par Catherine ARGAND

(4)LIRE Mai 1997 propos recueillis par Marianne PAYOT "

 

Jean COURDOUAN.

 

"Le brocart" de Miyamoto TERU le 17 avril 2003


"L'homme qui est supposé être votre mari a déclenché une affaire de double suicide dans la chambre d'un hotel d'Arashiyama. La femme qui était avec lui est morte, mais il est possible que lui s'en tire". Première lettre d'Aki

"Mais de Yukako, dont les cheveux luisant de reflets noirs d'avoir été mouillés par l'eau de mer tombaient jusqu'aux épaules et qui tendait ses joues à la chaleur du réchaud, se dégageait quelque chose comme un charme accompagné d'une certaine ombre." Première lettre d'Arima

Provoquée par une rencontre "inopinée", cette correspondance s'établit entre les deux ex-époux, dix ans après le drame.

Celui qui tisse un brocart connaît à l'avance les dessins que des fils de soie , d'or ou d'argent feront apparaître dans la trame du tissu.

Dans le déploiement du "Brocart" (le roman) une idée, une impression retient particulièrement le lecteur; elle sera reprise, complétée par celui-là même qui l'a émise et c'est elle justement qui frappera son correspondant, provoquant l'émergence de circonstances, de sentiments jusqu'alors enfouis.

Ainsi l'intuition d'Aki devenue vision: "Entre Seo Yukako et vous passait un amour violent et secret , profond à en être triste, et sans aucun rapport avec moi" , conduit à raconter l'origine de cet amour, dont la scène emblématique (portrait supra) resurgit juste avant le drame et hante Arima tout au long du récit.

Ces échos, ces résonances (Annie souligne la place de la 39e symphonie de Mozart) nous les retrouvons pour tout ce qui est important dans le roman.

Jean souligne la subtilité et la particularité de cette écriture qui émane d'une culture différente de la nôtre.

Claude parle de la permanence de la tradition dans le Japon moderne, où l'on célèbre l'éclosion des fleurs de cerisiers et pratique encore Hara-Kiri (cf. le mimosa et la mise à mort du rat par le chat, lus par Annie)

Annie s'est attachée à relever les réflexions relatives à la vie, la mort, le karma, la marche de l'univers, scandés par la phrase "être vivant et être mort c'est peut-être la même chose" (repris 5 fois).

Elle s'intéresse aux considérations d'Aki sur le passé, l'avenir et finalement la nécessité de vivre "le Présent".

Une intervenante n'a pas aimé le livre trop triste.

A l'écoute de notre échange , Andrée, qui n'a pas lu l'ouvrage, a l'impression d'avoir à faire à trois romans différents:

- un mélodrame,

- un roman philosophique,

- un roman d'amour.

Signe que nous avons réussi à refléter un peu la richesse de cette oeuvre; mais ne possédant pas l'art de Miyamoto Teru nos paroles n'ont pu restituer l'harmonie, la cohésion des "motifs" de ce brocart.

Direlire remercie Jacquie Delachet grâce à qui nous avons lu ce livre."

Christiane VINCENT

Auteur peu connu en France, Miyamoto nous offre un livre étonnant devant lequel nous occidentaux sommes un peu comme George W. Bush devant Stendhal (dixit Jean Courdouan). Le roman évoque une situation très banale et universelle, un homme et une femme se retrouvent brièvement après s'être séparés il y a dix ans et ils s'écrivent une dizaine de lettres qui nous font pénétrer lentement au plus profond de leur relation et de leur rupture.

Comme l'a fait remarquer Andrée Corse qui n'avait pas lu le livre, nous avons lu l'impression que chaque lecteur qui s'est exprimé avait lu un livre différent, une belle histoire d'amour, un livre sur le destin, le caractère fortuit ou non des rencontres, le karma,.. mais une oeuvre toute de subtilité, pouvant décrire tantôt le combat cruel entre un chat et un rat, tantôt la fragilité d'une branche de mimosa qui se transforme en poussière dès qu'on l'effleure.

Les deux personnages vivent dans deux Japon différents: lorsqu'ils se rencontrent dans le télécabine, la femme , Aki, va observer les étoiles avec son fils alors que l'homme, Arima, cherche à échapper à ses créanciers qui le menacent de mort. Elle vit protégée dans un Japon traditionnel tandis qu'il survit dans le Japon d'aujourd'hui dur et violent.

Plusieurs fois Aki évoque l'émotion que lui cause la 39ème symphonie de Mozart que vous entendez en ce moment si vous avez branché vos haut-parleurs. Le brocart est un tissu de soie brodé de fils d'or ou d'argent, comme le montre la couverture du livre ci-dessus qui représente des fleurs de cerisier. La vie des personnages est aussi un tissu sur lequel les échanges épistolaires brodent des motifs délicats ou violents.

Encore une fois ce qui a séduit la plupart des lecteurs de notre assemblée, c'est la subtilité de l'écriture, le dévoilement progressif de l'histoire de ces deux personnages qui permet d'aller jusqu'au plus profond de leurs sentiments. Un très beau livre proposé et présenté par Christiane Vincent que nous remercions.

Antoine VIQUESNEL

Etoffe somptueuse tissée de soie entremêlée d'or et d'argent. Une robe de brocart pouvait peser jusqu'à quarante kilos.

Est-ce vrai? On l'a dit.

Pourquoi avoir donné ce titre à ce roman japonais contemporain?

Pourquoi le hasard a-t-il remis en présence , dix ans après, un couple divorcé? Pourquoi dans une cabine de téléphérique? Pourquoi Aki, la femme, a-t-elle éprouvé le besoin, après coup, de retrouver la trace de son ex-mari Yasuaki pour lui écrire? Ainsi en a décidé l'auteur. Comme de toutes les lettres de cette correspondance fictive étalée sur un an, comme de toutes les questions qui y sont posées.

La vie qu'est-ce donc? Le passé qu'est-ce donc? Pourquoi a-t-il fallu que mon fils naisse avec un tel handicap? Pourquoi cette grand-mère n'avait-elle que quatre doigts? Pourquoi cet homme est-il né noir et celui-là est-il né japonais? Et bien d'autres encore. L'un répond le hasard, l'autre le destin, le troisième le karma... Et Chrétien de Troyes (XIIe siècle)énonce:"La rose n'a pas de pourquoi". S'il le dit... Mais eux, imaginés par Miyamoto Teru, né en 1947, pourquoi ont-ils divorcé?

Ici la réponse est simple: Yasuaki, le mari, a été trouvé "suicidé" dans une chambre d'hotel ainsi que sa maitresse. Elle est morte, il a survécu. Ou plutôt, dit-il, est revenu d'un au-delà. La trente neuvième symphonie de Mozart a allégé le chagrin de la jeune divorcée - car elle a divorcé - tout en lui inspirant cette pensée bizarre:" Etre vivant ou être mort c'est peut-être la même chose". Peut-être...

Le récit semble jouer sur l'infini des "peut-être" entre un Japon traditionnel aux feuillages flamboyants, poudré du parfum d'un vieux mimosa, hanté par le suicide de quelque samouraï - Mishima ?- de madame Butterfly, et le pays de sinistre mémoire- Pearl Harbour , Hiroshima, Nagasaki - aujourd'hui Extrème Occident de notre monde où coexistent, comme partout, sans jamais se rencontrer, sans aucune possibilité de correspondance malgré "la toile", le Brocart et la guenille.

"Ca sue la tristesse, la délectation morose" dit quelqu'un qui a détesté. "Un mélo et rien de plus".

Un mélo qu'est-ce donc? Le titre d'un film d'Alain Resnais. "

Annie ROUZOUL.