Mo Yan
" le maitre a de plus en plus d'humour "
un roman court (une centaine de pages) et remarquable. Subtil et dense. Dramatique et rigolard.
On est tenté de parler de cet ouvrage en terme binaire. Deux personnages, un jeune et un vieux, un maître et un apprenti, une société "protectrice" et une société où chacun doit tenter de survivre, un qui s'adapte et un qui a du mal à le faire, etc...
Dans l'usine de fabrication de matériel agricole, le maître ajusteur avait formé l'apprenti.
Une fois l'usine brutalement fermée, ce sera l'apprenti qui aidera et conseillera le maître pour entrer dans cette société nouvelle.
Se faire respecter grâce à sa compétence , à son travail acharné, "ne pas perdre la face": tel avait été la règle de vie de l'ajusteur Ding Shikou.
Avoir de l'argent, par presque tous les moyens : telle est la nouvelle règle du jeu dans lequel il est jeté et dans lequel il n'est plus que Lao Ding, le vieux Ding. Qui redeviendra Ding Shikou dans la période où il reprendra confiance en lui.
Mais ce texte est plus complexe .
Il nous parle aussi de transformation brutale, de volonté vitale de s'adapter, avec les effondrements, les avancées,les retours en arrière que cela implique.
Ce que va exprimer le roman , au travers de situations concrètes, c'est le désarroi, la panique même de Ding, devant ce changement; la force, la ténacité, l'intelligence, qu'il lui faudra mobiliser pour arriver à s'en sortir (et il n'est pas question de dire ici le moyen astucieux et discutable qu'il va inventer pour y parvenir) et l'impact sur un individu , des transformations collectives qui l'entourent et le traversent.
Pas de jugement , pas de fin noire ou rose. Des faits, qu'il appartient au lecteur d'analyser et des questions qu'il pourra amener avec lui une fois le livre refermé.
Lü Xiaohu, l'apprenti ajusteur appliqué, puis le meneur de révolte, puis le débrouillard aux combines diverses, est le meilleur descripteur de ce nouvel univers. Personne ne l'y a formé , mais il a rapidement compris. Écoutons quelques une de ses sentences.
Au moment de la fermeture de l'usine et du licenciement général:
" Quand le père est mort et que la mère s'est remariée, c'est chacun pour soi".
Sur ce que permet la société nouvelle:
"A part tuer, incendier, détrousser les gens, je pense que tout est faisable."
Sur le "coeur" du système:
"Mieux vaut chérir l'argent que ses parents, parce que si tu n'as pas d'argent, ni ta mère ni ton père ne t'aimeront, et même ta femme ne te considèrera pas comme un homme.".
Enfin pour faire taire les scrupules de Lao Ding:
"... le jour où vous serez affamé , vous saurez que si on met dans la balance sa face et son ventre, c'est toujours le ventre qui l'emporte".
Et pourtant il répond toujours à l'appel du vieux lorsque celui-ci a des difficultés. Il fait même référence à la "classe ouvrière" avec fierté. Individualiste débrouillard, il reste solidaire. Lui aussi est entre deux rives. A moins qu'il ne s'agisse d'un comportement populaire séculaire.
Abandonné, miséreux, le petit peuple fait face, il est capable de révolte et de gestes de solidarité. Mais, depuis des siècles, les pouvoirs autoritaires et violents sont la règle, et il a appris à craindre l'autorité officielle (police, ou élus) et il interrompt vite ses élans quand cette autorité se manifeste.
Pourtant pas de pathos, on sourit souvent en lisant le livre. Pas à cause de l'humour du maître , qui n'en a pas vraiment , mais parce qu'il y a des situations cocasses et des réparties savoureuses. Ce dont il nous parle aussi c'est de la vitalité d'une population qui, génération après génération en a vu d'autre. C'est juste douloureux mais pas tragique. Ça fait mal, mais "les poules suivent leur voie, les chiens suivent la leur, et, une fois au chômage, chacun trouve un truc" , dit Lü.
Un livre qu'on peut lire vite et plaisamment, mais qui ,si on veut bien lui prêter un peu plus d'attention, nous dit beaucoup sur la Chine d'aujourd'hui et le regard qu'y porte le grand écrivain Mo Yan.
Il nous fait aussi partager de beaux moments d'émotion , grâce à une écriture économe et efficace."
Jean Courdouan.
Relations d'incertitude (2004)E.Brune,E.Guntzig.
Ce « Roman » est une métaphore et/ou une analogie qui par le récit d'une incroyable et
authentique biographie inscrite dans les pires années du XX° siècle met en parallèle
---le Vide de l'individu (solitude,désolation,impasses) et le Vide cosmique qui n'est pas le Néant et
où « mathématiquement » fluctue toujours quelque chose qui peut donner de l'Etre,
---et le « bootstap »,le« Bluff »,l'initiative,la liberté - ce qui fait commencer ,comme dit Hanna
Arendt - petit apport d'énergie supplémentaire et nécessaire pour déstabiliser ce vide et libérer ses
potentialités.
« Toute grande philosophie (et/ou oeuvre !) est la confession de son auteur , un sorte de mémoire
involontaire ».
Edgar Guntzig représente au plus haut niveau le courant qui en physique fondamentale a initié
le concept de cosmogénèse « auto-réalisatrice »* occulté encore actuellement par le paradigme de
la théorie du Big Bang : celle-ci il faut bien le dire fait quelque peu écho dans l'inconscient collectif
au mythe familier ,donc confortable, de la Création « ex nihilo », en dépit -semble-t-il- de la
radicale impossibilité physique de la « singularité » initiale.
Mais l'inconscient privé d'Edgar Guntzig a-t-il quelque chose à nous apprendre?
Celui qui crée, Artiste ou Savant détient deux choses : un outil (plume,pinceau,mathématiques) et
une pulsion irrépressible, celle de répondre à Sa question radicale .
De surcroît le jouet d'abord puis l'outil permettent de maîtriser son propre Horla ,» le monstre du
placard » que l'on essaie d'amadouer par la comptine puis le comptage , le calcul et , pour ceux qui
le peuvent , par la Mathématique - façon grecque de dire ap-prendre – afin de le capturer pour le
mettre dans une cage – toujours mal fermée d'ailleurs!
De même nous partageons tous à des degrés divers d'angoisse les mêmes questions existentielles
(qui suis-je?que dois-je faire?...). Deux de ces questions font le tourment particulier d' Edgar
Guntzig: celle de son identité propre et de sa judéité bousculées,déniées,reniées,reprises,d'où
l' insécurité source de tous ses symptômes (agitation fébrile,phobies,obsessions,incohérences dans
sa vie personnelle), et celle de ses origines, comme il nous l'a rappelé lui même avec une profonde
et palpable émotion: qui est mon père parti un jour et dont personne ne me parle, qui est ma vraie
mère au delà de celle qui prend un soin attentif à ma vie mais qui m'entraîne dans l'enfer de la
Pologne stalinienne » pour notre bien » et ne s'ouvre jamais à moi de sa vie ni de ses sentiments ?
»Si je butte sur l'énigme de mes origines , j'irais chercher celles du monde! »
si tant est qu'au fond de l'Inconnu on ne va chercher que de l'Ancien .
De l'avis de tous ses auditoires la séduction et le charme d'Edgar engendrent chaque fois entre
eux et lui une profonde empathie et se mariant avec la façon « humaniste et « à façon » qu'il a
chaque fois de raconter sa conception du Cosmos , donnent la conviction d'en tout pouvoir
comprendre...
pour ma part je manque hélas cruellement d'outils.
Gilbert Lehmann
* » Que faisiez-vous avant le BigBang » E.Guntzig ,ed.O.Jacob Poche : aucune formule
mathématique ni équation....mais à lire « avec un crayon »!
Ce « Roman » est une métaphore et/ou une analogie qui par le récit d'une incroyable et
authentique biographie inscrite dans les pires années du XX° siècle met en parallèle
---le Vide de l'individu (solitude,désolation,impasses) et le Vide cosmique qui n'est pas le Néant et
où « mathématiquement » fluctue toujours quelque chose qui peut donner de l'Etre,
---et le « bootstap »,le« Bluff »,l'initiative,la liberté - ce qui fait commencer ,comme dit Hanna
Arendt - petit apport d'énergie supplémentaire et nécessaire pour déstabiliser ce vide et libérer ses
potentialités.
« Toute grande philosophie (et/ou oeuvre !) est la confession de son auteur , un sorte de mémoire
involontaire ».
Edgar Guntzig représente au plus haut niveau le courant qui en physique fondamentale a initié
le concept de cosmogénèse « auto-réalisatrice »* occulté encore actuellement par le paradigme de
la théorie du Big Bang : celle-ci il faut bien le dire fait quelque peu écho dans l'inconscient collectif
au mythe familier ,donc confortable, de la Création « ex nihilo », en dépit -semble-t-il- de la
radicale impossibilité physique de la « singularité » initiale.
Mais l'inconscient privé d'Edgar Guntzig a-t-il quelque chose à nous apprendre?
Celui qui crée, Artiste ou Savant détient deux choses : un outil (plume,pinceau,mathématiques) et
une pulsion irrépressible, celle de répondre à Sa question radicale .
De surcroît le jouet d'abord puis l'outil permettent de maîtriser son propre Horla ,» le monstre du
placard » que l'on essaie d'amadouer par la comptine puis le comptage , le calcul et , pour ceux qui
le peuvent , par la Mathématique - façon grecque de dire ap-prendre – afin de le capturer pour le
mettre dans une cage – toujours mal fermée d'ailleurs!
De même nous partageons tous à des degrés divers d'angoisse les mêmes questions existentielles
(qui suis-je?que dois-je faire?...). Deux de ces questions font le tourment particulier d' Edgar
Guntzig: celle de son identité propre et de sa judéité bousculées,déniées,reniées,reprises,d'où
l' insécurité source de tous ses symptômes (agitation fébrile,phobies,obsessions,incohérences dans
sa vie personnelle), et celle de ses origines, comme il nous l'a rappelé lui même avec une profonde
et palpable émotion: qui est mon père parti un jour et dont personne ne me parle, qui est ma vraie
mère au delà de celle qui prend un soin attentif à ma vie mais qui m'entraîne dans l'enfer de la
Pologne stalinienne » pour notre bien » et ne s'ouvre jamais à moi de sa vie ni de ses sentiments ?
»Si je butte sur l'énigme de mes origines , j'irais chercher celles du monde! »
si tant est qu'au fond de l'Inconnu on ne va chercher que de l'Ancien .
De l'avis de tous ses auditoires la séduction et le charme d'Edgar engendrent chaque fois entre
eux et lui une profonde empathie et se mariant avec la façon « humaniste et « à façon » qu'il a
chaque fois de raconter sa conception du Cosmos , donnent la conviction d'en tout pouvoir
comprendre...
pour ma part je manque hélas cruellement d'outils.
Gilbert Lehmann
* » Que faisiez-vous avant le BigBang » E.Guntzig ,ed.O.Jacob Poche : aucune formule
mathématique ni équation....mais à lire « avec un crayon »!
« LES BONNES » de Jean GENET ( 1910-1986) 20 Novembre 2011 Monique Bécour
Nicolas Diassinous, doctorant en Lettres à l’Université d’AIX-MARSEILLE, nous présente Jean GENET en
l’absence de Mr CAVALIN retenu.
Jean Genet, né de père inconnu, mère femme de chambre, est placé dès son jeune âge en famille d’accueil dans le Morvan. Il fugue à plusieurs reprises, se retrouve entre 14 et l7 ans en colonie pénitentiaire à Mettray, sa révolte contre l’oppression est initialisée là. Il s’engage dans la Légion, y reste environ cinq ans et continue une vie de vagabondage en Europe, avec de nombreux allers et retours en prison pour vols, y compris à Paris durant la guerre. Jean Genet condamné plus d’une quinzaine de fois pour vols jusqu’à la perpétuité, bénéficie de la grâce du Président Auriol.
En 1946, date d’écriture de la pièce, Jean Genet est marginal. Il publie dans la clandestinité, soutenu par Jean Cocteau qu’il rencontre à Marseille, donc la grande notoriété de Jean Genet passe par cette ville où, homosexuel, il se prostitue rue Bouterie (autrefois derrière la Mairie). La canonisation de Genet passe aussi par J.P.Sartre, qui lui donne ses lettres de noblesse et l’auteur continue à entretenir la mythologie du voleur. Jean Genet se fait un nom dans l’intelligentsia parisienne : se faire voler un bibelot, se faire détrousser par Genet était à la mode lors des diners parisiens parmi ses riches amants clients. L’influence du crime est très forte sur la « Société » de l’époque.
Dans la première période de Jean Genet, paraissent « Les Bonnes »,( 1946) « Journal du Voleur »« Haute surveillance », « Les condamnés à mort », etc... Il y fustige les préjugés sociaux et raciaux de ses contemporains. Jean Cocteau propose à Louis Jouvet de monter un texte de Genet, son protégé. Louis Jouvet fait réduire la pièce de six actes à douze personnages en un acte seulement très concentré.
Lors de la première représentation de la pièce «Les Bonnes » (1947) est jouée également une pièce de Giraudoux « L’Apollon de Bellac » ; la pièce de Genet est sifflée, tohu- bohu, celle de Giraudoux rattrape la situation conflictuelle de ce charivari.
Nicolas Diassinous insiste sur les « trois vertus cardinales » pour Genet : homosexualité, vol, trahison !
Dans la deuxième période de Jean Genet paraissent «Le balcon » « Les Nègres », Les Paravents ».
La pièce « Les Paravents » donnera lieu aussi à « la bataille des Paravents » lors de sa représentation théâtrale (1961), pastiche en pleine guerre d’Algérie. L’argument de la pièce est une traversée de paravents après laquelle vient la mort.
Après le suicide de son amant Abdallah en 1966, Genet s’engage pour défendre la cause des « Black Panthers ». J’ajoute que l’épouse de Romain Gary s’impliquera également.
Historique : Le groupe de libération des noirs « Black Panthers » est fondé en 1966 en Californie ; le groupe revendique ensuite le « black power » et constitue des milices armées pour assurer la tranquillité des ghettos.
J. Genet soutient ensuite la cause des Palestiniens qui se révoltent, « mais s’ils gagnent il n’y a plus de jeu », dit-il.
La pièce « Les Bonnes » a pour genèse une chanson de Cocteau et le crime des sœurs Papin : trois sœurs dont deux vont assassiner dramatiquement leurs patrons. Un film s’est inspiré également de cette affaire criminelle. Il ya un perpétuel basculement entre les sœurs, du « je » à « Madame ». Jean Genet a contesté que sa pièce s’inspirait du crime des sœurs Papin, cependant dit Nicolas Diassinous, un indice permet d’avancer le contraire car le crime avait été complaisamment décrit dans le journal « Détective », que lit Claire, une des deux soeurs, dans la pièce.
:
Claire (une de deux bonnes) exprime son aversion pour les domestiques : « l’exhalaison de vos corps démodés,… vous êtes notre miroir déformant ».
Nicolas Diassinous est convaincu que « cette pièce restera celle du XXème siècle, contrairement, pense-t-il, au théâtre de Sartre et Camus dont la thématique s’effacera dans les générations futures, » ce qui fût un peu discuté dans notre groupe.
Le lecteur et le spectateur de la pièce « Les Bonnes » peuvent y déceler plusieurs lectures et interprétations.
D’abord, dit-il, on peut en faire une lecture classique, racinienne qu’il privilégie (les trois unités : lieu, temps, action, respectées ). Nicolas évoque alors Bajazet et Britannicus.
Il y voit « le théâtre dans le théâtre avec jeu de rôles, à la manière élisabéthaine, le rituel fonctionne bien » comme dans « Jules César » de Shakespeare, par exemple..
C’est aussi, une réflexion politique, domination entre « Madame » et les deux bonnes, mais Nicolas Diassinous conteste l’idée que ce serait une pièce à l’usage des syndicats de domestiques. On y analyse une relation érotique entre les deux sœurs et « Madame », entre les sœurs et « Monsieur », mais aussi homosexualité envers « Madame ».
Autre lecture, « une révolte contre l’Eglise, puissance étouffante dans les années 40. Ceux qui ont vécu cela, dit-il, veulent se révolter contre le sacré, contre les contraintes d’aliénation. » Une auditrice relève le jeu des regards, cette aliénation des portes qui ne mènent à rien comme dans « Huis-Clos » de Sartre.
On retrouve aussi le baroque espagnol « tout le monde joue tout, donc forme baroque. »
Chaque interprétation réactualise le tout, dit-il.
Un auditeur s’interroge sur la beauté de la langue de Genet. Quelle en est la source ? Autodidacte, Genet n’obtint qu’un certificat d’études, mais lecteur assidu, il acquiert un niveau de langue parfait, précis, évocateur du XVIIème siècle, perverti par des vulgarités sado masochistes. Genêt grand provocateur, blasphématoire, appelle l’indignation. Il voulait créer le malaise. Une participante insiste sur la langue : « le vocabulaire de putréfaction est opposé au vocabulaire de la lumière, de la clarté « Claire », sol solaire, ange » ...
Danielle G. illustre le propos et dit que cela va plus loin que la langue des possédants car Jean Genet qui emprunte à la langue de Bossuet, blasphème, ce qui fera sa force : « Madame est morte ! », « étendue sur le linoléum… étranglée par les gants de la vaisselle ».
Elle insiste : « on est aussi dans le rituel du diable », la messe noire poursuit la notion de sacré et dès le début est mise en scène « Notre Dame des Fleurs » (écrit en 1944) et la parodie de « La Cène ». Lorsque « les Bonnes » jouent « Madame », elles sont possédées par « Madame ».
A noter la situation dramaturgique dans la scène du Balcon, à la fin de la pièce, le procédé est emprunté au prédicateur, donc toujours le jeu de rôles du théâtre dans le théâtre
Pour Nicolas Diassinous, la pièce est aussi une quête d’identité respective. Le but des deux sœurs serait de sortir de cette aliénation, de cette confusion. Elles seront le couple éternel du criminel et de la sainte. Dans « le Miracle de la Rose », (1946), le criminel est aussi la sainte. Les Surréalistes et Lacan ont été inspiré dans leurs écrits par le cas « cas du délire à deux ».
Il insiste encore : dans quelle mesure, « Madame », ne pourrait-elle être interprétée comme la troisième sœur Papin, l’ainée, entrée au couvent ! Les deux sœurs ont une sur protection l’une envers l’autre, un miroir, une entité bicéphale, elles sont fusionnelles et confusionnelles.
C’est aussi le duo installé par Becket dans « En attendant Godot ».
Pour conclure : Pour Jean Genet, la vie est une bouffonnerie obscène, la thématique de la mort et sa célébration sont omniprésentes chez lui, car dit Gilbert L. :« Mort, on a trouvé son identité ! ».
Nicolas Diassinous, doctorant en Lettres à l’Université d’AIX-MARSEILLE, nous présente Jean GENET en
l’absence de Mr CAVALIN retenu.
Jean Genet, né de père inconnu, mère femme de chambre, est placé dès son jeune âge en famille d’accueil dans le Morvan. Il fugue à plusieurs reprises, se retrouve entre 14 et l7 ans en colonie pénitentiaire à Mettray, sa révolte contre l’oppression est initialisée là. Il s’engage dans la Légion, y reste environ cinq ans et continue une vie de vagabondage en Europe, avec de nombreux allers et retours en prison pour vols, y compris à Paris durant la guerre. Jean Genet condamné plus d’une quinzaine de fois pour vols jusqu’à la perpétuité, bénéficie de la grâce du Président Auriol.
En 1946, date d’écriture de la pièce, Jean Genet est marginal. Il publie dans la clandestinité, soutenu par Jean Cocteau qu’il rencontre à Marseille, donc la grande notoriété de Jean Genet passe par cette ville où, homosexuel, il se prostitue rue Bouterie (autrefois derrière la Mairie). La canonisation de Genet passe aussi par J.P.Sartre, qui lui donne ses lettres de noblesse et l’auteur continue à entretenir la mythologie du voleur. Jean Genet se fait un nom dans l’intelligentsia parisienne : se faire voler un bibelot, se faire détrousser par Genet était à la mode lors des diners parisiens parmi ses riches amants clients. L’influence du crime est très forte sur la « Société » de l’époque.
Dans la première période de Jean Genet, paraissent « Les Bonnes »,( 1946) « Journal du Voleur »« Haute surveillance », « Les condamnés à mort », etc... Il y fustige les préjugés sociaux et raciaux de ses contemporains. Jean Cocteau propose à Louis Jouvet de monter un texte de Genet, son protégé. Louis Jouvet fait réduire la pièce de six actes à douze personnages en un acte seulement très concentré.
Lors de la première représentation de la pièce «Les Bonnes » (1947) est jouée également une pièce de Giraudoux « L’Apollon de Bellac » ; la pièce de Genet est sifflée, tohu- bohu, celle de Giraudoux rattrape la situation conflictuelle de ce charivari.
Nicolas Diassinous insiste sur les « trois vertus cardinales » pour Genet : homosexualité, vol, trahison !
Dans la deuxième période de Jean Genet paraissent «Le balcon » « Les Nègres », Les Paravents ».
La pièce « Les Paravents » donnera lieu aussi à « la bataille des Paravents » lors de sa représentation théâtrale (1961), pastiche en pleine guerre d’Algérie. L’argument de la pièce est une traversée de paravents après laquelle vient la mort.
Après le suicide de son amant Abdallah en 1966, Genet s’engage pour défendre la cause des « Black Panthers ». J’ajoute que l’épouse de Romain Gary s’impliquera également.
Historique : Le groupe de libération des noirs « Black Panthers » est fondé en 1966 en Californie ; le groupe revendique ensuite le « black power » et constitue des milices armées pour assurer la tranquillité des ghettos.
J. Genet soutient ensuite la cause des Palestiniens qui se révoltent, « mais s’ils gagnent il n’y a plus de jeu », dit-il.
La pièce « Les Bonnes » a pour genèse une chanson de Cocteau et le crime des sœurs Papin : trois sœurs dont deux vont assassiner dramatiquement leurs patrons. Un film s’est inspiré également de cette affaire criminelle. Il ya un perpétuel basculement entre les sœurs, du « je » à « Madame ». Jean Genet a contesté que sa pièce s’inspirait du crime des sœurs Papin, cependant dit Nicolas Diassinous, un indice permet d’avancer le contraire car le crime avait été complaisamment décrit dans le journal « Détective », que lit Claire, une des deux soeurs, dans la pièce.
:
Claire (une de deux bonnes) exprime son aversion pour les domestiques : « l’exhalaison de vos corps démodés,… vous êtes notre miroir déformant ».
Nicolas Diassinous est convaincu que « cette pièce restera celle du XXème siècle, contrairement, pense-t-il, au théâtre de Sartre et Camus dont la thématique s’effacera dans les générations futures, » ce qui fût un peu discuté dans notre groupe.
Le lecteur et le spectateur de la pièce « Les Bonnes » peuvent y déceler plusieurs lectures et interprétations.
D’abord, dit-il, on peut en faire une lecture classique, racinienne qu’il privilégie (les trois unités : lieu, temps, action, respectées ). Nicolas évoque alors Bajazet et Britannicus.
Il y voit « le théâtre dans le théâtre avec jeu de rôles, à la manière élisabéthaine, le rituel fonctionne bien » comme dans « Jules César » de Shakespeare, par exemple..
C’est aussi, une réflexion politique, domination entre « Madame » et les deux bonnes, mais Nicolas Diassinous conteste l’idée que ce serait une pièce à l’usage des syndicats de domestiques. On y analyse une relation érotique entre les deux sœurs et « Madame », entre les sœurs et « Monsieur », mais aussi homosexualité envers « Madame ».
Autre lecture, « une révolte contre l’Eglise, puissance étouffante dans les années 40. Ceux qui ont vécu cela, dit-il, veulent se révolter contre le sacré, contre les contraintes d’aliénation. » Une auditrice relève le jeu des regards, cette aliénation des portes qui ne mènent à rien comme dans « Huis-Clos » de Sartre.
On retrouve aussi le baroque espagnol « tout le monde joue tout, donc forme baroque. »
Chaque interprétation réactualise le tout, dit-il.
Un auditeur s’interroge sur la beauté de la langue de Genet. Quelle en est la source ? Autodidacte, Genet n’obtint qu’un certificat d’études, mais lecteur assidu, il acquiert un niveau de langue parfait, précis, évocateur du XVIIème siècle, perverti par des vulgarités sado masochistes. Genêt grand provocateur, blasphématoire, appelle l’indignation. Il voulait créer le malaise. Une participante insiste sur la langue : « le vocabulaire de putréfaction est opposé au vocabulaire de la lumière, de la clarté « Claire », sol solaire, ange » ...
Danielle G. illustre le propos et dit que cela va plus loin que la langue des possédants car Jean Genet qui emprunte à la langue de Bossuet, blasphème, ce qui fera sa force : « Madame est morte ! », « étendue sur le linoléum… étranglée par les gants de la vaisselle ».
Elle insiste : « on est aussi dans le rituel du diable », la messe noire poursuit la notion de sacré et dès le début est mise en scène « Notre Dame des Fleurs » (écrit en 1944) et la parodie de « La Cène ». Lorsque « les Bonnes » jouent « Madame », elles sont possédées par « Madame ».
A noter la situation dramaturgique dans la scène du Balcon, à la fin de la pièce, le procédé est emprunté au prédicateur, donc toujours le jeu de rôles du théâtre dans le théâtre
Pour Nicolas Diassinous, la pièce est aussi une quête d’identité respective. Le but des deux sœurs serait de sortir de cette aliénation, de cette confusion. Elles seront le couple éternel du criminel et de la sainte. Dans « le Miracle de la Rose », (1946), le criminel est aussi la sainte. Les Surréalistes et Lacan ont été inspiré dans leurs écrits par le cas « cas du délire à deux ».
Il insiste encore : dans quelle mesure, « Madame », ne pourrait-elle être interprétée comme la troisième sœur Papin, l’ainée, entrée au couvent ! Les deux sœurs ont une sur protection l’une envers l’autre, un miroir, une entité bicéphale, elles sont fusionnelles et confusionnelles.
C’est aussi le duo installé par Becket dans « En attendant Godot ».
Pour conclure : Pour Jean Genet, la vie est une bouffonnerie obscène, la thématique de la mort et sa célébration sont omniprésentes chez lui, car dit Gilbert L. :« Mort, on a trouvé son identité ! ».
"De la démocratie en Améeique" d'Alexis de Tocqueville


Un débat démocratique.L'affaire était d'importance.Il s'agissait de la France et de l'Amérique. Au printemps de 1831 un jeune français de vingt-six ans, Alexis de Tocqueville, partait vers les tout jeunes Etats Unis d'Amérique où régnait , disait-on, la Démocratie avec ses filles Liberté et Égalité.Il en rapporta des idées sur l'Amérique en particulier, et en conçut sur la Démocratie en général.Et c'est là que les deux meneurs de jeu s'affrontèrent. L'un enfourcha l'Amérique, l'autre la Démocratie.L'un pensait que l'autre croyait le fils du ci-devant Comte de Tocqueville, très vieille noblesse normande, échappé de justesse à la guillotine au paroxysme de la Révolution Française grâce à la mort de Robespierre, l'un pensait donc que l'autre croyait Alexis de Tocqueville défenseur du concept d'Egalité, tandis que l'autre en question affirmait parler de l'idée enfantée par le christianisme, devenue inhérente à la Démocratie.Le malentendu allait bon train, on comptait les points.Malgré le qualificatif de "romantique résigné" donné par l'un à celui que l'autre désignait comme un "classique moderne", la zizanie ne s'instaura pas.Tous deux se mirent d'accord sur sa lucidité, sa clairvoyance, sa perspicacité, et sur la richesse d'une oeuvre fondamentale dont, aujourd'hui encore, des despotes dits"éclairés" se méfient comme de la peste. En a témoigné un membre de l'assemblée qui connaît la question. Si les "despotes éclairés" étaient une vue de l'esprit de Voltaire, l'apparition d'un nouveau despotisme est ce qui inquiète Tocqueville:"Je pense que l'espèce d'oppression dont les peuples démocratiques sont menacés ne ressemblera à rien de ce qui l'a précédé dans le monde...Les anciens mots de despotisme et de tyrannie ne conviennent point. La chose est nouvelle. Il faut donc tâcher de la définir puisque je ne peux la nommer. ...Je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux , retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres; ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine......Au- dessus de ceux-là s'élève un pouvoir immense et tutélaire qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. ...Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril; mais il ne cherche , au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance...que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre? ... ...Il ne brise pas les volontés mais il les amollit, les plie et les dirige; il force rarement d'agir mais il s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse; il ne détruit point, il empèche de naître..."Alexis De Tocqueville ("de la Démocratie en Amérique.")Annie ROUZOUL-BIANCOTTO:En ces années de la monarchie du " roi bourgeois " Louis-Philippe, Alexis Clérel de Tocqueville se sent désoeuvré à Paris. Le serment, résigné, prêté au nouveau régime issu de la Révolution de Juillet est sujet à un réel drame de conscience pour cet " héritier " de la tradition légitimiste. De fait, la mission pénitentiaire menée aux Etats-Unis avec son ami Beaumont n'est sans doute pour notre jeune magistrat que prétexte à noyer son " désenchantement "....romantique. La mission est d'ailleurs sollicitée par les intéressés eux-mêmes, non payée, malgré son caractère officiel et sera couronnée par un " rapport " remis aux pouvoirs publics, puis publié.... Ce n'est là, évidemment, que la partie immergée de l'iceberg.En se rendant aux Etats-Unis, Tocqueville ne marche pas, loin de là, sur les traces du général de Lafayette ! A Paris, il ne compte pas parmi le " clan des libéraux " de toutes obédiences qui correspond, lui, aux sympathisants américains. Beaumont et Tocqueville sont totalement étrangers à cette tradition là. Alors, pourquoi les Etats-Unis ?Tout d'abord, parce que c'est sur ce continent que notre apprenti sociologue découvre que l'Egalité des conditions est en marche de façon frappante. Tocqueville, de part ses origines, est terrorisé par ce constat ! Le sentiment éprouvé alors est sans doute celui de la " marche irréversible de l'Histoire ", comme d'autres de ses "romantiques" contemporains....à l'exception prés que, chez lui, ce fameux " destin " va prendre la forme d'un concept, directement tiré de l'expérience de son milieu : la victoire du principe démocratique sur le principe aristocratique. Tocqueville va donc, lors de ses pérégrinations outre-atlantique, chercher à savoir si cette Egalité est compatible avec la Liberté.Ensuite, parce qu'aux Etats-Unis, l'Etat égalitaire s'est constitué autrement que dans le sang. En effet, la " Révolution " des Etats qui ont souhaité se séparer de la mère patrie britannique a été réglée et canalisée par la Loi. A l'inverse de la France et de l'Europe en général, la Démocratie n'a pas été abandonnée à ses instincts sauvages et ne risque donc pas de basculer dans la tyrannie de la majorité et dans l'individualisme, mal moral et " pourrissement du cœur " pour Tocqueville.Enfin, parce que l'Amérique d'alors présente un double laboratoire d'observation : d'une part, la patrie s'est ici construite sur la négation de la noblesse, d'autre part, elle présente l'exemple d'une " expérience chimique pure " de la démocratie et permet l'analyse in vivo du principe démocratique à l'œuvre, à la fois dans les risques qu'il fait courir et des avantages qu'il offre à la liberté.Tocqueville, du fait de ses origines aristocratiques, part de l'axiome de base selon lequel l'humanité marche à grands pas vers l'âge démocratique. Cela ne doit pas pour autant faire oublier que la noblesse reste le principe premier, comme le Montesquieu de " l'Esprit des Lois " le lui a soufflé, et que la dignité humaine réside avant tout dans la passion de la Liberté : " toutes les formes de gouvernement ne sont que des moyens plus ou moins parfaits de satisfaire cette sainte et légitime passion de l'homme " écrit-il. A la différence des penseurs politiques et des historiens des Idées qui l'ont précédé, Tocqueville s'intéresse moins aux causes de l'égalité qu'à ses conséquences sur la civilisation politique. Il va donc, en particulier, explorer les relations entre le principe qui gouverne les sociétés et le type de régime politique qui " peut " en découler, sans que cet enchaînement ne soit jamais nécessaire. Ainsi, si une logique d'évolution inexorable fait que la Démocratie va triompher inévitablement, notre homme va compenser cette acceptation rationnelle par un combat pour les valeurs inséparables du monde aristocratique, au premier rang desquelles figure la Liberté.La Liberté de Tocqueville n'est attachée à aucun état social. Elle ne saurait être le désir principal et continu des hommes des âges démocratiques. Tocqueville se résigne à la fin de la noblesse si le legs aristocratique de la liberté peut survivre aux temps démocratiques C'est là que l'exemple américain trouve toute son originalité : les Etats-Unis veulent l'égalité dans la liberté et pour ce faire mettent en place des " garde-fous " pour éviter les risques d'une égalité sociale, puis politique, qui pourrait conduire à la souveraineté d'un seul et à la servitude de tous. Ainsi, la notion de " corps intermédiaires " s'interposant entre l'Etat et les Individus est-elle essentielle pour l'auteur de " L'Ancien Régime et la Révolution ". C'est en effet là un héritage de la société aristocratique qu'il faut absolument préserver si l'on ne veut pas courir le risque d'un pouvoir unique et centralisé sans intermédiaire. Les Etats-Unis ont compris que la liberté était en péril lorsqu'il n'y avait pas d' " obstacle " pour retenir la marche du peuple. D'où l'importance d'institutions libres destinées, pour Tocqueville, à " sortir les citoyens de leur apathie ". Le politologue à l'œuvre observe donc les corps intermédiaires que sont les communes de Nouvelle-Angleterre, institutions administratives décentralisées qui donnent " l'esprit de la liberté " et favorisent une vie politique dans chaque portion du territoire. Les libertés locales reconstituent, de fait, artificiellement les idées et sentiments de réciprocité, de dévouement et de sacrifice que produisent les âges aristocratiques. Tocqueville est également stupéfait par le nombre d'associations qu'il trouve aux Etats-Unis. Les hommes des sociétés démocratiques ne peuvent presque rien par eux-mêmes. Ils ont donc besoin de s'unir. L'art de s'associer se développe et se perfectionne alors même que l'égalité des conditions augmente.L'importance des lois et des mœurs dans le maintien de la démocratie américaine a fasciné Tocqueville. Même s'il ne cherche pas du tout la transposition du système américain en France, il souhaite isoler, en bon analyste des sciences sociales, le rôle et l'influence d'une variable sur un processus d'ensemble. Le problème de la transcription des passions en lois et en mœurs se pose des deux côtés de l'Atlantique mais la différence essentielle vient, pour Tocqueville, du fait que les Etats-Unis ont su " canaliser " leurs passions par le Droit, la Religion, les Institutions. A l'inverse, les peuples européens, moins démocratiques que révolutionnaires, n'y sont pas encore parvenus.Ainsi, la grande force d'Alexis Clérel de Tocqueville est d'avoir hasardé des opinions sur la Démocratie, faute d'avoir toujours pu adopter une méthode comparative efficace, et de l'avoir fait avec modestie, sans le pessimisme et la résignation vers lesquels sa " classe " aurait pu l'entraîner. S'il expose les périls que l'égalité fait courir à l'indépendance humaine, il a toujours le soin de nous dire que ces périls ne sont pas insurmontables.Hervé CASINIUn site très bien documenté sur Tocqueville www.tocqueville.culture.frJLM BENOIT nous a fourni les liens suivants de plusieurs sites internet consacrés à TocquevilleTexteshttp://classiques.uqac.ca/contemporains/benoit_jean_louis/benoit_jean_louis.html (communications sur Tocqueville et considérations sur la politique du temps : Restaurer la démocratie - sur la situation actuelle de la France - Réflexions sur le 11 septembre...http://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_de_Tocqueville et http://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_de_Tocqueville (les deux sites, anglais et français, sont complémentaires)
- en FrançaisDans la très riche collection de textes en lignes, " Les classiques des sciences sociales ", dirigée par Jean-Marie Tremblay, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi (Québec), téléchargeables gratuitement en format Word 2001, pdf et rtf :De la Démocratie en Amérique
L'Ancien Régime et la Révolution
Deuxième lettre sur l'Algérie (1837)
Travail sur l'Algérie (1841)
Rapport sur l'Algérie (1847), extraits du rapport des travaux parlementaires de Tocqueville sur l'Algérie.
Tocqueville au Bas-Canada (écrits datant de 1831 à 1857)- en AnglaisSur le site du département d'American Studies de l'Université de Virginie, la Démocratie en Amérique, et un ensemble de documents sur l'Amérique des années 1830.James Schleifer, The Making of Tocqueville's Democracy in America, Foreword by George W. Pierson (2nd edition) (Indianapolis: Liberty Fund, 2000).BibliographieUne remarquable bibliographie universitaire des travaux sur Tocqueville, par Christine Alice Corcos (Associate Professor of Law, Louisiana State University Law Center)." In Search of Tocqueville's Democracy in America "Sur le site de C-Span, chaîne câblée éducative américaine, le " Tocqueville Tour ", organisé en 1997-1998 sur les traces du voyage de Tocqueville et Beaumont en Amérique, des extraits en anglais de leurs carnets de voyage, une biographie de Tocqueville, une galerie de photographies des lieux où Tocqueville a vécu, des propositions de programmes pédagogiques à partir de textes de la Démocratie en Amérique.Un site dédié à Tocqueville par Éric Keslassy, économiste: http://www.ifrance.com/tocquevillePrésentation des thèses de son livre sur Le Libéralisme de Tocqueville à l'épreuve du paupérisme, anthologie de textes de Tocqueville et biographie, bibliographie et forum de discussion sur la pensée tocquevillienneUn débat démocratique.L'affaire était d'importance.Il s'agissait de la France et de l'Amérique. Au printemps de 1831 un jeune français de vingt-six ans, Alexis de Tocqueville, partait vers les tout jeunes Etats Unis d'Amérique où régnait , disait-on, la Démocratie avec ses filles Liberté et Égalité.Il en rapporta des idées sur l'Amérique en particulier, et en conçut sur la Démocratie en général.Et c'est là que les deux meneurs de jeu s'affrontèrent. L'un enfourcha l'Amérique, l'autre la Démocratie.L'un pensait que l'autre croyait le fils du ci-devant Comte de Tocqueville, très vieille noblesse normande, échappé de justesse à la guillotine au paroxysme de la Révolution Française grâce à la mort de Robespierre, l'un pensait donc que l'autre croyait Alexis de Tocqueville défenseur du concept d'Egalité, tandis que l'autre en question affirmait parler de l'idée enfantée par le christianisme, devenue inhérente à la Démocratie.Le malentendu allait bon train, on comptait les points.Malgré le qualificatif de "romantique résigné" donné par l'un à celui que l'autre désignait comme un "classique moderne", la zizanie ne s'instaura pas.Tous deux se mirent d'accord sur sa lucidité, sa clairvoyance, sa perspicacité, et sur la richesse d'une oeuvre fondamentale dont, aujourd'hui encore, des despotes dits"éclairés" se méfient comme de la peste. En a témoigné un membre de l'assemblée qui connaît la question. Si les "despotes éclairés" étaient une vue de l'esprit de Voltaire, l'apparition d'un nouveau despotisme est ce qui inquiète Tocqueville:"Je pense que l'espèce d'oppression dont les peuples démocratiques sont menacés ne ressemblera à rien de ce qui l'a précédé dans le monde...Les anciens mots de despotisme et de tyrannie ne conviennent point. La chose est nouvelle. Il faut donc tâcher de la définir puisque je ne peux la nommer. ...Je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux , retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres; ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine......Au- dessus de ceux-là s'élève un pouvoir immense et tutélaire qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. ...Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril; mais il ne cherche , au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance...que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre? ... ...Il ne brise pas les volontés mais il les amollit, les plie et les dirige; il force rarement d'agir mais il s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse; il ne détruit point, il empèche de naître..."Alexis De Tocqueville ("de la Démocratie en Amérique.")Annie ROUZOUL-BIANCOTTO:En ces années de la monarchie du " roi bourgeois " Louis-Philippe, Alexis Clérel de Tocqueville se sent désoeuvré à Paris. Le serment, résigné, prêté au nouveau régime issu de la Révolution de Juillet est sujet à un réel drame de conscience pour cet " héritier " de la tradition légitimiste. De fait, la mission pénitentiaire menée aux Etats-Unis avec son ami Beaumont n'est sans doute pour notre jeune magistrat que prétexte à noyer son " désenchantement "....romantique. La mission est d'ailleurs sollicitée par les intéressés eux-mêmes, non payée, malgré son caractère officiel et sera couronnée par un " rapport " remis aux pouvoirs publics, puis publié.... Ce n'est là, évidemment, que la partie immergée de l'iceberg.En se rendant aux Etats-Unis, Tocqueville ne marche pas, loin de là, sur les traces du général de Lafayette ! A Paris, il ne compte pas parmi le " clan des libéraux " de toutes obédiences qui correspond, lui, aux sympathisants américains. Beaumont et Tocqueville sont totalement étrangers à cette tradition là. Alors, pourquoi les Etats-Unis ?Tout d'abord, parce que c'est sur ce continent que notre apprenti sociologue découvre que l'Egalité des conditions est en marche de façon frappante. Tocqueville, de part ses origines, est terrorisé par ce constat ! Le sentiment éprouvé alors est sans doute celui de la " marche irréversible de l'Histoire ", comme d'autres de ses "romantiques" contemporains....à l'exception prés que, chez lui, ce fameux " destin " va prendre la forme d'un concept, directement tiré de l'expérience de son milieu : la victoire du principe démocratique sur le principe aristocratique. Tocqueville va donc, lors de ses pérégrinations outre-atlantique, chercher à savoir si cette Egalité est compatible avec la Liberté.Ensuite, parce qu'aux Etats-Unis, l'Etat égalitaire s'est constitué autrement que dans le sang. En effet, la " Révolution " des Etats qui ont souhaité se séparer de la mère patrie britannique a été réglée et canalisée par la Loi. A l'inverse de la France et de l'Europe en général, la Démocratie n'a pas été abandonnée à ses instincts sauvages et ne risque donc pas de basculer dans la tyrannie de la majorité et dans l'individualisme, mal moral et " pourrissement du cœur " pour Tocqueville.Enfin, parce que l'Amérique d'alors présente un double laboratoire d'observation : d'une part, la patrie s'est ici construite sur la négation de la noblesse, d'autre part, elle présente l'exemple d'une " expérience chimique pure " de la démocratie et permet l'analyse in vivo du principe démocratique à l'œuvre, à la fois dans les risques qu'il fait courir et des avantages qu'il offre à la liberté.Tocqueville, du fait de ses origines aristocratiques, part de l'axiome de base selon lequel l'humanité marche à grands pas vers l'âge démocratique. Cela ne doit pas pour autant faire oublier que la noblesse reste le principe premier, comme le Montesquieu de " l'Esprit des Lois " le lui a soufflé, et que la dignité humaine réside avant tout dans la passion de la Liberté : " toutes les formes de gouvernement ne sont que des moyens plus ou moins parfaits de satisfaire cette sainte et légitime passion de l'homme " écrit-il. A la différence des penseurs politiques et des historiens des Idées qui l'ont précédé, Tocqueville s'intéresse moins aux causes de l'égalité qu'à ses conséquences sur la civilisation politique. Il va donc, en particulier, explorer les relations entre le principe qui gouverne les sociétés et le type de régime politique qui " peut " en découler, sans que cet enchaînement ne soit jamais nécessaire. Ainsi, si une logique d'évolution inexorable fait que la Démocratie va triompher inévitablement, notre homme va compenser cette acceptation rationnelle par un combat pour les valeurs inséparables du monde aristocratique, au premier rang desquelles figure la Liberté.La Liberté de Tocqueville n'est attachée à aucun état social. Elle ne saurait être le désir principal et continu des hommes des âges démocratiques. Tocqueville se résigne à la fin de la noblesse si le legs aristocratique de la liberté peut survivre aux temps démocratiques C'est là que l'exemple américain trouve toute son originalité : les Etats-Unis veulent l'égalité dans la liberté et pour ce faire mettent en place des " garde-fous " pour éviter les risques d'une égalité sociale, puis politique, qui pourrait conduire à la souveraineté d'un seul et à la servitude de tous. Ainsi, la notion de " corps intermédiaires " s'interposant entre l'Etat et les Individus est-elle essentielle pour l'auteur de " L'Ancien Régime et la Révolution ". C'est en effet là un héritage de la société aristocratique qu'il faut absolument préserver si l'on ne veut pas courir le risque d'un pouvoir unique et centralisé sans intermédiaire. Les Etats-Unis ont compris que la liberté était en péril lorsqu'il n'y avait pas d' " obstacle " pour retenir la marche du peuple. D'où l'importance d'institutions libres destinées, pour Tocqueville, à " sortir les citoyens de leur apathie ". Le politologue à l'œuvre observe donc les corps intermédiaires que sont les communes de Nouvelle-Angleterre, institutions administratives décentralisées qui donnent " l'esprit de la liberté " et favorisent une vie politique dans chaque portion du territoire. Les libertés locales reconstituent, de fait, artificiellement les idées et sentiments de réciprocité, de dévouement et de sacrifice que produisent les âges aristocratiques. Tocqueville est également stupéfait par le nombre d'associations qu'il trouve aux Etats-Unis. Les hommes des sociétés démocratiques ne peuvent presque rien par eux-mêmes. Ils ont donc besoin de s'unir. L'art de s'associer se développe et se perfectionne alors même que l'égalité des conditions augmente.L'importance des lois et des mœurs dans le maintien de la démocratie américaine a fasciné Tocqueville. Même s'il ne cherche pas du tout la transposition du système américain en France, il souhaite isoler, en bon analyste des sciences sociales, le rôle et l'influence d'une variable sur un processus d'ensemble. Le problème de la transcription des passions en lois et en mœurs se pose des deux côtés de l'Atlantique mais la différence essentielle vient, pour Tocqueville, du fait que les Etats-Unis ont su " canaliser " leurs passions par le Droit, la Religion, les Institutions. A l'inverse, les peuples européens, moins démocratiques que révolutionnaires, n'y sont pas encore parvenus.Ainsi, la grande force d'Alexis Clérel de Tocqueville est d'avoir hasardé des opinions sur la Démocratie, faute d'avoir toujours pu adopter une méthode comparative efficace, et de l'avoir fait avec modestie, sans le pessimisme et la résignation vers lesquels sa " classe " aurait pu l'entraîner. S'il expose les périls que l'égalité fait courir à l'indépendance humaine, il a toujours le soin de nous dire que ces périls ne sont pas insurmontables.Hervé CASINIUn site très bien documenté sur Tocqueville www.tocqueville.culture.frJLM BENOIT nous a fourni les liens suivants de plusieurs sites internet consacrés à TocquevilleTexteshttp://classiques.uqac.ca/contemporains/benoit_jean_louis/benoit_jean_louis.html (communications sur Tocqueville et considérations sur la politique du temps : Restaurer la démocratie - sur la situation actuelle de la France - Réflexions sur le 11 septembre...http://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_de_Tocqueville et http://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_de_Tocqueville (les deux sites, anglais et français, sont complémentaires)
- en FrançaisDans la très riche collection de textes en lignes, " Les classiques des sciences sociales ", dirigée par Jean-Marie Tremblay, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi (Québec), téléchargeables gratuitement en format Word 2001, pdf et rtf :De la Démocratie en Amérique
L'Ancien Régime et la Révolution
Deuxième lettre sur l'Algérie (1837)
Travail sur l'Algérie (1841)
Rapport sur l'Algérie (1847), extraits du rapport des travaux parlementaires de Tocqueville sur l'Algérie.
Tocqueville au Bas-Canada (écrits datant de 1831 à 1857)- en AnglaisSur le site du département d'American Studies de l'Université de Virginie, la Démocratie en Amérique, et un ensemble de documents sur l'Amérique des années 1830.James Schleifer, The Making of Tocqueville's Democracy in America, Foreword by George W. Pierson (2nd edition) (Indianapolis: Liberty Fund, 2000).BibliographieUne remarquable bibliographie universitaire des travaux sur Tocqueville, par Christine Alice Corcos (Associate Professor of Law, Louisiana State University Law Center)." In Search of Tocqueville's Democracy in America "Sur le site de C-Span, chaîne câblée éducative américaine, le " Tocqueville Tour ", organisé en 1997-1998 sur les traces du voyage de Tocqueville et Beaumont en Amérique, des extraits en anglais de leurs carnets de voyage, une biographie de Tocqueville, une galerie de photographies des lieux où Tocqueville a vécu, des propositions de programmes pédagogiques à partir de textes de la Démocratie en Amérique.Un site dédié à Tocqueville par Éric Keslassy, économiste: http://www.ifrance.com/tocquevillePrésentation des thèses de son livre sur Le Libéralisme de Tocqueville à l'épreuve du paupérisme, anthologie de textes de Tocqueville et biographie, bibliographie et forum de discussion sur la pensée tocquevillienne
"La naissance de la tragédie" de Friedrich NIETZSCHE par Jean-François Mattéi le 26 novembre 2006
Le billet à CLAUDINE par Michel BOUDIN
NIETZSCHE ou la navigation sans boussole
Tu avais raison, trop savante cousine, Nietzsche n'est pas fait pour les têtes fragiles! A l'entrée de chacun de ses livres, on devrait pouvoir lire: "Nul n'entre ici s'il n'a le crâne assez dur pour résister à mon marteau philosophique."
Car il frappe très fort ce monsier Nietzsche. Mais il fascine aussi souvent qu'il assomme.
Nous avons, à DireLire, essayé de faire quatre pas dans "La Naissance de la Tragédie", mais sans le secours particulièrement éclairé du professeur Jean-François MATTEI nous nouss serions bien vite embourbés dans l'apollinien et le dyonisien.
Savais-tu, studieuse Claudine, que le souffle dyonisien est le seul mistral ontologique qui vaille et qu'il pousse devant lui nos destinées éparpillées? La terre, nous dit ce génial moustachu, n'est pas le désert où l'homme est en exil, mais doit être le lieu de son séjour heureux. Même si ce monde n'est qu'une explosion de forces désordonnées, sans destination, sans principes et sans fin en soi. Un monde sans boussole en somme.
Mais alors qu'avons-nous à faire dans cette galère qui fuit par toutes ses plaches et n'a pas d'astrolabe? Il reste à l'aimer, nous dit Nietzsche, car de toutes façons elle va éternellement revenir. Et puis rien ne nous empêche d'inventer des caravelles (ou de s'inventer soi-même, me souffle Montaigne, en remontant sur son cheval).
Pour notre quart d'heure de détente, pudique Claudine, nous parlâmes de trous sans bord et d'utérus vainqueurs d'improbables entropies.
Tu vois comme ce philosophe est contagieux. Pour un peu il ferait divaguer ton pourtant très cartésien cousin.
FLORENTIN
Un vrai bonheur cette rencontre animée par Hervé CASINI, passionné d'opéra, avec le philosophe Jean-François MATTEI autour de "La naissance de la tragédie à partir de l'esprit de la musique", titre complet de l'oeuvre.
En supplément: Ainsi parlait Friedrich NIETZSCHE
1. A quinze ans (1860) "Encore le cafard"
2. A dix-neuf ans (1864) "Vas-tu rire enfin"
3. A vingt ans "La plume à la main, je contemple longtemps le papier blanc qui est devant moi...Avouons-le. J'écris sur les humeurs parce que je suis d'humeur à le faire, et c'est une chance que je sois justement d'humeur à écrire sur les humeurs. "
4. A vingt-six ans dans la naissance de la tragédie. "Que nous indique le mystère de cette unité entre la musique allemande et la philosophie allemande si ce n'est une forme d'existence nouvelle... En même temps, nous sommes animés du sentiment que , pour l'esprit allemand, la naissance d'un âge tragique n'est qu'un retour à lui-même... A présent enfin, revenu aux sources de son être, il peut se présenter devant tous les peuples, hardi et libre, et débarrassé de la tutelle de la civilisation latine...
Aujourd'hui nous vivons la renaissance de la tragédie et sommes en danger de ne pas savoir d'où elle vient, de ne pas pouvoir nous expliquer où elle va. "
5. A quarante et un an (1886) "Essai d'autocritique sur la naissance de la tragédie"
"C'est pour moi un livre impossible... Je le trouve mal écrit, lourd, pénible... Mais il y a bien pire dans ce livre: quelque chose que je regrette à présent... C'est d'avoir gâché le grandiose problème grec en le mêlant aux choses modernes! De m'être bercé d'espérance là où il n'y avait rien à espérer, là où tout ne m'indiquait que trop clairement une fin. D'avoir commencé, en raison dela dernière musique allemande, à fabuler sur "l'âme allemande"
6. A quarante trois ans (1888) extrait d'"Ecce Homo" sur" la naissance de la tragédie"
"On a négligé ce que l'ouvrage contenait de précieux. "Hellénisme et pessimisme" aurait été un titre moins ambigu: à savoir comme première explication de la manière dont les grecs sont venus à bout du pessimisme, par quels moyens ils l'ont surmonté... Cet ouvrage exprime un immense espoir Tout est prophétique dans cet ouvrage."
7. Et pour finir , retour aux vingt ans: "Nos humeurs ne cessent de s'approfondir. Aucune d'entre elles ne ressemblent exactement aux autres. Chacune est d'une insondable jeunesse, elle est ce qui fait naître l'instant! "
Propos recueillis par Annie ROUZOUL
Le Cercle Littéraire des Epluchures de Patates de Mary Ann Schaffer et Annie Barrows
LE CERCLE LITTERAIRE DES EPLUCHURES DE PATATES
« The Guernesey Literary and Potato Peel potatoes »
“La Literatura de piel de patate de Guernsey y las patatas »
Monique Bécour (7 Mars 2011) Mary Ann Schaffer et Annie Barrows
Mary Ann Schaffer est née en 1934 en Virginie (USA). Editrice, bibliothécaire, puis libraire, elle découvre Guernesey en 1976, fascinée, elle est coincée sur l’île par un épais brouillard. Des années plus tard, son éditeur et son propre cercle littéraire l’encouragent à écrire son premier roman qu’elle achève avec sa nièce Annie Barrows lorsque sa santé soudain défaillante, elle apprend que son livre va être édité. Le roman est publié en 2008 par l’éditeur américain Random House peu après sa mort et rencontre un vif succès international. Il reçoit le « Prix du meilleur livre » du « Washington Post » en 2008. La traduction française paraît en 2009.
Ce roman sous forme épistolaire se déroule du 8 Février 1946 au 17 Septembre 1946. Juliet Aschton, moderne, très libre, orpheline dès 12 ans est recueillie par un oncle à Londres, elle fugue et, mise en pension elle devient l’amie de Sophie Stracham et de son frère Sydney qui deviendra son éditeur. Juliet a gagné à 17 ans un prix de 5 livres du « Daily Miror » ; durant la guerre les deux amies travaillent chez un libraire à Londres et Juliet notre écrivain qui a écrit une biographie d’Anne Brontë (peu de succès), écrit le soir des chroniques et articles hebdomadaires pour « The Spectator »
Lorsque commence la narration, Juliet, trente trois ans, « dynamique, « gallique » (petit coq), « haute couturée » (satirique, non sens en 1946), voyage en Angleterre et en Ecosse pour la promotion demandée par son éditeur Sydney avec Suzan, la secrétaire de ce dernier, promotion du livre « Izzy s’en va-t-en en guerre » à partir de ses articles regroupés parus durant la guerre sous le nom de plume d’Izzy Bickerstaff.Accusée lors de cette tournée promotionnelle par un journal à scandales d’avoir abandonné son fiancé Rob, la veille du mariage : « Juliette abandonne Roméo, un Héros tombé en Birmanie », elle taxe « l’accusation d’abjecte, avec soupçon d’homosexualité et une référence à O.Wilde » et jette une théière de thé froid à la tête du journaliste rencontré dans un salon de thé.
Cet article, provoquant le redoublement des ventes de son livre « Izzy », elle s’explique dans la presse : « la veille de son mariage, Rob est arrivé chez elle, a remplacé tous ses livres de la bibliothèque pour les remplacer par ses trophées sportifs ! - « Remets les livres à leur place a déclenché la séparation ! »
Juliet spontanée, très attachante avec son caractère « sturdy » (hardie, résolue, ferme), reçoit de Sydney ses propres tickets de rationnement et de textile (achat d’une robe pêche). Il lui décroche trois articles à écrire pour « The Times ». Enchantée, elle ne voudrait pas qu’on lui demande d’écrire « la louange de la duchesse de Windsor ». L’humour est constant dans ce livre, notamment sur Wallis Simpson à la fin du livre, car Juliet, conviée chez deux vieilles dames, toutes trois s’entraînent à jouer aux fléchettes en visant les yeux du portrait de la Lady, haïe des anglais à l’époque, ( moquée encore actuellement pour d’autres raisons, malgré le film récent, comme j’ai pu le constater récemment chez un sujet de sa Gracieuse Majesté ).
Les articles pour le « Times » devront porter « sur les vertus pratiques, morales et philosophiques de la lecture » et Juliet se dit qu’elle choisira le côté philosophique.
LE BLITZ à LONDRES est très bien documenté par notre auteure américaine Mary Ann Schaffer qui ne l’a pas vécu cependant : appartement de Chelsea de Juliet bombardé, détruit, Juliet et Lady Bell Taunton guetteuses sur les toits de la Bibliothèque de l’Inner Temple durant les raids nocturnes aériens (soixante mille livres brûlés lors de ce bombardement), service d’aide aux pompiers, dessin humoristique paru dans « Punch « en 1944 : un londonien avec une grande oreille qui écoutait l’arrivée des V1 et des V2 d’Hitler : les bourdonneurs, missiles balistiques installés aux Pays Bas, plantation de petits pois dans les jardins de Kensington Palace, autour de la statue du Prince Albert, mari de la défunte reine Victoria. De l’humour anglais incisif, le non sens à l’état pur ! Tout est décrit avec justesse : les restrictions alimentaires, chaussures, vêtements, les bâtiments écroulés le long de la Tamise, sous forme de tas de briques délimitant les espaces comme à Dunkerque en 1948, longue liste d’attente pour obtenir une ligne téléphonique comme en France à la même époque.
Juliet se dit « d’une génération de guerre, sans soirées dansantes, sans flirt. La guerre fait partie de notre histoire à tous, il n’y a pas moyen de s’y soustraire ».
Son univers s’éclaircit lorsqu’elle reçoit une lettre de l’île de Guernesey. Dawsey Adams, insulaire a trouvé un livre de Charles Lamb, ». (humoriste anglais 1775-1834) - Son caractère d’employé de bureau a inspiré Herman Melville pour « BARTLEBY ». - Sont portés sur la page de garde du livre « Les essais d’Elia » les noms et adresse de Juliet. Peu à peu va se nouer toute une correspondance avec les insulaires : témoignages de ceux ci occupés par les Allemands qui vont constituer, regroupés, la matière de ses articles pour « The Times » et par là même, mise en abime, le livre de Mary Ann Schaffer. Juliet compare son attente de courrier à celle de l’éditeur de Dickens recevant de l’éditeur le dernier feuilleton de « David Copperfield ».
Juliet apprend l’existence sur l’île de Guernesey au début de la guerre du « Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates ». Amélia, veuve charmante d’un mari tué à El Alamein avec leur fils accepte d’en expliquer l’histoire dans sa première lettre, « Guernesey accepte de collaborer aux articles de Juliet sans que les habitants soient tournés en ridicule ». Juliet lui répond que « le traitement léger des mauvaises nouvelles de la guerre pourrait remonter le moral de Londres ».
La description de l’île et de ses habitants est émouvante et évoque nos souvenirs prenants de cette époque : femmes enceinte et enfants, évacués le 20 Juin 1940 par le dernier bateau vers l’Angleterre et le 30 Juin, l’île bombardée par les allemands, ( 30 victimes), câble téléphonique et télégraphique coupés, canots de sauvetage et ambulances mitraillés, barques de pêche de familiers d’ Angleterre interdites de navigation , sans lettres, ni journaux, « radios portatives réquisitionnées » : il ne pouvait s’agir que de postes à galène car pas de transistors avant les années 1960. « Plus de bois, tous les arbres abattus, les balustrades et meubles sciés pour se chauffer, plus de paraffine, de charbon. Les gens se couchent tôt après avoir bu une soupe de navet sans os à moelle avec des patates demi cuites sur un plat à four sans graisse, plus de sel, donc cuisine à l’eau de mer ».
« Les ordres de Churchill avaient laissé l’île occupée sans moyen de défense ».
La création du Cercle littéraire-paravent est justifiée par la rencontre d’insulaires, certains ivres-morts, avec une patrouille allemande à travers champ, après le couvre feu, (fixé à 8, puis 7 puis à 5 heures) alors qu’il s’agissait d’une dégustation d’un des derniers cochons cachés car ceux-ci, répertoriés comme la production du lait, la crème, la farine restante, les poulets, les œufs, la pêche réquisitionnée au bateau à l’arrivée par l’O.A.(officier agricole allemand ). Les petits des truies avaient tous un acte de naissance. Le cochon d’Amélia, est sauvé par « le jeu du cochon mort qui continue jusqu’à ce que la carcasse sente avec acte de décès pour les morts naturelles ». Le cochon grillé est accompagné d’une tourte (pie) : purée de pommes de terre intérieure, sucrée à la betterave, surmontée d’épluchures de patates grillées.
Elizabeth Mc Keena –le trait d’union, point d’ancrage entre tous, le centre du livre de Juliet, selon Sydney l’éditeur, - s’avance alors et débite un flot de mensonges, prétextant la réunion du cercle littéraire de Guernesey pour la présentation du livre « Elizabeth et son jardin allemand » ! L’officier allemand sous le charme d’Elizabeth qui lui rend son sourire accepte : « Chacun rentre chez soi sans détaler ! » Mise en abime et aussi histoire au deuxième degré lorsqu’on apprendra qu’Elizabeth a eu une petite fille Kitty, du Capitaine médecin allemand Hellman, née en Avril 1942 avec l’aide d’Amélia, de Dawsey Adams, adoptée et élevée par tous ses amis du cercle littéraire car, Elizabeth a été arrêtée en 1942 pour aide à un prisonnier polonais blessé,(Organisation Todt) ; elle n’est toujours pas revenue le 19 Février 1946 du continent où elle a été déportée vers Francfort , sur dénonciation.
Elizabeth, solaire, fille de l’intendante de Sir Ambrose, était venue fermer la maison de ce dernier, elle aurait pu regagner l’Angleterre avec le yacht de Sir Ambrose en Juin 1940, mais infirmière, « intraitable lorsqu’elle pointe son menton vers l’avant », elle a voulu rester sur l’île pour accoucher son amie Eli. Elle multiplie les soins infirmiers, et de façon très drôle en coupant les croûtes de la tête de Sally Ann Frobisher, en lui parlant des trois reines décapitées Mary, reine d’Ecosse, Anne Boleyn et Marie Antoinette : »schlik/schlach ».
Autant de personnages, portraits et caractères à la manière de « La Bruyère » autant de petites scénettes drôles décrites au travers des lettres qui se succèdent : John Booker, le valet de Lord Tobias, enfui en yacht avec tableaux, mais le valet est resté sur le quai en pensant à la cave à vins non embarquée par le Lord : « Liberté ! sans livrée, sans Lord, sans sonnette, mais avec le vin… ».
Le cercle avec Amélia – qui a réquisitionné tous les livres restants de la librairie Fox - lui donne à présenter « LES LETTRES » de Sénèque ». John Booker cite « Lequel d’entre vous n’aurait pas préféré voir Rome saccagée plutôt que sa coiffure » en comparant la garde prétorienne aux pilotes allemands de la Lutwaffe, « coiffés et manucurés par la coiffeuse du port qui défilaient sur le port de Guernesey par rangs de 5 avec des filets sur la tête » !
Dawsey Adams, - l’ admirateur inconditionnel de l’écrivain Charles Lamb - est très généreux, important dans le livre, il boîte, n’a pas pu s’engager pour la guerre, fabrique du savon avec le suint d’un cochon mort de fièvre de lait et l’offre aux dames, à Mrs Dilwin, épouse du banquier dont les robes s’usent plus vite, car « forcément, elles viennent de Paris » ! Il transporte l’eau de mer et la livre en tonnelets aux insulaires, aidé du chirurgien allemand qui la transporte dans sa voiture…
Il me faut citer les autres figures, la fermière Isola Pribby, avec sa demoiselle perroquet Zénobia, qui confectionne les élixirs « le souffle du démon » et baumes pour les muscles douloureux « les doigts d’Ange ». Isola a une tendresse pour les sœurs Brontë, heureuse que Juliet, notre auteure londonienne ait écrit sur Anne Bronté.
D’autres encore, Will Thisbee, responsable de l’association littéraire, cuisinier des tourtes qui n’allait aux réunions que pour manger sa part, inventeur « d’une pince électrique qui secoue le linge dans le vent pour épargner les poignées de la ménagère » ! Je rappelle que les insulaires s’éclairent à la bougie !... Il a lu « Passé et Présent » de Thomas Carlyle qui lui cause des maux de tête jusqu’à sa découverte sur l’âme ». Sujet dont il va débattre avec le psychiatre Thomas Stubblins, ex- ami de Freud : « L’un de vous a-t-il jamais songé que c’est au moment où la notion de l’âme s’essoufflait que Freud a brandi sa théorie de l’Ego ! »
Eben Ramsey écrit à Juliet que « nombre d’entre eux n’avait pas mis la main sur un livre depuis l’école. » Lui échoit « Morceaux Choisis » de Shakespaere : il n’arrive pas à tout comprendre, mais ça viendra » ! Clovis Fossey, fermier, n’est pas triste, lui non plus : « il n’avait pas le temps à gaspiller à lire des choses que des personnes qui n’ont jamais existées n’ont jamais faites » mais il veut séduire une veuve tentée par un autre prétendant qui, selon Clovis «n’en veut qu’à ses vaches et à ses pâturages » ! Il obtient Catulle, « un romain » qu’il cite « Lesbia qui a éconduit Catulle après l’avoir accepté dans son lit, parce qu’il n’aimait pas qu’elle câline son petit oiseau duveteux ! » Je laisse deviner qui gagnera la veuve Hubert en 1942 ?
Clara Saussey ne lit durant la guerre que son livre de recettes de cuisine et les lecteurs du cercle littéraire n’ont pu en supporter la présentation détaillée « Stubbins a pesté contre elle, Isola a menacé de jeter un sort à ses casseroles, Will Thisbee lui a souhaité de flamber en enfer ».
Adélaïde Addison, fidèle à sa méchanceté notoire vient perturber la sérénité de l’île…
Juliet est enfin accueillie le 21 Mai 1946, à Guernesey. Je laisse aux futurs lecteurs la découverte et la suite de ses aventures avec Marckan Reynolds Junior (américain) qui traversent tout l’ouvrage.
Le cercle littéraire est devenu «Cercle littéraire des amateurs de la tourte aux épluchures de patates» et j’en recommande vivement la lecture. Notre cercle littéraire DIRELIRE a beaucoup aimé ce livre. Best seller, actuellement à Londres sur recommandation et cadeau en version d’origine anglaise, il y est très lu et prisé également. Sur Google « You Tube », Annie Barrows Mary, vous parle dans un film anglais du livre, de Guernesey et de sa propre participation à l’écriture. Je viens de la découvrir…
Je remercie vivement Elizabeth F. qui a choisi ce livre au printemps 2010, empêchée, elle n’a pu le présenter, ce que j’ai fait avec tellement de bonheur et de souvenirs personnels d’enfant. Ce fût ma « madeleine de Proust ».
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